mercredi 23 mai 2012

Eloi Laurent, portrait d'un chercheur "made in Sciences Po"

Quel est votre parcours à Sciences Po ?
Je suis entré à Sciences Po en 1997, directement en 3ème année après avoir effectué ma maîtrise d'économie à Dauphine. Lauréat de la section Service public en 1999, j'ai enchaîné avec un DEA en économie. J'ai ensuite passé presque deux années au cabinet du Premier ministre Lionel Jospin. En 2002 j'ai commencé à enseigner à Sciences po et j'ai intégré l'OFCE grâce à Jacques Le Cacheux, son directeur du département des études, qui m'a fait confiance et a accepté d'encadrer ma thèse. J'y ai alors rencontré Jean-Paul Fitoussi, qui m'avait initialement donné envie d'étudier à Sciences Po. Ces deux rencontres ont été les plus importantes de ma vie intellectuelle.

Quelles responsabilités avez-vous exercées à Sciences Po ?
Au fil des ans, j'ai été notamment responsable de Master de recherche, membre du comité éditorial des Presses de Sciences Po, de divers jurys et l'année dernière j'ai pris pour un an la direction de la filière Multi-Level Economic Governance du Master of Public Affairs. Je suis également en charge de la politique scientifique de l'OFCE sous l'autorité de son nouveau Président, Philippe Weil. En somme, je suis un chercheur "made in Sciences Po" et je fais partie de la "génération Descoings" qui a observé, en une dizaine d'années, l'incroyable métamorphose d'une école jadis centrée sur elle-même en une université ouverte sur le monde.

Vous avez beaucoup étudié et enseigné aux Etats-Unis. Quelles sont les différences d'approche entre la France et les USA ?
Lorsque l'on arrive à Harvard ou à Columbia, on est frappé par l'extrême facilité avec laquelle s'établissent la communication et l'échange, y compris avec des personnalités éminentes, au sein de ce qui est une véritable communauté. Pour un universitaire américain, un étudiant est un futur collègue et un chercheur étranger un collaborateur en puissance. Autre fait frappant, l'exceptionnelle diversité intellectuelle des campus américains. A Stanford, où j'enseigne aujourd'hui, les économistes côtoient les climatologues et les ingénieurs dans une atmosphère d'émulation positive. Aux Etats-Unis, la pollinisation intellectuelle se fait donc à l'intérieur de l'université mais également vers l'extérieur. Le système français a généralement du mal à opérer cette double pollinisation. C'est la grande force de Stanford, qui est en symbiose avec la Silicon Valley.

Vos travaux initiaux traitaient essentiellement de la macroéconomie européenne. Comment en êtes-vous venu à étudier l'écologie ?
Il existe un lien naturel entre les questions macroéconomiques et les enjeux écologiques: la macroéconomie met en jeu un cadre plus large que celui de la consommation ou de la production en faisant intervenir la politique économique et les institutions. L'écologie, c'est la reconnaissance d'un cadre encore plus large des phénomènes économiques : la biosphère et ses écosystèmes. L'écologie ouvre en fait l'économie sur des horizons plus profonds. Il existe également un lien direct entre l'Union européenne et l'écologie : l'Europe est devenue le leader écologique global, on le voit bien dans les négociations climatiques. Beaucoup d'économistes, dont je suis, plaident d'ailleurs actuellement pour une relance de l'économie européenne par l'économie verte, ce que l'on appelle le « Green New Deal ».

Avec Jacques Le Cacheux, vous avez créé cette année un nouveau cours d'économie intitulé "Bien-être et soutenabilité". Quel est l'objectif de ce cours ?
Convaincre les étudiants que l'économie ne se résume pas à la gestion du capital physique et à la croissance du PIB par habitant. L'idée était de les sensibiliser aux nouveaux indicateurs de développement humain et de soutenabilité environnementale, qui se logent à la frontière entre l'économie et l'écologie. Ce cours, assez nouveau je crois, s'inscrit dans le prolongement du Rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi auquel l'OFCE a beaucoup contribué. Il a suscité un véritable intérêt des étudiants à qui nous avons demandé de construire leurs propres indicateurs de bien-être et de soutenabilité. Certains ont choisi de mesurer le bien-être parmi les étudiants étrangers de Sciences Po, d'autres la qualité environnementale dans les différents arrondissements parisiens, etc. Nous avons eu de nombreux papiers d'excellente qualité.

Quels sont les économistes étrangers qui vous ont le plus influencé ?
L'américaine Elinor Ostrom, première et seule femme à avoir obtenu le Prix Nobel d'économie, pour la pluridisciplinarité de ses travaux et son militantisme écologiste. C'est grâce à elle que j'ai compris l'importance capitale des questions de gouvernance environnementale. Et Amartya Sen, qui m'a appris que l'économie est une science morale qui ne peut pas faire l'impasse sur les enjeux de justice. C'est lui qui a convaincu les Nations Unies au début des années 1990 d'intégrer le développement humain dans les indicateurs de richesse, en pondérant à égalité le revenu, l'éducation et la santé.

Que lisez-vous actuellement ?
Je viens de terminer « Pays de malheur : un jeune de cité écrit à un sociologue », entretien entre le sociologue Stéphane Beaud et Amrani Younes, jeune homme d'origine maghrébine, qui traite sur un mode personnel des enjeux de l'intégration et de la ségrégation, sur lesquels j'ai également travaillé. C'est un livre à la fois éclairant et émouvant. L'intégration sociale des minorités est peut-être le chantier le plus essentiel en France.

Etes-vous encarté ?
Non. En tant que chercheur, je revendique un activisme politique, mais je n'appartiens à aucun parti. Ma couleur intellectuelle est celle de la social-écologie, qui consiste à articuler l'ancienne pensée social-démocrate centrée sur L'Etat providence et l'enjeu de la soutenabilité environnementale.

La confiance selon Eloi Laurent: dialogue autour de son ouvrage " Economie de la confiance" paru en mars dernier aux éditions La Découverte.



Biographie:

Economiste sénior et conseiller scientifique à l'OFCE, centre de recherche en économie de Sciences Po, Éloi Laurent est expert des questions de bien-être et de soutenabilité environnementale.

Il dirige la filière Multi-Level Economic Governance du Master of Public Affairs de Sciences Po et enseigne également à Stanford University (Bing Overseas Studies) et au Collège des hautes études européennes (Paris-Sorbonne).

Attaché parlementaire à l'Assemblée nationale (1999-2000) puis collaborateur au cabinet du Premier ministre (2000-2002), il a été chercheur invité à New York University (2003), Columbia University (2002, 2004 et 2007) et au Centre d'études européennes de l'Université d'Harvard (2005-2006 et 2008-2009). Puis professeur invité à l'Université de Montréal (2010) et de Stanford (2011, 2012).

Docteur en économie, il est diplômé de Paris IX-Dauphine et de Sciences Po.

Ses publications:
- "La Nouvelle écologie politique" avec Jean-Paul Fitoussi (Le Seuil, La République des idées, 2008, traduit en plusieurs langues)
- "Social-écologie" (Flammarion, 2011, en cours de traduction)
- "Economie de la confiance", (La Découverte, 2012)
Il a par ailleurs dirigé "Économie du développement soutenable" (OFCE, 2011) et termine actuellement deux ouvrages en collaboration sur l'économie verte à paraître à la rentrée 2012.