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Les frères Weinstein : Dieux ou bouchers du cinéma indépendant?

Les frères Weinstein : Dieux ou bouchers du cinéma indépendant?

Le 26 Février 2012, le film The Artist (Michel Hazanavicius) rafle cinq statuettes à la cérémonie des Oscars, un record pour un film français. Dans l’ombre, deux hommes savourent une victoire qu’ils ont préparé minutieusement. La même année, Meryl Streep reçoit un Golden Globe pour sa performance  dans La Dame de Fer. Dans son discours, elle remercie «  Dieu… Harvey Weinstein ! ».

Les deux hommes sont Harvey et Bob Weinstein : 90 oscars, 300 nominations, 4 Palmes d’or – c’est le palmarès des deux frères en près de trente ans de distribution et de production.

            Dans les années soixante dix, les films de studios Hollywoodiens règnent sur le box office alors que les films indépendants sont cantonnés aux quelques salles d’art et d’essai des grandes villes. Après la crise financière et artistique que connaît Hollywood dans les années 60,  la décennie suivante est marquée par de grands changements, notamment permis par l’abolition du code Hays ou code de la censure. Le Nouvel Hollywood connaît ses plus grands succès (Le Parrain, de Coppola, Rosemary’s Baby de Polanski…) mais dès la fin des années 70s, ce courant est rapidement supplanté par « l’ère des blockbusters. »

            Nés dans le Queens à New York, Harvey est un fou de cinéma tandis que Bob, plus discret, aime les affaires et les films d’horreur. Avec un peu d’argent de côté gagné dans le monde de la musique et à tout juste vingt-cinq ans, ils fondent la société de distribution de films Miramax, du nom de leurs parents Miriam et Max. Leur but est clair : rendre le cinéma indépendant aussi accessible et puissant que les blockbusters hollywoodiens.

            « I want to do different »

            Les frères prennent des risques, et parient sur des oeuvres en qui personne d’autre ne croit. Ils piochent dans les films d’inconnus et dans des genres décalés, à priori peu accessibles au grand public. C’est en achetant Sexe, Mensonges et vidéosen 1989 que la machine de guerre des Weinstein se met en place. Après un prix au Festival de Sundance, le film gagne la Palme d’Or à Cannes. C’est le premier film du jeune Steven Soderbergh (Erin Brockovich, Ocean’s Eleven…), vingt-six ans. En plus d’un succès critique immense, la campagne marketing digne d’un blockbuster, orientée sexe et provoc, en fait un succès public. Cette même année, ils décrochent leur premier oscar pour l’interprétation de Daniel Day-Lewis dans My Left Foot. C’est le début d’un règne.

            Le succès se prolonge grâce à un de leur poulain, Quentin Tarantino. De Reservoir Dogs à Django Unchained, en passant par sa palme d’or en 1994 pour Pulp Fiction, les frères Weinstein ont tout produit et distribué. Les années 1990 marquent aussi leur entrée dans la cour des grands : les oscars, et plus seulement les statuettes de second rang, mais bien les plus prestigieuses. En 1996, Le Patient Anglais remporte neuf oscars, dont ceux du meilleur film et du meilleur réalisateur, suivi de Shakespeare in Love deux ans après, qui en rafle sept. Les choix d’Harvey sont hétéroclites, risqués, parfois géniaux. Miramax est cependant racheté en 2003 par Walt Disney, et les frères voient leur indépendance limitée. Deux ans après, ils quittent donc la société pour créer la fameuse Weinstein Company, à l’aide d’un milliard de dollars levés par Goldman Sachs. 

            C’est Harvey qui est à l’origine de la trilogie Scream, et celle des Seigneur des Agneaux ; il a produit Michael Moore, Robert Rodriguez, Martin Scorsese ou encore Gus Van Sant, sans parler des dizaines de films étrangers qu’il a distribué.

            Si les frères Weinstein ont changé le visage du cinéma américain en faisant une place au cinéma indépendant, c’est surtout en inventant leurs propres règles.

             Ces génies des affaires ont compris les ficelles de l’industrie, les faiblesses du public et savent que pour vendre un film d’auteur, il faut le vendre comme un blockbuster. La promotion de leurs films s’en ressent – elle est généralement aussi coûteuse que la production elle-même. Pour The Artist, ils dépensent plus de douze millions de dollars dans une campagne express (cinq mois). Ils le vendent comme un film américain grâce aux second rôles (John Goodman, James Cromwell), et font appel aux petits enfants de Chaplin qui s’exclament partout « Notre grand-père aurait adoré ! ».  Jean Dujardin fait le tour des plateaux télé tandis que Harvey lui-même n’hésite pas à aller faire la publicité de son film dans les talk-shows.

            Dans une interview, Harvey explique d’où vient ce sens du marketing : « J’ai grandi dans la politique et j’étais engagé pour le parti démocrate. Lorsque j’ai commencé, j’ai rencontré Frank Sedita, le maire de Buffalo, qui me dit : « Quand j’étais jeune, Harvey, nous n’avions pas de télévision, de publicité, de média qui permettait de toucher un grand public. C’était compliqué de capter l’attention. Ce que nous avons fait, c’est faire exploser des pétards dans la rue. Tout le monde sortait pour voir ce qu’il se passait. » Ce que j’ai compris de cette histoire: Fais du bruit, et les gens t’écouteront ». 

            Les récompenses comme les Golden Globes et les Oscars sont justement les meilleures vitrines de promotion. Il est de notoriété publique que les résultats de ces cérémonies ne dépendent pas de la qualité d’un film mais bien plus d’argent, de relations, et parfois de pressions. Les frères réussissent à imposer des films, des acteurs de manière improbable, comme Jennifer Lawrence l’année dernière. Recevant son golden globes pour Happiness Therapy, elle  remercie le producteur, « the punisher », pour "avoir tué ceux que tu avais à tuer pour que j'en arrive là". Quoi de mieux pour s’assurer une réussite que de couler les autres ?

            Lorsque ses propres productions se retrouvent face à des favoris, Harvey attaque. Quand Shakespeare in Love est en compétition avec Il faut sauver le soldat Ryan, des articles font soudain surface dénonçant les libertés historiques prises par Spielberg dans le film. Weinstein aurait même tenté d’empêcher la victoire quasi-assurée de Slumdog Millionnaire en faisant circuler des rumeurs sur des conditions de travail abusives des jeunes acteurs indiens issus des bidonvilles.

            Les frères Weinstein n’usent pas seulement de ces méthodes agressives sur leur concurrents : leurs relations avec les réalisateurs sont également très conflictuelles. Harvey est en effet surnommé « Scissorhands » en référence au film de Tim Burton et aux ciseaux du final cut qu’il n’hésite pas à utiliser sans restriction. Comme mentionné dans mon article la semaine dernière, le dernier conflit en date est celui avec le réalisateur français Olivier Dahan sur le film Grace de Monaco. Les Weinstein auraient refait un montage dans le dos de l’auteur français. Spike Lee, James Ivory, Mike Leigh, ou Michael Moore se seraient brouillés définitivement avec le producteur, même si le détail de leurs déclarations à ce sujet sont rares et difficilement trouvables. Un documentaire a cependant été réalisé en 2011 par Barry Avrich « Unauthorized : The Harvey Weinstein Project », présenté sous ces mots : « Faire un documentaire sur Harvey Weinstein est un suicide pour ma carrière, ou plutôt dangereux pour ma personne ».                                                                                

            Mais derrière tous ces controverses se cache le même problème, le final cut. Bien que celui-ci revienne d’office au producteur aux Etats-Unis, l’équilibre entre ce dernier et le réalisateur est censé être plus égalitaire dans le milieu du cinéma indépendant. Et si certains détracteurs l'ont qualifié de « bouchers » d’autres comme Martin Scorsese n’hésitent pas à saluer son talent, car le but est constant : rendre accessible des œuvres différentes. The Grandmaster, de Wong Kar Wai, fut monté de nouveau pour les Etats-Unis, et doubla le box-office réalisé par In The Mood For Love dix ans plus tôt. Fighter, qui signe le retour de David O.Russell après une décennie de traversée du désert, cumule 93 millions de dollars au seul box-office américain en 2009.

            Sans lui, Tarantino, Soderbergh mais aussi Greenaway, Almodovar, Kieslowski, Jane Campion, Larry Clark n’auraient sûrement jamais trouvé de public aux Etats-Unis. Harvey Weinstein déclare quant à lui « ne servir qu’un maître, le cinéma ». A quel prix ?

                                                                                             Alice Bloch