lundi 27 février 2012

Le populisme, selon Dominique Reynié

1/ A quoi ressemble le populisme européen actuel et quels sont les facteurs qui favorisent sa forte poussée ?

Le populisme est un puissant mouvement de contestation, une forme de résistance aux changements structurels auxquels est confrontée l'Europe, notamment en raison d'une recomposition ethnoculturelle induite par le vieillissement démographique et l'immigration. Premier pôle migratoire du monde, l'Europe accueille chaque année 3,5 millions d'immigrés officiels et probablement 500 000 immigrés clandestins. La plupart des immigrés proviennent d'Afrique et du Maghreb.

Il existe de multiples conflits ou malentendus interculturels entre ces immigrés et les populations d'accueil. Historiquement, les vagues d'immigrés intra-européens n'ont pas été sans poser des problèmes, notamment par la concurrence induite sur le marché du travail et la pression exercée sur les salaires. Avec l'immigration issue de pays musulmans, il est évident qu'à la concurrence économique s'ajoute une forme de différend culturel.

En quarante ans, les pays européens n'ont pas réussi à formuler correctement ces problèmes et encore moins à penser des politiques d'intégration adaptées aux nouvelles populations immigrées parfois détentrices de valeurs en tension avec le corpus libéral européen (égalité homme/femme, liberté d'opinion, liberté sexuelle, etc.).

Le sentiment d'un échec du multiculturalisme nourrit la vague populiste qui fait fond sur l'islamophobie. Une partie des Européens ont le sentiment d'une altération de leur patrimoine immatériel qui désigne le style de vie, la dimension culturelle et les logiques identitaires des existences. Auquel s'ajoute le sentiment d'une altération du patrimoine matériel qui désigne le niveau de vie et les conditions matérielles de l'existence.

Mais ce nouveau populisme est également une réaction à la crise économique et financière qui secoue le continent européen. Le contentieux suscité par la présence de l'étranger est toujours plus fort en période de crise parce qu'il s'agit de partager des ressources qui se raréfient. La compétition sur le marché du travail - accès à l'emploi et niveau des salaires -, ou la concurrence sur le bénéfice des prestations sociales, exacerbent ces conflits d'intérêts. C'est pourquoi je parle de « populisme patrimonial » pour qualifier ce nouveau populisme, combinant la réaction à un malaise culturel et à une fragilisation économique d'une partie des Européens.

Enfin, d'autres traits plus classiques accompagnent cette poussée populiste : le sentiment d'une puissance publique incapable, la dénonciation des élites ou une forme de nationalisme, qui s'exprime notamment dans le rejet de l'Europe, commun à tous les mouvements populistes. La crise de l'euro met du carburant dans leur moteur.

Pour résumer, le populisme patrimonial actuel est avant tout islamophobe, eurosceptique, anti-fiscaliste, individualiste et conservateur.


2/Le populisme européen est-il une fatalité ?

Le populisme européen est une réalité. J'ai sciemment utilisé le terme fort de « pente fatale » pour provoquer une sorte d'électrochoc vis-à-vis de l'opinion publique car effectivement nous sommes à un tournant.

Soit nous nous laissons emporter par cette vague très puissante qui risque de déboucher sur des confrontations, voire des violences, soit nous mobilisons toutes nos forces pour contrer ce mouvement populiste très puissant qui fleurit partout en Europe.

Pour ce faire, il faut rétablir un rapport de force politique au sein de chaque nation.
Les partis de gouvernement doivent se mettre au travail pour réaffirmer leurs valeurs et leurs convictions. Il faut mettre en place une politique de la diversité culturelle qui repose sur une compréhension mutuelle. On ne peut demander à quelqu'un de renoncer à ce qui constitue son identité. Il faut définir un point de compromis sachant que les valeurs libérales européennes ne sauraient être mises en cause. Nous n'avons pas su le faire jusqu'à présent. Il est temps de penser et d'organiser le nouveau vivre ensemble.

Par ailleurs, il faut retrouver les conditions d'une efficacité politique, faire de l'Union Européenne une puissance publique transnationale, innovante capable de relever avec succès le défi de la mondialisation.

Dans le cas précis de la crise européenne, la maturation rapide du populisme en Europe rattrape les gouvernements, on le voit en Hongrie, alors que la construction d'une Europe plus unie et plus forte prend plus de temps. C'est une course de vitesse à laquelle nous assistons.

3/ Marine Le Pen au second tour des prochaines élections présidentielles, vous y croyez ?

Les scores électoraux de Marine Le Pen sont très incertains. D'une part parce que c'est la première fois qu'elle se présente. D'autre part parce qu'à l'heure d'aujourd'hui nul ne peut prédire les résultats que feront la droite et la gauche. A très court terme, nous avons peu d'éléments sûrs. Ce qui est sûr c'est qu'elle aura perdu son pari si elle ne franchit pas la barre des 10% de suffrages exprimés.

A moyen terme, les années à venir lui seront plutôt favorables compte-tenu du contexte de crise économique et de l'extrême fragilité des partis traditionnels de droite et de gauche. Par ailleurs c'est une habile stratège. Elle fait partie de cette nouvelle génération de populistes, pragmatiques, plus soucieux de leur image que de leur idéologie, rompus à la communication politique et terriblement efficaces.

Les populistes portent un discours de rupture et de protestation, d'autant plus spectaculaire qu'il s'insère parfaitement dans notre société médiatique avec laquelle il entretient une forme de complicité inconsciente. Mais, par constitution, le populisme ne réussit jamais. La position est intenable.

Puissants lorsqu'ils sont dans l'opposition, les partis populistes peuvent accéder au pouvoir, en raison des grandes difficultés rencontrées par les partis de gouvernement. Dans ce cas, soit ils rejoignent la norme gouvernementale et ils perdent le soutien de leur base (cas du FPÖ), soit ils quittent le pouvoir (cas du LAOS grec) ou bien cherchent des boucs émissaires et adoptent un comportement répressif (cas de la Hongrie).

Quand ils accèdent au pouvoir, les populistes ont le choix entre l'échec ou la violence.

« Populismes : la pente fatale », par Dominique Reynié, éditions Plon, avril 2011, 278 p.