Paris-Prague, les malentendus de 1968

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Date : 
09/2018

L’intitulé de notre exposé est vaste : Paris-Prague, les malentendus Est-Ouest de 1968, les héritages contestés et les crises de la démocratie en Europe. Il comporte aussi un piège lié à la « sur-commémoration » de mai 1968 en cette année de cinquantenaire. Evitons de nous y laisser entraîner. Pour ce faire, je m’appuierai sur le livre de Tony Judt, Après-Guerre : Une histoire de l'Europe depuis 1945 (Paris, Armand Colin, 2007), dont je ne retiendrai de manière très schématique quelques points forts permettant de mettre en contexte le Printemps de Prague.


L’Europe d’après-guerre

Trois éléments constitutifs du redressement de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale : la planification (contre le marasme de l’entre-deux guerres), la protection sociale, la foi largement partagée en l’Etat (qui conduit à l’Etat-Providence).
Tony Judt introduit ensuite la notion de guerres culturelles. Schématiquement : l’enthousiasme des jeunes intellectuels européens au lendemain de la guerre pour le mix « marxisme/communisme » ; les conflits intellectuels ne suivent pas les frontières Est-Ouest mais des lignes intérieures au sein de chaque ensemble ; l’ignorance du destin de l’Europe de l’Est en Occident ; l’intervention des Etats-Unis dans ces guerres culturelles aussi bien dans la culture de masse que dans la culture de l’élite.

Les années 1960 : à l’Ouest, elles sont caractérisées par une ère d’abondance (les trente glorieuses), l’apogée de l’Etat-Providence et l’impact social et politique de l’explosion démographique de l’après-guerre (qui conduit à mai 1968 en France). A l’Est, Tony Judt retient essentiellement : l’optimisme culturel après le rapport Krouchtchev ; l’amorce d’un -Etat-Providence ; l’émergence d’une opposition intellectuelle marxiste antistalinienne en interaction avec les sphères du pouvoir.

Dans ce paysage, la Tchécoslovaquie apparait comme un hybride :  les staliniens sont en place (jusqu’au 5 janvier 1968) ; on assiste à l’émergence d’un mouvement pour la réhabilitation des victimes des années 1950 et à un épanouissement culturel : Prague est alors une fenêtre largement ouverte sur l’Occident. L’invasion du 21 août sonne la fin de la partie et de l’illusion d’un communisme réformable.


Malentendus dans la gauche française

En France, c’est l’invasion qui déclenche un énorme courant de sympathie pour la Tchécoslovaquie dans l’opinion publique. Avec parfois une dimension utopique (cf. le thème des « deux Mai »). Cette sympathie avait été préparée par le cinéma (la nouvelle vague tchèque) et après l’invasion, va surtout bénéficier à la littérature.

C’est dans les sphères culturelles du Parti communiste français (Les Lettres françaises, Roger Garaudy) que l’on suit avec le plus d’attention et de sympathie le révisionnisme pragois. Cependant, ni les militants ni l’appareil (à l’exception d’Emile Waldeck Rochet qui y laissera sa santé mentale) ne sont vraiment concernés, quand ils ne sont pas méfiants, voire très méfiants en face de ces événements.

Dans les milieux soixante-huitards, l’ignorance ou le mépris l’emportent. Cuba et la Chine polarisent l’intérêt et les passions. Mai 68 ouvre une période de radicalisation révolutionnaire (dont le livre de Serge July, Alain Geismar et Erlyne Morane, Vers la guerre civile (1969), donne assez bien le ton) qui va durer plusieurs années jusqu’au « moment » du tribunal populaire révolutionnaire de Bruay-en-Artois, moment où Jean-Paul Sartre se retire.

Personnellement, ce qui me frappe, ce sont les malentendus entre Prague et Paris. J’ai pris contact avec la Tchécoslovaquie en avril 1969 à l’occasion d’un colloque. Je n’avais jamais connu de pays communiste. Je me suis appuyé sur les sources anglaises (et notamment l’énorme travail de Harold Gordon Skilling sur la révolution interrompue1) pour cerner les perceptions et prises de positions de la gauche française. Une première leçon se dégageait de ce décryptage : Paris s’est intéressé au révisionnisme mais a ignoré le besoin de renouveau qui émanait de la société, renouveau médiatisé par des clubs, des écrivains, etc.
Ensuite, la notion de malentendu m’est apparue comme la plus pertinente pour saisir les rapports entre Prague et Paris au sein de la gauche française. J’ai travaillé en autodidacte. J’ignorais le tchèque mais j’avais trois langues à ma disposition : le français, l’anglais et la langue communiste. Travailler sur les écarts entre ces langues devait s’avérer fructueux.

En relisant mon livre, je me suis aperçu à quel point le vocabulaire politique vieillissait mal. Des personnages qui battaient alors les estrades ne disent plus rien à personne cinquante ans plus tard (Roger Garaudy par exemple). Des notions mobilisatrices à l’époque (l’autogestion) sont désormais privées de sens.

J’ai isolé dans mon travail quatre malentendus principaux : la société de consommation, l’autogestion, la politique et la démocratie et l’Europe. On a oublié aujourd’hui la suspicion qui pesait sur le printemps de Prague en raison de l’ouverture des vannes au marché et à la société de consommation dont il paraissait porteur. Une ligne « conseilliste » fondamentaliste (adepte de la démocratie des conseils ouvriers : la Commune de Paris, la révolution d’Octobre, l’Espagne en 1936, Budapest en 1956) dont Mai 1968 devait être le prolongement empêchait de voir l’originalité du processus tchécoslovaque. Il a fallu attendre l’invasion du pays et la mobilisation dans les usines pour applaudir cette démocratie des conseils naissante. Toute dans l’attente d’un nouveau modèle de socialisme (le socialisme à visage humain), la gauche française ne percevra pas la demande de démocratie qui montait de la société tchécoslovaque à travers la reconquête de l’association, d’un syndicalisme libre, d’une démocratie parlementaire déjà expérimentée avant la prise du pouvoir communiste. Dernier malentendu enfin : l’Europe. Le retour à l’européanisme était une des composantes majeures exprimées par tous les acteurs du printemps de Prague. Ce mouvement, qui donne son sens ultime au renouveau tchécoslovaque, n’avait aucune chance d’être compris par la gauche. Là réside le malentendu le plus profond et le plus dramatique. Le Parti communiste français s’enferme dans un schématisme affligeant, d’une redoutable efficacité : ouvrir une fenêtre à l’Ouest, c’est fermer une porte à l’URSS. Pour nombre d’intellectuels de gauche, l’ouverture européenne ne vaut guère mieux : elle est synonyme de complaisance coupable à l’égard de la société de consommation. Le Printemps de Prague se transformait en un enjeu théorique entre deux camps : celui qui voulait faire de la Tchécoslovaquie la vitrine de la révolution scientifique et technique appuyée sur l’alliance des ouvriers, des techniciens et des intellectuels et celui pour lequel le Printemps de Prague ne valait que dans la répudiation du révisionnisme pour libérer les virtualités conseillistes de la démocratie ouvrière.

Dix ans plus tard, dans la préface à Miracle en Bohème, roman de Josef Skvorecky (Gallimard, 1978), Milan Kundera pointera ce malentendu européen entre Prague et Paris : « Le Mai parisien mettait en cause ce qu’on appelle la culture européenne et ses valeurs traditionnelles. Le Printemps de Prague, c’était une défense passionnée de la tradition européenne dans le sens le plus large et le plus tolérant du terme (défense autant du christianisme que de l’art moderne, tous deux pareillement niés par le pouvoir). Nous avons tous lutté pour avoir droit à cette tradition menacée par le messianisme antioccidental du totalitarisme russe ».

Mon livre a été écrit après la signature du programme commun de gouvernement par le Parti communiste, le Parti socialiste et les Radicaux de gauche en France. L’alliance montait en épingle le changement du PCF alors que celui-ci approuvait la normalisation tchécoslovaque après l’invasion du pays par l’URSS. Sa préoccupation première était que les procès de Prague ne soient pas trop visibles de façon à ce qu’ils ne lui nuisent pas à Paris. Quant au Parti socialiste, tenu par cette alliance, il devait faire constamment profil bas tout au long de ces années-là. Ainsi, pour le dixième anniversaire du Printemps de Prague, aucune « plume » socialiste (et Dieu sait si elles étaient nombreuses à l’époque) ne publia le moindre article significatif dans la presse nationale.

Cette analyse des conditions politiques des années 1970 m’a rendu injuste à l’égard d’une composante de la gauche française des années 1960 : la « petite gauche » dispersée entre le PSU et divers clubs, qui tournaient le dos à la SFIO, à la recherche d’un socialisme démocratique. Les années 1960 marquent l’apogée de l’Etat social européen que Tony Judt appelle le « moment social-démocrate » mais il n’y a pas de moment social-démocrate en France. Les années 1960 y sont caractérisées par ce que Philip Nord a appelé le New deal français2 : un modèle de modernisation vigoureusement impulsé par l’Etat, cherchant à inventer une troisième voie entre capitalisme anglo-saxon et planification soviétique. C’est dans la « petite gauche », inscrite dans ce processus, débattant des rapports entre le plan et le marché, que l’intérêt pour l’expérience tchécoslovaque sera le plus fort. Un homme comme Jacques Delors, entré au Commissariat au Plan en 1962, en est le témoin éloquent : « (…) je suis comme beaucoup d’autres, écrit-il en 1975, bouleversé, traumatisé par les évènements de Prague d’août 1968, par l’arrêt brutal d’une expérience de socialisme démocratique en laquelle je mettais beaucoup d’espoir »3.

Après les malentendus, les convergences

Cette situation va changer à la suite de la publication de la Charte 77 et de la résonnance internationale de cette initiative. A Paris, la Charte arrive dans un paysage politique et intellectuel qui a été transformé par la publication de L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne au début de l’année 1974. L’impact de l’œuvre de Soljenitsyne se joue sur plusieurs dimensions : 1) un changement de l’image de l’Union soviétique dans l’opinion publique ; 2) une révolution du langage utilisé pour parler de l’URSS et des pays de l’Est sous contrôle soviétique (le « socialisme existant »). On peut mesurer cette révolution à l’obsolescence brutale qui frappe l’analyse qu’un Michel Rocard avait consacrée à l’Etat socialiste4 peu de temps auparavant et dans laquelle, à la suite de la répression du Printemps de Prague, il évoquait un dogmatisme à visage inhumain. Dans un ouvrage récent consacré au rocardisme5, les auteurs écrivent très justement que Michel Rocard « n’a jamais été anticommuniste mais a-communiste ». Cet a-communisme caractérisait très exactement toute la filiation mendésiste à laquelle se rattache, tout comme Jacques Delors, l’inspecteur des finances keynésien et militant qu’était Michel Rocard.

Deux autres dimensions : 3) une fissuration avant désagrégation du progressisme qui jouait jusque-là à Paris un rôle moteur dans le traitement des questions politiques et intellectuelles des pays de l’Est ; 4) enfin l’après-Soljenitsyne est marqué, dans le champ intellectuel, par l’acceptation du concept de totalitarisme (jusqu’alors tenu sur les marges) pour penser la nature des régimes communistes6.

Cette transformation du champ intellectuel est portée par de nouvelles revues (Commentaire, Le Débat) ou d’anciennes qui ont été restructurées (Esprit).
Le succès de la Charte 77 est cependant lié à son articulation avec le processus d’Helsinki. Elle est publiée avant la première « réunion de suivi » des Accords à Belgrade et sa demande d’application du titre VII de l’Acte final de la CSCE concernant les droits de l’homme par le gouvernement tchécoslovaque. La Charte n’était pas seule engagée dans cette démarche. L’année précédente, un comité de surveillance des Accords d’Helsinki s’était créé à Moscou. Les diplomaties occidentales furent surprises par l’écho rencontré par l’Acte final au sein des divers groupes d’opposition dans les pays de l’Est7 qui allait être entendu par la diplomatie américaine après l’élection du président Carter (1976) précisément au moment de la conférence de Belgrade.

La dynamique nouvelle qui se manifeste est double. Elle prend forme tout d’abord dans la création d’un tissu d’organisations non gouvernementales orientées vers la surveillance des accords d’Helsinki et le respect des droits de l’homme puis dans l’émergence et le renforcement d’une opposition démocratique en Pologne. L’invasion de la Tchécoslovaquie a mis fin aux illusions d’un communisme réformable, une nouvelle stratégie d’opposition doit être définie dont la Pologne sera le creuset : création du Comité de défense des ouvriers (KOR), élection d’un pape polonais, enregistrement du syndicat autonome, Solidarité, jalonnent ce processus.

A Paris, l’action de la Charte est relayée par un comité international de soutien. La mort dramatique de Jan Patocka (1977) contribue à son rayonnement qui est relayé par l’association Jan Hus. Les écrits de Vaclav Havel (Lettre ouverte à Gustav Husak, 1975 ; Le Pouvoir des sans pouvoir, 1978) sont publiés à Paris8 tandis que ses pièces sont montées en Avignon.

Un nouveau courant politique antitotalitaire émerge alors dans la capitale française, en rupture avec la culture révolutionnaire en vogue9 depuis mai 1968. Celui-ci va manifester une solidarité active avec les diverses dissidences et les oppositions démocratiques antitotalitaires en Europe de l’Est. L’héritage de Mai 68 se lit directement ici dans le rôle joué par le quotidien Libération pour relayer l’expression des dissidences. On peut également suivre cet héritage dans la reformulation de la notion d’autogestion en direction d’une problématique de l’autonomie de la société civile, l’autogestion fournissant ainsi pour certains de ses partisans un sas vers la pensée libérale. Au-delà des manifestations de solidarité active avec les divers mouvements antitotalitaires de l’Europe soviétisée, la centralité acceptée de la notion de totalitarisme pour penser le communisme entraîne une reformulation de deux des dimensions qui avaient constitué des malentendus entre Prague et Paris dix ans plus tôt : la démocratie et l’Europe. L’interrogation sur la démocratie, le pluralisme, l’Etat de droit devient prioritaire sur l’agenda politique et intellectuel. Une nouvelle sensibilité et une nouvelle ouverture à l’Europe se manifeste (après la fin des illusions sur les révolutions du Tiers-monde, le drame des boat people vietnamiens, les massacres du Cambodge) appuyée notamment par les écrits de Milan Kundera10 et de nouvelles revues (Lettre internationale, Le Messager européen, l’Autre Europe, La Nouvelle Alternative). Les années 1980 voient ainsi l’émergence d’un nouvel espace public européen (au sens habermasien du terme) en même temps que s’instaure à l’échelle de la CSCE un mécanisme de renforcement triangulaire entre les dissidences, les opinions occidentales et les diplomaties. Toutes ces dimensions mériteraient d’être reprises et approfondies dans une perspective historique intégrant l’état de guerre en Pologne (1981) et l’arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au poste de Secrétaire général du PC de l’Union soviétique en 1985.

Un dernier mot. A l’automne 1967, celui qui n’était encore que le dirigeant de la Convention des institutions républicaines, avait rencontré Antonin Novotny à Prague et porté sur lui une appréciation positive. En décembre 1988, au cours d’un voyage à Prague, le président de la République François Mitterrand rencontre pour un petit déjeuner à l’ambassade Vaclav Havel et une délégation de chartistes dont Vaclav Havel.

  • 1. Gordon Skilling, Czechoslovakia’s Interrupted Revolution, Princeton, Princeton University Press, 1976.
  • 2. Philip Nord, Le New Deal français, Paris, Perrin, 2016.
  • 3. Jacques Delors, Changer, Paris, Stock, 1975.
  • 4. Michel Rocard, Questions à l’Etat socialiste, Paris, Stock,1972.
  • 5. Alain Bergougnoux et Jean-François Merle, Le Rocardisme-devoir d’inventaire, Paris, Seuil, 2018.
  • 6. L’impact de l’œuvre de Soljenitsyne est renforcé par les deux récits d’Alexandre Zinoviev, Les Hauteurs béantes et L’Avenir radieux qui paraissent coup sur coup en 1977 et 1978, tous deux publiés à L’Age d’Homme.
  • 7. Jacques Andréani, « le processus d’Helsinki », La Nouvelle Alternative, mai-juin 2007. Numéro spécial La Charte 77, origine et héritages.
  • 8. Il faut toutefois attendre la fin de la décennie 1980 pour que soit réunis en un volume ses essais politiques : Vaclav Havel, Essais politiques. Textes réunis par Jan Vladislav et Roger Errera, préface de Jan Vladislav, Paris, Calmann-Lévy, 1989.
  • 9. « Dans les années qui suivent 1968, une partie importante de la société française va vivre sous ce que l’on peut appeler l’autorité de l’idée révolutionnaire qui est omniprésente dans la sphère culturelle », Philippe Reynaud, L’Esprit de la V° République, Paris, Perrin, 2017 (p. 222). S’agissant plus spécifiquement du Parti socialiste, le même auteur précise que l’orthodoxie du parti reposait sur « une synthèse verbale de la démocratie et du socialisme soviétique, appuyée sur une version molle de la vieille langue de bois communiste » (op. cit. p.120).
  • 10. Milan Kundera, « un Occident kidnappé. Le drame de l’Europe centrale », Le Débat, octobre 1983