mercredi 25 avril 2012

Entretien avec Adrian Favell

Professeur de sociologie au Centre d'études européennes de Sciences Po, Adrian Favell poursuit depuis 2007 des recherches sur l’art contemporain japonais dont il nous fait part dans l'essai qu'il publie ce mois-ci.

D'où vient le mouvement artistique Superflat ?
Superflat est le nom de l'exposition présentée par Takashi Murakami au Musée d'art contemporain de Los Angeles en 2001 qui l'a propulsé sur le devant de la scène artistique mondiale, sorte de produit hybride entre un Jeff Koons à la sexualité débridée et une esthétique « plate » typiquement japonaise. Avec ses figurines kitsch aux allures d'extraterrestres, ses néons, son univers ludique et déjanté, l'alliance du high tech avec l'art plastique, l'exposition a eu un très grand retentissement en Occident, symbolisant l'image d'un « Japon cool » dont les mangas et autres produits culturels s'exportent dans le monde entier.


Pourquoi avoir choisi l'art contemporain comme terrain d'étude sociologique ?

Parce qu'à travers ses musées, ses galeries, ses biennales et ses artistes célèbres, l'art contemporain est l'expression d'une consommation culturelle globale. Je trouvais la démarche d'autant plus intéressante au Japon que le pays fait face à un certain nombre de problèmes socio-économiques depuis 20 ans, auxquels sont désormais confrontés la plupart des pays industrialisés (fracture sociale ; croissance économique en berne; polarisation du territoire).


Comment avez-vous poursuivi vos recherches ?

J'ai été invité à Tokyo en 2007 dans le cadre d'une bourse financée par le programme Abe de la Fondation du Japon. J'ai profité de mon séjour d'études pour rencontrer différents acteurs du monde de l'art contemporain (artistes, critiques d'art, galeristes, écrivains, etc). Très rapidement j'ai eu accès à cet univers à la fois en tant qu'observateur, ethnographe et écrivain-bloggeur puisque je me suis mis à collaborer au magazine en ligne ART-iT.


Quels phénomènes retenez-vous parmi ceux que vous avez étudiés ?

Que la globalisation culturelle, de type Murakami, exige beaucoup de temps et de ressources (« hands and minds »). En réalité il aura fallu 10 ans pour qu'un mouvement artistique néo pop né au début des années 90 dans le Japon de l'après bulle financière devienne, grâce au soutien du gouvernement japonais et de ses partenaires, le pivot d'une stratégie du « soft power » basée sur l'exportation en masse de ses produits culturels made in Japan. Même si la version exportée est plus aseptisée que l'originale, cela ne l'a pas empêché de connaître le succès que l'on sait en Occident. Enfin je constate que la crise financière mondiale de 2008 a modifié la relation entre la culture et l'économie et que le tsunami et la catastrophe nucléaire de Fukushima ont tué ce « Japon cool ».


Quelle relation entre culture et économie ?

Dans les années 90 et 2000, la créativité est devenue une idéologie universelle, signe d'un narcissisme à la mode. La culture servait de vitrine et de faire valoir aux élites financières mondiales. Au Japon c'est l'époque de l'inauguration de la tour de Roppongi Hills et de son Musée d'art contemporain le Mori Art Museum aux 52ème et 53ème étages du building avec vue imprenable sur Tokyo. Archétype de cette consommation culturelle, Murakami collabore avec le malletier de luxe Louis Vuitton et l'art se met au service de la marque. Avec le crash boursier de 2008, la culture se dissocie de la croissance économique en faveur du développement durable, de la communauté et du welfare.


Selon vous les Japonais ont échoué dans leur stratégie de culture globale. Pourquoi ?

Au début des années 2000, tout portait à croire que le Japon allait devenir la porte d'entrée culturelle de l'Asie mais finalement c'est la Chine qui a emporté la mise. Le système japonais est très fermé et n'a jamais permis à des commissaires d'exposition étrangers influents de se faire une place. Alors que le gouvernement chinois a accepté de jouer le jeu en créant des espaces artistiques et en organisant des biennales et autres manifestations culturelles d'envergure internationale.


Vous affirmez que la vague du « Japon cool » s'est brisée à Fukushima. Quelles conséquences pour l'avenir artistique de l'archipel ?

Paradoxalement je pense que cela peut permettre à des artistes dont les œuvres avaient été jusque-là éclipsées de la scène internationale, de se rendre plus visibles. Je pense à Tsuyoshi Ozawa par exemple et à son groupe d'amis, le Showa 40 nen kai (The 1965 Group). Cela peut également inciter les artistes japonais à s'engager et à militer mais je pense qu'il faudra attendre la prochaine génération pour un réel engagement politique.

Propos recueillis par Raphaëlle Marcadal


Professeur de sociologie, expert en migrations européennes, Adrian Favell a rejoint le Centre d'études européennes de Sciences Po (CEE) en septembre 2011 après avoir enseigné à l'Université de Californie de Los Angeles (UCLA), à l'Université Aarhus au Danemark et à l'Université de Sussex. Depuis 2007 il poursuit des recherches sur l'art contemporain japonais et collabore à des revues spécialisées telles que ART-iT, Art Forum et Art in America.


Le site web d'Adrian Favell