Le projet de recherche présenté ici est né d’une demande de financement individuelle déposée par Nadège Ragaru (CERI Sciences Po) auprès du Scientific Advisory Board (SAB) de Sciences Po en décembre 2009, en vue de proposer une sociologie historique du communisme en Bulgarie à travers le prisme du cinéma.
En conjuguant l’exploration des politiques publiques du cinéma, la socio-histoire du groupe professionnel des kinadžii (réalisateurs, scénaristes, opérateurs, acteurs, personnels techniques, etc.) et l’étude des rituels et publics du film, l’objectif de cette recherche est double : il est, d’abord, d’interroger à nouveaux frais l’exercice du pouvoir et la négociation de la domination dans la Bulgarie des années 1970-1989. Envisagé comme un secteur prioritaire de l’action publique par les dirigeants communistes, le cinéma fut souvent vu comme un site par excellence de l’exercice de la censure et du contrôle. La démarche retenue ici repose toutefois sur la conviction selon laquelle une lecture du cinéma dans les seuls termes de la censure et de son contournement n’est pas en mesure d’aider à cerner les mécanismes concrets d’exercice du pouvoir en Bulgarie communiste.
La finalité de cette recherche est ensuite de mieux appréhender les quotidiens socialistes dans toute leur complexité, leurs inflexions chronologiques aussi. Le cinéma intervient ici en tant que loisir et pratique culturelle dont l’élucidation suppose que l’on soit sensible, d’une part, aux transformations sociales intervenues sous le communisme (notamment dans les imaginaires de la réussite sociale, les stratégies de distinction sociale, les arts de l’ostentation et de la retenue, etc.) et, d’autre part, à la matérialité des plaisirs filmiques et à la manière dont les spectateurs ont co-produit les significations des fictions regardées.
Ce faisant, sont interrogées dans une perspective comparative certains des enjeux relatifs à l’intelligibilité des socialismes est-européens (quotidienneté et domination, conditions de légitimation et de contestation, etc.). La recherche a également vocation à dialoguer avec les travaux sur la culture visuelle et les enjeux relatifs à l’usage des images dans la démarche historienne.