Les sciences sociales de l’international : penser les articulations entre théorie, méthode et terrain

Manifestation
Date : 
03/01/2013

Résumés des interventions des participants aux journées d'étude organisées  les 15 et 16 octobre 2012 par les jeunes chercheurs du CERI-Sciences Po à l'occasion du soixantième anniversaire de la création du centre.


Panel 1 : POLITIQUES EXTERIEURES

L'opinion publique américaine et les interventions militaires : la marge de manœuvre du président des Etats-Unis après la guerre froide
Hélène Rene Dieck

Les études récentes sur l'influence de l'opinion publique sur les interventions militaires se concentrent souvent sur le choix de s'engager militairement dans un conflit donné et omettent d'analyser les ajustements apportés à cette intervention du fait de l'opinion publique. Notre étude tente de montrer que l'on ne peut comprendre la marge de manœuvre dont dispose l'exécutif par rapport à l'opinion publique si on se limite à l’étude du moment de l’engagement militaire sans prendre en compte les décisions connexes liées à la conduite et à la réussite de l’intervention : le choix des moyens humains et financiers, les objectifs, la stratégie de communication. Notre étude se fonde principalement sur des entretiens avec des responsables politiques impliqués dans cinq études de cas : l'intervention en Haïti en 1994, la non-intervention puis l'intervention en Bosnie-Herzégovine, la non-intervention dans le génocide rwandais, les différentes interventions en Irak et l'escalade de la guerre en Afghanistan en 2009.

Le rôle de l’intégration économique régionale dans la politique extérieure de la Turquie au Moyen-Orient et les limites de l’Etat commerçant (Trading State) : les relations entre la Turquie et le gouvernement régional du Kurdistan (GRK)
Merve Ozdemirkiran

Les hommes d’affaires de Turquie sont présents dans la région kurde de l’Irak dirigée par le gouvernement régional du Kurdistan (GRK) depuis l’entrée en vigueur de la Constitution irakienne de 2005 qui pose les bases juridiques de la formation d’un Etat fédéré et accorde aux Kurdes une autonomie économique. Ces activités économiques permettent aux dirigeants de la Turquie et du GRK de surmonter le conflit politique lié à la question kurde au Moyen-Orient et de développer des relations bilatérales. En s’inscrivant dans l’évolution de la politique étrangère d’Ankara qui utilise de plus en plus souvent l’outil économique en menant une politique d’Etat commerçant (Trading State), les hommes d’affaires turcs peuvent influencer les dirigeants politiques et les opinions publiques turque et kurde. Notre texte analyse les moyens d’influence de ces acteurs économiques et s’interroge sur les limites de la politique d’Etat commerçant de la Turquie. 

Institutions et pratiques de la diplomatie chinoise d’aujourd’hui : persistance de spécificités majeures en contexte de professionnalisation
Alice Ekman

Alors que la Chine est parvenue à établir des relations diplomatiques avec la quasi-totalité des Etats du monde et que son ministère des affaires étrangères s’est professionnalisé au fil de l’ouverture du pays, la pratique de la diplomatie chinoise comporte encore de nombreuses spécificités, qui, dans certains cas, influent sur le résultat des rencontres et des négociations multilatérales. Quelles sont ces spécificités ? Sont-elles le fruit de l’héritage communiste ? Comment expliquer leur persistance dans un contexte d’ouverture et de normalisation des relations diplomatiques ?

Les instruments en politique extérieure. La coopération sino-européenne en matière d’environnement
Magali Dupetit

Je considère le développement par l’Union européenne dans les années 2000 d’une politique de coopération avec la Chine dans le domaine de l’environnement comme un cas d’expérimentation pour une analyse de l’action publique internationale. En procédant à une déconstruction de cette politique à partir de l’examen de deux instruments d’opérationnalisation – un projet d’assistance technique et scientifique puis un programme de financement –, l’ambition de mon intervention est de démontrer comment les instruments d’une action publique internationale sont révélateurs des conceptions de l’enjeu traité, des modalités d’interactions entre les acteurs ainsi que des changements d’orientation de la politique.
La présentation se construit sur le constat que la politique de coopération environnementale de l’Union européenne avec la République populaire de Chine s’inscrit dans le contexte de construction de la politique extérieure de l’Union européenne des années 2000. Cette action reste fortement ancrée dans un modèle de relation avec les pays en voie de développement fondé sur une politique d’aide au développement et sur le recours à la coopération comme mode opératoire. La Commission européenne et son dispositif administratif (directions générales, délégations à l’étranger) jouent un rôle central dans la formulation ainsi que dans la mise en œuvre de la politique et le mode de concertation privilégié demeure celui du dialogue politique.
Je conclue que la politique étudiée, malgré la singularité des enjeux traités (l’environnement, le climat, la Chine), n’entraîne pas d’innovation instrumentale spécifique mais réinvestit une instrumentation propre à la politique de coopération.

La faillite du modèle américain du règlement arabo-israélien et l’option alternative euro-turcophone
Natalia Kanevsky

Le Printemps arabe de 2011 a focalisé l'attention de la communauté internationale sur les événements en Libye, en Egypte ou en Syrie. Pourtant, la problématique de normalisation arabo-israélienne n'a pas perdu de son importance. La situation générale de la région et les relations entre les grandes puissances, les pays arabes et Israël dépendent largement de cette problématique. Depuis 2007, le processus de règlement du conflit arabo-israélien stagne. Sans possibilité de le ranimer, les Etats-Unis ont abandonné leurs efforts actifs dans cette direction en 2011 et la situation est aujourd’hui inextricable. Le Quartet est dépourvu de moyens concrets d'action sur le processus de normalisation. L'Union européenne et la Russie ne se sont pas montrées capables d'agir de façon indépendante. Enfin, les Etats-Unis ont échoué et les principes sur lesquels était fondée leur médiation ne correspondent plus aux réalités actuelles de la région.
Cette situation a crée une « fenêtre d’opportunités » pour des pays qui, habituellement, jouent un rôle secondaire dans la normalisation arabo-israélienne, c’est-à-dire les Etats turcophones de l'espace postsoviétique, qui pourraient envisager de coopérer avec les Européens pour créer les conditions d’une coexistence pacifique dans cette zone du Proche-Orient.

Panel 2 : GOUVERNANCE INTERNATIONALE

« Bien représenter » à l’international. Pour une sociohistoire de la représentativité à l’Organisation internationale du travail
Marieke Louis

Centrale et récurrente en philosophie, science politique, sociologie et droit, la question de la représentation n’a curieusement fait l’objet d’aucune analyse théorique de la part des internationalistes. Celle-ci ne serait-elle donc pas pensable en dehors des frontières de l’Etat nation ?
Cette communication, qui s’appuie sur un travail de thèse en cours, suggère d’aborder cette question à l’aune du concept de « représentativité » dans le champ particulier que constitue l’Organisation internationale du travail (OIT), créée en 1919 et seule organisation internationale à être composée de manière tripartite. Elle vise à mettre en avant l’apport et les défis d’une démarche sociohistorique pour appréhender la notion de représentativité dans une organisation internationale. Caractérisée tant par un certain nombre de partis pris théoriques (genèse, primauté de l’acteur) que par des méthodes spécifiques (consultation d’archives, importance du discours, conduite d’entretiens), l’approche socio-historique nous semble en effet particulièrement adaptée pour reconstruire les enjeux et le sens de la notion de représentativité telle qu’elle s’est manifestée à l’OIT depuis 1919. Elle nous met cependant au défi de la restitution cohérente et intelligible des résultats d’une recherche effectuée sur le temps long et qui ne suit pas un déroulement chronologique.

Institutionnalisation de «l’Europe de l’armement ». Espaces et logiques d’action
Samuel Faure

Cet article est consacré à l’Europe de l’armement, c’est-à-dire à l’ensemble des institutions européennes (organisations et normes) qui prennent part aux programmes d’armement réalisés en coopération. A la question « qu’est-ce que l’Europe de l’armement ? », l’hypothèse défendue est celle qui en fait un ensemble d’institutions, issu d’un processus d’institutionnalisation des coopérations européennes, qui demeure fragile et à géométrie variable. L’Europe de l’armement est composée d’institutions aux logiques d’action propres qui, en raison de leur faible niveau de différenciation sociale, ne forment pas dans le domaine de l’armement un « champ de l’Eurocratie » (Georgakakis 2012). L’ordre institutionnel européen de l’armement est fragmenté. A l’inverse des industriels et plus encore des acteurs étatiques qui conservent une position centrale dans, le secteur de l’armement, les institutions européennes de l’armement détiennent une position périphérique. L’analyse de l’état de l’art est complétée par une vingtaine d’entretiens semi-directifs réalisés auprès d’agents de l’armement (militaires, industriels, administratifs, experts) à Berlin, Bruxelles, Londres et Paris entre mai et septembre 2012.

Du technicien au technocrate. Le changement par la « distanciation », les agents du SICA et leur(s) rôle(s)
Kevin Parthenay

L’objet de notre étude est le complexe processus d'institutionnalisation du Système d'intégration centraméricain (SICA). Créé en 1991, le SICA a fait l’objet de nombreuses critiques en raison de son inefficacité. Plusieurs initiatives visant à le réformer ont échoué ont été abandonnées ou inappliquées. Cependant, le SICA s’est transformé en profondeur.
Comment expliquer que ce changement ait eu lieu sans réforme ? Pour répondre à cette question, nous adoptons une approche sociologique de l’intégration (Saurugger 2009 ; Saurugger, Mérand 2010 ; Guiraudon, Favell 2011). En effet, nous ne considérons pas l'intégration régionale comme un simple jeu intergouvernemental (Moravcsik 1993) ou une dynamique automatique et progressive de transfert de loyauté (Haas 1958 ; Schmitter 1970), mais comme une dynamique économique, politique et sociale qui induit une nouvelle gouvernance en Amérique centrale. Ainsi, nous empruntons à la sociologie politique (Lagroye, Offerlé 2011) et à la sociologie du changement dans les organisations internationales (Petiteville & Nay 2011) afin d’identifier les facteurs des transformations au sein du SICA. Dans cet article, nous utilisons deux variables : l’ambigüité institutionnelle et les dispositions individuelles (ou « capital »). A travers une approche sociologique, nous étudions d’une part le contexte organisationnel dans lequel les acteurs sont amenés à se mouvoir et d’autre part les trajectoires socioprofessionnelles de ceux-ci par le biais d’une analyse prosopographique. Les données utilisées dans cet article sont le produit de trois terrains de recherches réalisés en Amérique centrale entre septembre 2009 et juillet 2012.

Les effets des programmes internationaux sur les dynamiques de regroupement féminin en société post-conflit. Le cas d’ONU femmes au Burundi
Marie Saiget

Si la question du genre est en plein essor dans les sociétés post-conflit, peu de travaux intègrent la variable « programmes internationaux » dans l'étude des bouleversements des rapports sociaux et des trajectoires féminines de post-conflit. Par ailleurs, les recherches sur le post-conflit ont souvent laissé de côté le Burundi pour se focaliser sur les pays voisins dont les conflits ont été plus médiatisés. Cette recherche se propose d’étudier les effets des programmes internationaux, dont l’action porte spécifiquement sur les enjeux liés au genre et sur les femmes depuis le milieu des années 1990. Comment en encourageant ces dynamiques s’insèrent-ils, voire s’ingèrent-ils, dans le jeu politique burundais ? Un stage à ONU Femmes au Burundi nous a permis d’observer les pratiques interventionnistes et d’analyser les relations sociales et de pouvoir entre différents niveaux et types d’acteurs investis dans la production et la mise en œuvre des programmes internationaux sur le terrain. Le Burundi témoigne de manière exemplaire de l’« hybridité » de ces processus. Notre hypothèse est que cette gouvernance mondiale si elle ne conduit pas à une mobilisation collective pour l’« autonomisation » des femmes n’en produit pas moins du jeu politique : elle rapproche et divise, (re)lance des conflits sociaux et politiques qu’elle contribue également à figer, révélant ainsi la complexité du processus de changement social dans les sociétés post-conflit.

Panel 3 : MOBILISATIONS POLITIQUES

Le prisme révélateur du Printemps arabe et du Mouvement du 20 février au Maroc : une scène musicale divisée au cœur du politique
Amina Boubia

Dans le contexte du Printemps arabe et du Mouvement du 20 février, les artistes de la « nouvelle scène » marocaine, très dynamique du fait notamment de la multiplication des festivals de musique dans le pays depuis la fin des années 1990, ont été amenés à prendre position. Une division politique est alors apparue, révélant au grand jour les tiraillements existants au sein de la société marocaine. Des artistes conservateurs, nationalistes et « watanounistes » ont, dans leurs morceaux, pris position pour le statu quo, tandis que des artistes progressistes subversifs se sont exprimés en faveur du changement, au point que des duels se sont engagés entre rappeurs. Ces réactions sont analysées à la lumière d’un regard croisé s’inspirant du cadre théorique (Exit, voice and loyalty d’Albert Hirschman) et du concept d’« intellectuel organique » d’Antonio Gramsci.

Extraction pétrolière et contestation en Amazonie péruvienne. Une ethnographie du consentement dans le bassin du Pastaza
Doris Buu Sao

L’Amazonie péruvienne constitue une frontière que les gouvernants ont sans cesse tenté de domestiquer. L’exploitation d’hydrocarbures par des compagnies étrangères a renouvelé les modalités d’exercice du pouvoir dans la région. Cette communication cherche à restituer la variété et l’enchevêtrement des modalités d’enrôlement des populations locales dans l’activité extractive, au-delà des seules dimensions coercitives de l’exercice du pouvoir alors que l’extraction pétrolière est l’objet d’une contestation croissante de la part des populations locales. A partir d’une enquête menée dans le bassin du fleuve Pastaza, l’analyse du « gouvernement des contestataires » se fonde sur l’observation de trois espaces : le cadre institutionnel de la prévention des conflits, le quotidien des arrangements informels entre habitants et entreprise pétrolière et l’arène protestataire.

Mouvements sociaux des médias ou dispositifs de démocratie participative ? Les radios communautaires en Colombie
Erica Guevara

Dans un pays en conflit armé depuis plus de soixante ans et régulièrement classé parmi les plus dangereux au monde pour les journalistes, la multiplication des médias, et notamment des radios, au cours des années 1990 peut sembler paradoxale. Tout d’abord illégales, certaines des radios ont obtenu une reconnaissance juridique de l’Etat en 1995 sous l’appellation de « radios communautaires ». Ainsi, entre 1995 et 2010, plus de 800 licences de radios communautaires ont été attribuées dans tout le pays. La Colombie est ainsi devenu pionnière dans le développement de la radio en Amérique latine où les expériences médiatiques (communautaires, alternatives, populaires, éducatives ou encore participatives) sont nombreuses mais pour la plupart illégales et réprimées par l’Etat. Par quel terme qualifier ce développement : est-on en présence d’organisations d’action collective ou de dispositifs institutionnalisés de démocratie participative ?
La science politique travaille sans cesse à partir de contenus (discours, archives de presse, images, vidéos) mais se concentre habituellement sur les médias comme sources et moins souvent sur les régimes médiatiques qui permettent la production de ces messages.
Mon article part de l’idée que l’analyse des médias communautaires à partir des outils de la sociologie des mouvements sociaux permet de dépasser l’interrogation sur la capacité de ces médias à créer de la participation pour s’interroger sur les raisons qui poussent certains acteurs à défendre leur existence et à se mobiliser pour leur reconnaissance légale. Il est ainsi proposé de ne pas se limiter à la comparaison de quelques cas isolés de médias communautaires mais d’élargir la focale afin de prendre en compte les définitions de ces médias qui sont celles des acteurs locaux, régionaux, nationaux et internationaux ainsi que l’articulation et les dynamiques d’organisation entre ces acteurs. Pour ce travail, une enquête de terrain comprenant une centaine entretiens réalisés à l’échelle locale (dans quinze municipes issues de cinq départements), nationale et internationale ainsi qu’un travail d’observation participante et de dépouillement d’archives ont été réalisés.
Ce travail permet d’analyser les enjeux de la lutte pour la catégorisation de ces médias et de mettre en évidence l’existence d’un réseau de défense international (ou transnational activists network, Keck et Sikkink 1998) pour la reconnaissance d’un « droit à créer des médias », dont les origines remontent en Amérique latine à la fin des années 1940. A partir de l’analyse des entretiens des militants engagés dans les mouvements pour la reconnaissance des radios communautaires, il est possible de « retracer l’histoire récente des formes de la critique de l’information » (Cardon et Granjon 2010) en Colombie.
En ce sens, le « communautaire » ne représente que le dernier avatar d’une forme de « médiactivisme » qui existe en Amérique latine depuis la fin des années 1940.

Le Fatah face au Hamas aux élections législatives de 2006
Rafe Jabari

Depuis une vingtaine d’années, nous assistons à une recomposition du paysage politique palestinien, marquée par la remise en question du leadership historique du Fatah et la montée en puissance du Hamas. La victoire de ce dernier aux élections législatives de 2006 et la crise institutionnelle et politique qui perdure sont les conséquences de ces transformations.
Les difficultés du Fatah ont été perçues comme le résultat de l’enlisement du processus d’Oslo, qu’il s’agisse de l’échec des négociations avec Israël ou des dérives de gestion au sein de l’Autorité palestinienne. Néanmoins, l’analyse détaillée des résultats des élections de 2006 montre que l’échec du Fatah tient davantage à l’affaiblissement, au niveau local, des mécanismes d’allégeance et de clientélisme qu’à des problématiques de politique nationale. En témoigne le succès de certains cadres du Fatah qui ont réussi à conserver des réseaux locaux très forts malgré leur implication dans le projet d’Oslo : Saeb Erekat à Jéricho (Cisjordanie) ou Mohammed Dahlan à Khan Younis (Bande de Gaza).
Aujourd’hui, l’enjeu pour le Fatah consiste à surmonter les difficultés que lui pose sa tentative de s’investir à nouveau dans des structures et des activités locales. De sa réussite dépend sa capacité à retrouver son autorité au niveau national.

Les interactions entre les acteurs publics et privés de la gouvernance locale de l’immigration en Sicile
Marie Bassi

Cette communication analyse les interactions entre les principaux acteurs publics et privés de la gouvernance locale de l’immigration en Sicile qui donnent forme à la prise en charge locale de ce phénomène social transversal relativement récent. Les résultats proposés se fondent sur une enquête empirique (une soixantaine d’entretiens approfondis semi-directifs réalisés en Sicile). L’approche qualitative est adaptée à la démarche cognitive de cette recherche dont l’objectif est d’identifier les acteurs engagés sur l’enjeu de l’immigration, de faire ressortir leurs pratiques, de comprendre leur choix, leurs cadres d’analyse et univers de sens (Hall 1993). En Sicile, une multitude d’acteurs provenant de différents milieux sociaux, politiques, économiques et culturels se sont saisis de la question migratoire. La majorité d’entre eux sont des acteurs du « privé social » (organisations religieuses, syndicats, associations…). D’une part, ils offrent des services sociaux-sanitaires qui pallient une intervention publique insuffisante et sont ainsi un amortisseur social qui colmate les carences d’un Etat-providence faible. D’autre part, ces acteurs politiques jouent un rôle moteur dans la production législative. A la fin des années 1990, l’Italie a institutionnalisé le rôle de ces acteurs privés dans la programmation des interventions (policymaking) et dans l’offre de services sociaux-sanitaires. Au premier abord, on peut avoir l’impression que ces acteurs privés gèrent seuls la question migratoire en Sicile, un territoire où la régulation de la société est davantage structurée par des acteurs non-étatiques que par la sphère publique (respublica). Cependant, ils agissent en interaction avec les acteurs publics locaux – municipaux et régionaux –  et dans une moindre mesure, nationaux et européens. En effet, le niveau européen représente un cadre de contraintes et d’opportunités. Par ailleurs, à partir des années 1980, l’Italie a lancé un processus de décentralisation : d’importantes compétences ont été déléguées aux régions et aux villes dans la programmation et la mise en œuvre des politiques sociales et migratoires.
Cette communication propose un cadre théorique sur la restructuration de l’action publique qui prend en compte l’ensemble des acteurs pertinents de différents niveaux. Plusieurs concepts permettent d’appréhender ces interactions, notamment celui d’advocacy coalitions (Sabatier, Jenkins-Smith 1993) et de gouvernance  (Le Gales 2006, Caponio 2006), soit la multiplication des acteurs non-étatiques impliqués dans la production et la mise en œuvre des politiques publiques, la perméabilité des différents niveaux de gouvernements et l’érosion des frontières entre sphères publique et privée. Le gouvernement local n’est qu’un acteur parmi d’autres. Au-delà du policymaking officiel des administrations locales, les pratiques formelles et informelles des acteurs impliqués dans le thème migratoire sont essentielles. Cette réflexion s’inscrit dans l’évolution de la majorité des sociétés européennes marquées, dans les années 1980, par une transformation de l’action de l’acteur étatique. Celui-ci intervient indirectement, en soutenant financièrement les organisations privées et en fixant les orientations générales, déléguant à des acteurs privés, locaux et européens la charge de mettre en œuvre, voire de définir, un programme politique. Cet article fait ressortir les collaborations et les tensions entre les différents acteurs de la gouvernance qui produisent leurs propres catégories d’interprétation du phénomène migratoire et possèdent des pratiques et des « répertoires d’action » (Tilly) dissemblables.

Panel 4 : REGIMES POLITIQUES

Axel Honneth et la dynamique du mépris dans les relations internationales. Le cas des réparations allemandes à Israël et à la Claims Conference (1939-1980)
Joëlle Hecker

Honneth fait l'objet d'un intérêt croissant dans l'étude des relations internationales. Ses écrits sont mis à contribution pour démontrer l'importance de la reconnaissance dans les conflits. Si j'entends mettre en évidence l'intérêt de cette approche pour les relations internationales, je ne placerai pas la focale sur le concept de reconnaissance mais sur la méthodologie de Honneth. Celle-ci présente l'avantage de concilier étude du social et théorie. Honneth montre en effet que les conflits sociaux sont travaillés par les attentes normatives. Le chercheur se doit donc de reconstruire les normes qui se cachent derrière les expériences d'injustice. Cette démarche de reconstruction normative peut s'appliquer à l'international, offrant une voie pour franchir l'abîme qui sépare le réalisme de l'idéalisme. Pour prouver la pertinence de cette méthode, je l’appliquerai au cas des réparations allemandes au monde juif. Je m'intéresserai à la portée normative de la lutte pour les réparations, en montrant en quoi celle-ci peut être interprétée comme le fruit d'une dynamique du mépris.

La démocratisation en Russie soviétique : processus ou action ?
Guillaume Grégoire-Sauvé

Nous nous penchons dans cette communication sur les réponses apportées par les démocrates russes de l’époque de la perestroïka à une question simple mais fondamentale : pourquoi et comment fonder une démocratie ? Concrètement, il s’agit d’identifier les raisons et les moyens par lesquels le réformateur peut introduire un régime démocratique tel que les citoyens y adhèrent et soient en capacité d’y participer. Pour ce faire, nous étudions la pensée politique de trois des plus influents penseurs liés au mouvement démocratique russe de l’époque de la perestroïka, Leonid Batkin, Igor Kljamkin et Andrej Nujkin. Il ressort de cette étude que la plupart de ces auteurs conçoivent la démocratisation comme un processus – historique et naturel – dont l’action humaine n’est que le révélateur. Or ces processus relèvent d’une logique dont la validité se présente dans le domaine politique comme un absolu. Le caractère transcendant de cette source d’autorité la rend propre à être monopolisée par un individu ou un groupe qui revendique le monopole de sa connaissance. C’est pourquoi la plupart des penseurs étudiés en viennent à considérer que la majorité de la population ne possède pas la compétence nécessaire pour participer activement au processus de démocratisation. Il apparaît donc que ces démocrates ont préparé – ou à tout le moins anticipé – la possibilité de l’incarnation de l’idéal démocratique par un groupe de technocrates « éclairés », au détriment du mouvement démocratique, rapidement marginalisé en Russie postsoviétique au même titre que toute forme d’action politique collective.

La perspective de l’ordinaire en sciences sociales : réflexion méthodologique à partir du cas cubain
Victor Lagarde

A partir d’un itinéraire de recherche expérimenté sur le terrain cubain, cette communication se propose de tirer les enseignements d’une radicalisation de la perspective de l’ordinaire en sciences sociales. Il s’agit non seulement de faire de l’ordinaire un principe théorique mais une règle méthodologique fondatrice. Une telle orientation conduit à construire un objet d’étude se trouvant dans le champ de l’expérience ordinaire du chercheur autant que de la société étudiée. Au croisement de Foucault et Wittgenstein, l’attention aux usages ordinaires rejoint l’analyse du pouvoir en exercice, selon une méthode dont le hasard constitue le principe directeur. A Cuba, c’est le phénomène touristique, central depuis deux décennies dans le sauvetage économique de la Révolution, qui répond le mieux à ces exigences. Le recours au tourisme peut être interprété comme une nouvelle forme d’économie politique cubaine dont l'approche par l’ordinaire offre de grands avantages tant théoriques que méthodologiques.

Rente de clans, dette de classe : bureaucrates, experts et nomades de Caracas et Paris dans la fabrique transnationale de la « révolution bolivarienne » (1998-2012)
Fabrice Andréani

Contribution à une sociologie des « gouvernements de gauche », notre thèse explore les voies extranationales de l'institutionnalisation de la « révolution bolivarienne » au Venezuela. Rapportées à leurs conditions matérielles de possibilité, les circulations transnationales d'idées légitimant le « gouvernement révolutionnaire » au sein des gauches européennes révèlent les logiques sous-jacentes à la normalisation des luttes protestataires issues des crises politiques précédant et accompagnant la première élection à la présidence du lieutenant-colonel Chávez (1998). La politique économique du chavisme s'est distinguée des précédentes par son humanitarisme en matière de redistribution (ou « semence ») locale et régionale d'une rente pétrolière multipliée par vingt (en sus de nationalisations, de facilitations des crédits et de dons aux coopératives à côté du clientélisme classique). Cette inflexion dans la gouvernementalité néolibérale devient synonyme de « révolution » par sa mise en récit sur la scène globale. Occupant simultanément des espaces contestataires « a-étatiques » et des arènes officielles (institutions internationales), les émissaires néo-bolivariens et leurs soutiens étrangers traduisent ces réalisations dans le langage des luttes passées auxquelles ils ont parfois pris part, les citoyens du monde devenant autant de relais « volontaires » du chavisme et des recrues potentielles pour le régime.
On décrira les résultats et limites de l'analyse des élites bolivariennes des « deux mondes » (Nord/Sud, Amérique/Europe) comme les figures d'une même bourgeoisie de gauche à l'ère néolibérale. Notre méthode combine l'analyse de discours savants, experts et moraux mobilisés par les représentants du régime ; le décryptage d'entretiens et de biographies publiques rapportant les trajectoires de leurs producteurs (à l'intersection des champs politique, médiatique et académique) ; l'observation et l'objectivation participante des contours de ce travail politique dans des situations-types de diplomatie publique et parallèle. Bien que notre terrain géographique s'étende à d'autres localités de la Caraïbe et en Europe, on évoquera ici les acteurs rencontrés entre Caracas et Paris – nœud de réseaux internationalistes, tiers-mondistes, altermondialistes –, à différentes étapes et dans différents lieux de la chaîne de production transnationale du régime : universités, laboratoires et centres de formation de diplomates et hauts fonctionnaires voués à l'expatriation, ministères impliqués dans la politique extérieure, ambassades, « cercles bolivariens », médias alternatifs, forums sociaux, contre-sommets, fêtes militantes, etc... Côté vénézuélien, il s'agit d'élites à l'ancrage cosmopolite hérité (« bonnes familles », exilés des dictatures du Cône Sud, ex-guérilleros) ou récent (nouvelle méritocratie « bolivarienne ») ; côté français, il s'agit de militants et cadres de la gauche de la gauche (Nouveau Parti anticapitaliste, Parti communiste français, Parti de gauche) et/ou d’altermondialistes (ATTAC, Diplo, CADTM), d’une classe d'intellectuels (soixante-huitards plus ou moins établis ou héritiers ancrés à Paris), ou de personnes aspirant à l'être (diplômés précarisés, plus facilement expatriés).
Entre promotion et cooptation de militants hier persécutés et/ou exclus du partage de la rente, entre dévouement idéologique de bourgeoisies cosmopolites (vénézuélienne, sud-américaine) et conversion transnationale de capitaux scolaires, sociaux et/ou politiques dévalorisés dans leur Etat d'origine (France), ces espaces sont des lieux privilégiés de construction imaginaire d’un « autre monde possible» (selon la devise altermondialiste). À l'ombre de la reproduction du régime d'accumulation du pétro-Etat et de ses insécurités ordinaires (incertitudes budgétaires, inflation, prédation et il-légalismes économiques) se jouent la conversion en capital politique transnational d'une « rente de la dépendance » détenue par des clans au pouvoir (Venezuela) et le solde de la « dette de l'impérialisme » d'une bourgeoisie de gauche en quête de laboratoires d'idées, voire de modèles (France). Où les implications humaines et environnementales des évolutions de l'économie-monde sont jugulées par une économie morale de l'engagement institutionnel au nom de l'urgence.

Panel 5 : IDENTITES POLITIQUES

Histoire de statues au Kazakhstan : l’atelier urbain de construction(s) nationales
Adrien Fauve

A l’été 2009, des statues jonchaient le sol d’un terrain vague, derrière la toute nouvelle place de l’indépendance d’Astana, capitale du Kazakhstan. Situation incongrue qui se muait en énigme : pourquoi ces monuments étaient-ils abandonnés alors que chaque année, à l’approche de l’anniversaire du président Nazarbaïev, sculptures et bâtiments sont inaugurés ? Cette communication démontre qu’au Kazakhstan, le volet urbain de la construction nationale est moins une stratégie planifiée par les pouvoirs publics qu’une ressource pour les acteurs de l’urbanisme impliqués dans des rapports clientélistes. Etayée par une enquête de terrain approfondie, mêlant analyse de contenu, observation in situ et entretiens semi-directifs avec ceux qui modèlent le paysage d’Astana, cette étude de cas pointe un paradoxe sur les relations de pouvoir qui créent de l’espace urbain : au Kazakhstan, malgré l’incitation des pouvoirs publics à produire les symboles matériels (monuments, bâtiments officiels) pour appuyer la construction de l’identité nationale, l’absence de ligne directrice des planificateurs, qui s’explique par la rotation des responsables dans les administrations centrales et locales, conduit les acteurs de la ville (architectes, sculpteurs) à répondre aux attentes imprécises des gouvernants en faisant valoir leurs propres intérêts de prestataires. Par leurs stratégies, ils improvisent et contribuent à définir les règles et les priorités des pouvoirs publics. Par conséquent, la production de l’espace (Lefebvre, Low) est plus politique que sociale. Elle apparaît comme erratique, dépendant moins de tendances structurelles macroéconomiques (le capitalisme, la globalisation) que de l’interaction (Crozier & Friedberg) entre entrepreneurs d’espaces urbains centraux, dans le cadre d’une « microphysique du pouvoir » (Foucault). Résultat d’ajustements, d’improvisations et de bricolages intéressés, cette production politique de l’espace urbain laisse pourtant des traces durables (bâtiments, monuments) qui forment un landscape of power (Olwig & Mitchell).

Devenir le sujet d'une histoire commune en Espagne. L'exhumation de fosses communes comme site de subjectivation 
Sėlim Smaoui

L’exhumation des fosses communes léguées par la répression franquiste est une pratique courante depuis l'année 2000. Comment un anthropologue physique, rompu à l'exercice professionnel de l'excavation, en vient-il à adosser progressivement son savoir-faire à un projet militant et à le soustraire de toute portée scientifique ? Comment des militants bénévoles, qui il y a encore peu de temps méconnaissaient  l'existence des charniers, en viennent-ils à dédier leur temps à la récupération des corps ? A rebours d'une approche assimilant la récupération des corps à l'activation d'une conviction idéologique ou d'une identité primordiale refoulée, ce texte prétend que l'exhumation n'est pas tant un lieu de commémoration des victimes qu'une expérience constitutive de la subjectivité de leurs « descendants ». Le processus de réécriture de l'histoire de la violence passée ne se limite guère aux seuls enjeux historiographiques de l'Espagne contemporaine ; il se nourrit de tout un travail individuel de redéfinition de la conduite (professionnelle, éthique, militante...) à adopter face aux vestiges de la violence passée.

Migration juive russophone en Allemagne (1991-2005) : catégorisations et mise en récit de l’identité
Lisa Vapné

En janvier 1991, la République fédérale d’Allemagne entérine une décision visant à permettre aux citoyens d’Union soviétique de « nationalité » juive d’immigrer sur son territoire. Plus de 200 000 personnes rejoindront le pays en quinze ans. La plupart de ces juifs soviétiques, identifiés comme tels sur leurs passeports ou pouvant prouver qu’un de leurs parents était de « nationalité » juive ont des liens ténus avec le judaïsme et ne correspondent pas à la représentation du migrant juif que l’Allemagne souhaitait accueillir dans le but de « redonner vigueur aux communautés juives très affaiblies depuis la guerre ». Nous nous interrogeons ici sur la relation entre les conditions d’admission des juifs soviétiques en Allemagne et les présupposés concernant leur identité formulés par les acteurs politiques et religieux ainsi qu'à la manière dont les migrants s’adaptent aux conditions d’accueil et se mettent en récit dans leur nouveau cadre de vie.

En PDF, La faillite du modèle américain du règlement arabo-israélien et l’alternative euro-turcophone, texte de Natalia Kanevsky, et Migration juive russophone en Allemagne (1990-2005) : catégorisations et mise en récit de l’identité, texte de Lisa Vapné

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