“Le fossé entre universités et grandes écoles s'est réduit"

Soyez en tête de la compétition mondiale mais coordonnez-vous à l’échelon territorial ! Dans son ouvrage La grande course des universités, paru en mars 2017, Christine Musselin, directrice de recherche CNRS, chercheuse au Centre de sociologie des organisations et directrice scientifique de Sciences Po revient sur cette injonction contradictoire adressée aux universités françaises. Elle analyse l’organisation par l’État d’une compétition généralisée entre enseignants-chercheurs et entre universités, et le remodelage du paysage universitaire qui fait émerger de nouvelles structures à marche forcée. Entretien.

Comment décrire la compétition qui traverse le monde de l’enseignement supérieur ? Quelle en est la logique, quels en sont les mécanismes ?

Christine Musselin : La logique c’est d’enrayer le déclin, supposé ou réel, de la place du  système d’enseignement supérieur français dans le monde, et pour cela de stimuler la production scientifique par l’attribution sélective de bonnes évaluations ou de ressources. D’où cette mise en compétition orchestrée par trois catégories d’acteurs : les acteurs étatiques qui mettent en place les mécanismes de compétition, les agences (ANR, AERES, …) auxquelles sont déléguées les mises en compétition et les compétiteurs eux-mêmes (universitaires, équipes de recherche, établissements). Seulement, les frontières sont perméables en raison d’une très forte tradition de cogestion en France : la communauté scientifique a toujours été présente au sein du ministère par exemple.

Quant aux mécanismes, j’en citerai deux. Le plus important, c’est la mise en visibilité. La compétition a toujours existé. Mais, la publicisation des notes, des résultats et des classements, comme celui de Shanghai créé en 2003, induit un changement radical. Cela met en lumière les perdants et les gagnants. Et cela n’est pas seulement le fait des réformes françaises. N’importe qui peut trouver sur le web des indices de réputation d’un chercheur. La différenciation devient plus apparente. Le deuxième mécanisme réside dans l’obligation de jouer le jeu de la compétition pour obtenir des budgets. C’est vrai pour la recherche sur projet. C’est également vrai au niveau du ministère : ses algorithmes d’allocation des budgets tiennent compte du résultat des évaluations. C’est aussi le cas au niveau des universités qui répartissent en conséquence leur budget en interne.

Dans votre troisième chapitre, vous parlez d’une délégation “sous surveillance” de la compétition. Pouvez-vous préciser quelles sont les limites d’une délégation de l’évaluation et du financement par le ministère aux agences et aux pairs ?

Christine Musselin : La première limite tient au jugement scientifique lui-même : il n’est pas infaillible. Les pairs peuvent être conservateurs et ne pas prendre le risque de sélectionner des projets innovants. Il peut y avoir aussi collusion, jeu de réseaux, etc. La deuxième limite est l’exclusion du politique. En déléguant les décisions aux pairs, le politique se met en retrait. Cela a été critiqué au moment des Idex car les décisions fondées sur le jugement scientifique ne prennent pas en compte par exemple les questions d’aménagement du territoire. Serait-il politiquement acceptable que dans une région aucun établissement n’obtienne de financements d’excellence ? Enfin, les agences sont tiraillées entre les autorités de tutelle et la communauté scientifique. Très critiquée, l’AERES avait ainsi créé  des commissions internes pour revoir ses critères d’évaluation.

Pour redonner aux universités françaises une place centrale dans la compétition internationale, ces dernières ont été encouragées à s’intégrer dans des campus territoriaux. Quels sont les modèles qui ont été mobilisés pour construire le futur modèle français que vous qualifiez de “jardin à la française” ?

Christine Musselin : Le premier modèle est celui du système universitaire de l’État de Californie avec sa stratification en trois étages : les universités de recherche, les universités dédiées à l’enseignement jusqu’au master et les collèges en deux ans. Malgré son nom, l’Université de Californie n’est pas une université mais une sorte d’agence, qui gère un ensemble d’établissements situés sur son territoire par délégation d’autorité publique. C’est un peu comme si en France on donnait aux régions la responsabilité de l’enseignement supérieur.

L’autre modèle est celui de l’Université de Londres (University of London). Ce n’est pas non plus une université. Elle n’apparaît d’ailleurs pas dans les classements internationaux. Sous cette ombrelle, sont réunis divers établissements dont l’Université de Londres coordonne les actions. Mais son rôle a été fragilisé au cours des années 2000 : certains ont préféré viser un positionnement mondial plutôt qu’une coopération métropolitaine et sont sortis de cette structure-ombrelle.

En France, on veut réunir en un seul ensemble les établissements d’un territoire donné pour casser le cloisonnement entre écoles, organismes de recherche et universités. Mais les pouvoirs publics n’ont jamais vraiment tranché entre l’objectif d’une plus forte stratification entre les établissements, avec des têtes de pont capables d’affronter la compétition mondiale, et celui d’une coopération territoriale renforcée.

Peut-on dépasser le cloisonnement institutionnel entre universités, grandes écoles et organismes de recherche ?

Christine Musselin : Le décloisonnement est bien avancé entre les universités et des organismes de recherche comme le CNRS, l’INSERM ou l’IRD. On observe une imbrication forte au niveau des laboratoires universitaires entre les différents statuts. Le CNRS est depuis quelques années dans une démarche de négociation avec les universités.

Le fossé est aussi moins large que par le passé entre universités et grandes écoles. D’une part, les grandes écoles, notamment les écoles de commerce se sont universitarisées en développant leurs activités de recherche. Et, les écoles d’ingénieurs ont emprunté le même chemin. D’autre part, les universités proposent désormais des filières sélectives et des formations professionnalisantes. Le premier élément qui continue à les séparer, c’est la massification de l’enseignement supérieur qui est absorbée uniquement par l’université. Le second point, c’est la gouvernance. On reste sur des modèles très différents en termes de fonctionnement et de rôle des instances, de recrutement et de gestion des carrières, de modalités de prise de décision, etc. Pour dépasser ce cloisonnement, il faudrait que les grandes écoles soient moins malthusiennes et que les universités acceptent des modes de gouvernance un peu différents.

En savoir plus

La grande course des universités, Christine Musselin, Presses de Sciences Po, mars 2017

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