Critique internationale - Sommaire

Editorial
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Varia
Le ministère de la crise ou l’art de gouverner en Iran
Maziyar Ghiabi
9-29

Cette étude reprend la notion d’« état d’exception » énoncée par Giorgio Agamben et la revisite dans le cadre du système politique de la République islamique d’Iran, généralement considérée comme un État autoritaire par les observateurs occidentaux. Dans ce pays, la catégorie de crise a été pourvue d’un statut juridique par l’institution de la notion de maslahat, « intérêt », interprétée au croisement de l’exégèse théologique chiite et de l’État moderne. Dès lors, la crise n’a pas abouti à la production formelle d’un « état d’exception », selon le raisonnement d’Agamben. Depuis la fin des années 1980, une institution, le Conseil de discernement de l'intérêt de l'ordre politique, est spécifiquement dédiée à la gestion des crises identifiées par les autorités. La mobilisation de cette catégorie a permis d’éviter l’installation de points aveugles du pouvoir législatif – et donc du droit – qui auraient créé une zone d’indistinction dans la formation de l’État. Le Conseil prend en effet en charge les domaines d’ambigüité où l’application « normale » – et normative – de la loi ne peut s’exercer. Compte tenu du fait que les États prétendus illibéraux sont souvent considérés comme ne respectant pas les droits individuels et collectifs, il ne s’agit pas là d’une disposition mineure de l’État iranien. Cette étude entend ouvrir de nouvelles perspectives pour la compréhension des phénomènes politiques à travers la déconstruction et la théorisation de la politique de crise.

Varia
Les mobilisations armées à l’est de la République démocratique du Congo : dynamiques sociales d’une pratique ordinaire
Mehdi Belaid
31-49

Si les études portant sur les dynamiques conflictuelles à l’est de la République démocratique du Congo sont nombreuses, rares sont celles qui accordent une attention aux hommes en armes. En analysant les trajectoires de combattants et d’ex-combattants maï-maï, nous montrons que les mobilisations armées à l’est de la RDC s’expliquent aussi par le fait que les combattants considèrent leur participation à la lutte comme une pratique sociale ordinaire à caractère informel. Les groupes maï-maï constituent des structures souples aux frontières fluides, dans lesquelles les coûts d’entrée et de sortie sont relativement faibles. L’usage des armes à l’est de la RDC s’inscrit donc dans le corpus mouvant et sans cesse réinventé des pratiques de débrouille et de survie au quotidien en situation incertaine. Les facultés d’adaptation de ces groupes aux évolutions du contexte politique, leurs fréquentes et rapides recompositions et la reproduction de certains d’entre eux démontrent que les mobilisations armées dans cette région doivent sans doute autant aux dynamiques du bas qu’aux initiatives des élites.

Varia
Les jeux d’échelles de l’action collective : militantisme local et solidarité internationale dans les campagnes de Colombie
Mathilde Allain
51-73

Les champs d’étude du militantisme international et de la sociologie de la solidarité internationale ont chacun donné lieu à de nombreux travaux ces dernières années. Je propose de les (re)mettre en perspective en me penchant sur les relations de solidarité que cultivent des acteurs militants locaux. Les organisations paysannes colombiennes étudiées ici, l’une composée de petits paysans sans terre, l’autre de communautés afro-descendantes, cherchent à rendre visible leur situation pour dénoncer l’inégalité de répartition et d’accès à la terre et les violations des droits de l’Homme depuis la fin des années 1990. Fondée sur une enquête empirique menée auprès de ces deux organisations, mon analyse rend compte de ce double mouvement d’internationalisation de la cause et de localisation de la solidarité internationale dans les campagnes. Je montre d’abord comment les acteurs locaux s’internationalisent en fonction des héritages militants et des réseaux disponibles. Puis, en replaçant les acteurs dans leur contexte militant (celui de leurs expériences), je montre comment ils se réapproprient ces relations solidaires du Nord et du Sud pour en faire des usages différenciés. Ce faisant, je mets en valeur les jeux d’échelles à l’œuvre et présente différents points d’observation permettant de les saisir.

Varia
Domestiquer les normes, repenser le combat : l’internationalisation de la cause des « disparus » du franquisme en Espagne
Sélim Smaoui
75-95

Tout au long des années 2000 en Espagne, de nombreuses initiatives militantes se sont saisies de la cause des « victimes du franquisme ». Dans cet espace de mobilisation, la référence à des histoires et des symboliques locales a informé les causes défendues. Or, simultanément, les collectifs locaux se sont tout autant imprégnés des lexiques et pratiques en vigueur dans le monde des mobilisations internationales des droits de l'homme et du « post-conflit » pour donner forme à leur combat. À partir d'une démarche de sociologie des mobilisations attentive aux dynamiques de circulation internationale des idées et des pratiques, j’analyse les logiques concrètes de diffusion et d'appropriation des référents internationaux. Je prends pour exemple la construction d'une cause désormais emblématique, celle des victimes de « disparitions forcées », et me centre particulièrement sur les logiques d'appropriation de pratiques d'enquêtes forensiques et de réparation thérapeutiques éprouvées à l'échelle internationale. Ce faisant, je démontre que la reconfiguration des revendications et du travail mémoriel n'est pas l'effet d'un alignement mécanique sur des cadres pré-établis. La description des positions, des ressources et des compétences des importateurs révèle au contraire de très fortes prédispositions sociales à domestiquer et à extravertir les normes et les pratiques promues. En cela, mon analyse permet de comprendre en quoi l'appropriation de pratiques habituellement associées à des techniques expertes de la dépolitisation a décuplé l’arsenal combatif des collectifs mobilisés.

Varia
Les sujets de l’autonomie indigène : autogouvernement et cosmopolitiques dans les Andes boliviennes
Verónica Calvo Valenzuela
97-115

Avec la nouvelle Constitution de 2009, la Bolivie, jadis république, est devenue un État plurinational. Il s’est ensuivi que les peuples indigènes se sont vu reconnaître le droit d'adopter un régime d’autogouvernement, l’Autonomie indigène originaire paysanne (AIOC). Pour accéder à ce droit, les populations doivent rédiger un statut d’autonomie définissant leur appartenance à une terre, une histoire et une culture communes. Dans la municipalité de Tarabuco, c’est justement la rédaction de ce document qui a provoqué des conflits entre les trois organisations sociales présentes sur le territoire : le syndicat paysan, les représentants des communautés-ayllus et ceux des habitants de la ville. Cherchant à s’approprier la définition de ce nouveau sujet de droit, chaque groupe a défendu sa propre vision de ce que doit être l’ethos tarabuqueño. À l’ère de l’injonction de décolonisation promue par l’État plurinational, l’AIOC exhorte cependant à objectiver une nature et une culture clairement identifiables, favorisant des formes de subjectivation modernes. Or, dans les espaces plus discrets du quotidien, cette définition de soi, cette subjectivation spécifique laisse la place à un monde dans lequel les principes de redistribution et de réciprocité entre humains et non humains continuent d’être d’actualité pour les habitants de Tarabuco, toutes organisations confondues. Cette étude montre comment, répondant à des injonctions contradictoires, le soi se tisse entre différents univers de sens et contraintes juridiques, dans le cadre d’un dispositif de pouvoir (l’AIOC) faisant partie du paradigme plus large de la gouvernementalité néolibérale.

Varia
Mérite et bienveillance : faire carrière dans l’administration judiciaire au Chili (1974-2016)
Jeanne Hersant
117-136

Mérite et bienveillance : faire carrière dans l’administration judiciaire au Chili (1974-2016)
Alors que les études portant sur l’administration publique au Chili sont plutôt rares, notre analyse est consacrée aux employés des tribunaux qui ont mené à bien le travail d’enquête dans la justice chilienne des années 1970 à 2000, et plus précisément à la pratique, illégale mais fort répandue à l’époque, de la délégation de fonction. En effet, ces agents, qui entraient uniquement par cooptation dans l’institution, ont été souvent amenés à se substituer au juge. Nous examinons l’économie informelle des rapports sociaux à laquelle s’articulaient le recrutement et l’avancement des fonctionnaires dans les tribunaux de première instance, où la procédure était exclusivement écrite et soustraite aux yeux du public. Les professionnels du droit ne jouaient parfois qu’un rôle secondaire dans la procédure judicaire, particulièrement pénale. Il est donc nécessaire de se pencher sur le rôle de ces « petits » fonctionnaires pour comprendre comment se déroulait concrètement la procédure judiciaire et quels furent les enjeux des réformes mises en œuvre au début des années 2000. L’analyse de la carrière de ces employés permet de formuler l’hypothèse selon laquelle, dans l’administration judiciaire chilienne, il n’existait pas, durant la période étudiée, de modèle institutionnel et socialement valorisé de qualification professionnelle et de probité.

Varia
Construire un problème public au Japon : l’endettement des ménages et la réglementation du prêt non sécurisé
Adrienne Sala
137-161

Il y a quelques années encore, le marché du prêt personnel au Japon était faiblement réglementé. De fait, ce secteur était caractérisé par l’existence de prêteurs non bancaires dont l’essor considérable a été rendu possible par le maintien d’un cadre juridique peu contraignant. Or, avec la réforme du marché du crédit aux consommateurs et aux petites entreprises adoptée en 2006, le rapport de force s’est inversé en faveur des emprunteurs. Cette loi, de même que les arrêts rendus par la Cour suprême de 2003 à 2005 visant la protection des emprunteurs défaillants, représente l’aboutissement d’un long mouvement de défense des droits des emprunteurs face aux établissements de prêt non bancaires. Ce mouvement a été organisé par des avocats et soutenu à la fois par les partis d’opposition et la faction réformiste du parti de la majorité (Parti libéral démocrate). Nous analysons la façon dont ces professionnels du droit sont parvenus à rendre publique une situation problématique, l’endettement excessif, afin d’obtenir un changement d’ordre juridique qui a conduit, in fine, à une modification de la loi.

Lectures
Lectures
Sebastián Pereyra
165-168

Cesare Mattina, Frédéric Monier, Olivier Dard, Jens Ivo Engels (dir.), Dénoncer la corruption : chevaliers blancs, pamphlétaires et promoteurs de la transparence à l’époque contemporaine, Paris, Demopolis, 2018, 382 pages

Lectures
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Sophie Lefeez
169-172

Jean-Vincent Holeindre, La ruse et la force. Une autre histoire de la stratégie, Paris, Perrin, 2017, 528 page

Lectures
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Marième N’Diaye
173-177

Ioana Cîrstocea, Delphine Lacombe, Élisabeth Marteu (dir.), La globalisation du genre. Mobilisations, cadres d’actions, savoirs, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2018, 290 pages

Lectures
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Pierre Rouxel
179-183

Gabriel Vommaro, La larga marcha de Cambiemos. La construcción silenciosa de un proyecto de poder, Buenos Aires, Siglo XXI Editores, 2017, 363 pages