Pourquoi la Chine épargne autant

Dans un article publié dans The American Economic Review, Keyu Jin, assistant professor à la LSE, Nicolas Coeurdacier et Stéphane Guibaud, professeurs au département d’économie de Sciences Po, étudient les différences de comportements d’épargne des ménages entre les États-Unis et la Chine. Ce faisant, ils attirent notre attention sur les répercussions qu’un renforcement de l’accès au crédit dans les pays émergents pourrait avoir sur l’économie mondiale.

Selon la théorie classique, la baisse des taux d’intérêt que l’on a observée au niveau mondial devrait s’accompagner par une réponse des comportements d’épargne et d’emprunt similaires dans tous les pays. Or, vous avez constaté qu’il n’en est rien…

Dans les décennies qui précèdent la crise de 2008, on observe une forte baisse de l’épargne dans les pays développés, aux États-Unis en particulier : alors que l’épargne privée agrégée y était proche de 25% du PIB au début des années 1980, elle a diminuée de presque 10% du PIB en trente ans. Le phénomène est en encore plus marqué si l’on considère l’épargne des ménages américains. À l’opposé, les taux d’épargne agrégés des pays d’Asie ont fortement augmenté sur la même période, de plus de 20% du PIB de ces pays.

Peut-on expliquer ces divergences comment reflétant des différences culturelles par rapport à l’argent ? Les Chinois seraient plus prudents et économes et les Américains plus insouciants et dépensiers?

On pourrait croire que ces différences de comportement d’épargne reflètent des différences culturelles : les Chinois seraient des fourmis et les Américains des cigales. Une telle explication se heurterait pourtant au fait qu’au début des années 1980, leurs comportements d’épargne étaient relativement similaires : les ménages américains et chinois épargnaient un peu plus de 10% de leur revenu disponible.

Le taux d’épargne des ménages en Chine n’a cessé de croître, et ceci pour toutes les tranches d’âge. Ce n’est pas tout à fait ce que la théorie enseigne…

La hausse de l’épargne des ménages chinois est d’autant plus surprenante que le pays est en forte croissance depuis plus de trente ans. Les anticipations de revenus futurs élevés auraient dû conduire les ménages chinois à désépargner et à emprunter. Dans les données, on observe au contraire une hausse de l’épargne pour toutes les classes d’âge, particulièrement forte chez les 30-50 ans.

Pour vous, le comportement d’épargne en Chine est lié au faible développement de leurs marchés financiers…

Nous voyons dans cette évolution de l’épargne chinoise la conséquence d’une faiblesse de l’accès au crédit pour les ménages chinois. Le marché des prêts immobiliers ou du crédit à la consommation y est très peu développé. Si l’on compare les États-Unis et la Chine, les différences sont flagrantes : le niveau d’endettement des ménages américains avant la crise est de 95% du PIB, contre seulement 12% en Chine. Plus d’un tiers de la population adulte aux États-Unis a contracté un emprunt immobilier, contre 5% de la population adulte en Chine.

Selon vous, ce sont les difficultés d’accès au crédit en Chine qui génèrent la baisse des taux d’intérêt mondiaux et favorisent l’endettement des États-Unis…

Ce manque d’accès au crédit des ménages chinois génère un excès d’épargne mondial – ce que Ben Bernanke, ex-gouverneur de la Fed, a appelé le "global saving glut" – qui se renforce lorsque la Chine se développe et contribue pour une part plus importante à l’épargne mondiale. Cet excès d’épargne génère une baisse du taux d’intérêt mondial. Les pays développés, en particulier les États-Unis, qui ont des marchés du crédit très dynamiques, en profitent pour emprunter à faible coût. Leur taux d’épargne peut baisser et leur consommation augmenter du fait même de la hausse de l’épargne sur les marchés asiatiques.

C'est donc par l’amélioration des conditions de crédits que la Chine, ainsi que d’autres pays émergents, pourraient stimuler leur consommation intérieure ? Quel serait l’impact sur les pays plus développés?

Bien sûr, la faiblesse de l’accès au crédit en Chine n’est pas amenée à durer éternellement : les ménages Chinois devraient naturellement vouloir bénéficier des fruits de leur forte croissance en augmentant leur consommation. Si le marché du crédit se développait en Chine à un niveau comparable à celui des États-Unis, cela impliquerait une hausse des taux d’intérêt mondiaux, qui forcerait les ménages américains à réduire leur endettement et les inciterait à épargner. Ce scenario conduirait à la fin d’une époque marquée par un endettement élevé, voire excessif, dans les pays développés et des taux d’intérêt très faibles.

“Credit Constraints and Growth in a Global Economy”, Nicolas Coeurdacier, Stéphane Guibaud, and Keyu Jin, American Economic Review 2015, 105(9): 2838–2881 (pdf, 1.06 MB)

Nicolas Coeurdacier est associate professor au sein du Département d'économie de Sciences Po

Stéphane Guibaud est assistant professor au sein du Département d'économie de Sciences Po.

Keyu Jin is a lecturer in economics at the London School of Economics. 

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