Le monde en 2030 – Les États-Unis seront-ils encore la superpuissance incontournable ?

Auteur(s) : 

Romain Gubert, avec la contribution de Simon Reich

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Date: 
12/01/2020

ÉPISODE 5. De plus en plus isolationnistes, les États-Unis doivent affronter l’émergence de la Chine. En partenariat avec Sciences Po Ceri.

Trahison des Kurdes en Syrie, retrait des troupes américaines d’Afghanistan, discussions sur le nucléaire avec la Corée du Nord, marginalisation du rôle de l’ONU, multiplication des échanges bilatéraux… Depuis son élection à la Maison-Blanche, Donald Trump semble avoir brisé toutes les lignes traditionnelles de la politique étrangère américaine au profit d’une étonnante stratégie du chaos ou de préoccupations court-termistes. Même avec l’Europe, les rapports se sont tendus.

L’énigme Trump

La cohérence de la stratégie diplomatique du président américain est difficile à suivre par rapport à celles que dessinaient ses prédécesseurs. Mais le style si particulier et si imprévisible de Donald Trump détourne pourtant l’attention de l’essentiel : le monde assiste sans doute à un coup de barre historique de la diplomatie américaine, une ligne beaucoup plus isolationniste et un retrait progressif des États-Unis de la scène internationale. C’est en tout cas l’analyse de Simon Reich, professeur invité au Sciences Po Ceri qui enseigne habituellement à l’université Rutgers (Newark, États-Unis).

Le tournant de 1945

L’histoire de la diplomatie américaine ne débute pas en 1945 lorsque les États-Unis choisissent d’exercer un leadership sur la marche du monde. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, ils sont « la » grande puissance mondiale incontournable face à l’URSS. Et ce rôle historique, ils vont le jouer jusqu’à aujourd’hui malgré la disparition du bloc de l’Est. Mais l’histoire des États-Unis ne commence pas en 1945. Pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui derrière les agitations de Trump, il faut regarder avant 1945, lorsque les États-Unis refusaient catégoriquement de jouer un quelconque rôle de gendarme. Ils laissent ce rôle aux Européens, qui s’entre-déchiraient pour le leadership de la marche du monde. Aujourd’hui, le débat est sur la table et se pose en ces termes : les États-Unis doivent-ils continuer à être le gendarme du monde ? Ou bien doivent-ils se contenter de préserver leurs seuls intérêts vitaux ? Ce débat anime aussi bien les démocrates que les républicains. Et malgré ce qui ressemble souvent à de l’improvisation, Trump est en réalité clairement influencé par le courant isolationniste. Parmi les supporteurs de cette ligne, les Koch, famille de milliardaires très puissante dans le débat. Ils subventionnent des chaires à Harvard, au MIT, à l’université de San Diego ou des think tanks qui défendent cette idée : les États-Unis ont plus à perdre qu’à gagner lorsqu’ils exercent le leadership sur la marche du monde. Pour simplifier à outrance leur thèse : si les États-Unis sont visés par le terrorisme, c’est en raison de leur position dominante. Ils défendent aussi cette idée : il est préférable d’avoir une multitude de puissances moyennes et alliées qui assument des responsabilités « locales » et font un peu ce qu’elles veulent dans leur sphère d’influence, comme l’Arabie saoudite au Moyen-Orient, à condition bien sûr que les intérêts vitaux américains ne soient pas menacés, comme Israël, qui, dans l’imaginaire de l’élite américaine, fait partie de ces intérêts vitaux.

Isolationnisme

Ces thèses isolationnistes se retrouvent chez une partie des démocrates. Lesquels ne sont pas soutenus par les frères Koch, par ailleurs très conservateurs. Mais Bernie Sanders, par exemple, et dans une certaine mesure Elizabeth Warren sont eux aussi très isolationnistes ou souverainistes. Cette tendance au repli conteste le rôle traditionnel des États-Unis de gendarme du monde. Elle est amenée à durer. C’est un tournant par rapport à la ligne incarnée par Clinton puis Bush depuis la chute du Mur. Chez Bush et Clinton, les buts n’étaient évidemment pas les mêmes. Clinton utilisait la force et l’influence américaines pour imposer la paix au Moyen-Orient ou la paix dans l’ex-Yougoslavie, tandis que Bush, avec la guerre en Irak, rêvait de dessiner des sociétés nouvelles. Mais l’un comme l’autre utilisaient la puissance économique, diplomatique et militaire sans état d’âme en assumant totalement leur rôle de gendarme. La première inflexion, c’est Barack Obama qui la donne en rechignant à user de la force contre la Syrie, même si sa vision – et celle de ses principaux conseillers – fut sur une ligne traditionnelle. C’est Trump qui place véritablement le débat sur la table.

L’Otan

Celui-ci s’ouvre sur plusieurs fronts. En Europe, par exemple, c’est la nature même de l’Otan qui est concernée. Les États-Unis ne veulent plus payer pour la défense européenne. Le message est clair : assumez vos responsabilités. Et cette demande n’est pas nouvelle : Obama demandait déjà aux Européens de financer leur défense. En revanche, de nouvelles questions apparaissent : faut-il soutenir la Turquie lorsqu’elle joue sa propre carte en Syrie ? Faut-il risquer un conflit avec Moscou pour les petits pays baltes ? Sous-entendu : l’intérêt des États-Unis n’est-il pas d’abord d’avoir de bonnes relations avec Moscou ? Nous ne sommes plus en 1973 lorsque les guerres du Moyen-Orient déstabilisaient l’approvisionnement en pétrole. Ou lorsque les États-Unis devaient tenir tête à la Russie sur tous les points du globe.

L’émergence de la Chine

Obama surveillait encore ce qui se passait en Russie, en Europe, au Moyen-Orient et, disait-on au sein de son administration, « en Asie ». Aujourd’hui, les collaborateurs de Donald Trump regardent d’abord vers « la Chine ». L’Europe doit se débrouiller, le Moyen-Orient n’est plus aussi stratégique, la Russie peut bien intervenir sur des terrains secondaires, etc. Cela ne dérange pas Washington. En revanche, l’émergence économique, diplomatique et militaire de la Chine est devenue « le » sujet de préoccupation. Le seul où les États-Unis ne sont pas dans une logique de repli. Mais au contraire de redéploiement. Ce qui est frappant, c’est que les Européens, toujours prompts à dénoncer l’impérialisme américain, sont tout à fait ravis que les États-Unis soient intransigeants avec Pékin. Cela dit, le débat n’est pas encore tranché entre ces deux questions : faut-il faire pression sur la Chine pour l’affaiblir le plus possible tant qu’il en est encore temps ? Ou bien faut-il se contenter de contenir l’hégémonie inévitable de la Chine ? Le monde entier a aujourd’hui les yeux tournés vers l’Iran, la Syrie ou l’Afghanistan. Mais ce sont des régions où, grâce à leur puissance militaire, les États-Unis peuvent facilement peser s’ils souhaitent jouer un rôle de gendarme. En revanche avec la Chine, c’est une tout autre histoire. Le potentiel militaire et spatial chinois sera aussi puissant que celui des États-Unis dans vingt ans. Dans la décennie à venir, les États-Unis doivent donc trancher ce débat : veulent-ils ou non continuer à être le gendarme ? Et quelle attitude doivent-ils avoir avec la nouvelle superpuissance chinoise ? Et ce débat occupera les prochains présidents américains. »

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