Le futur et ses paradoxes

Entretien/Analyse
Date : 
17/06/2016
Couverture du livre

Entretien avec Ariel Colonomos autour de son ouvrage Selling the Future. The Perils of Predicting Global Politics, London, Hurst, and New York, Oxford University Press, Juillet 2016

Ariel Colonomos est directeur de recherche CNRS au CERI. Dans son ouvrage "Selling the Future" (traduction anglaise de "La Politique des Oracles", paru aux Editions Albin Michel), l’auteur aborde les paradoxes de la prévision et de la prédiction et interroge les entreprises du savoir d’aujourd’hui afin de montrer comment nos futurs sont façonnés par les agences de notation, les think-tanks, mais aussi les chercheurs en sciences sociales. 

- Après "La morale dans les relations internationales" et votre ouvrage "Le pari de la guerre", vous avez choisi de vous intéresser au futur et aux activités de prévision et de prédiction, et à la manière dont ces dernières jouent un rôle dans notre présent et notre futur. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre parcours de recherche? Qu’est ce qui vous a mené à travailler sur les notions d’anticipation et de prédiction ? 

- Dans mon ouvrage "La morale dans les relations internationales", je me concentrais sur l’explication d’une dynamique qui me semblait très caractéristique de la période post-Guerre Froide et des années 1990. Les Etats et les autres institutions  devaient “rendre des compte” sur leurs erreurs passées ou présentes. Il leur fallait creuser leur passé pour avancer vers le futur. Il y avait, pour moi, un besoin de comprendre les raisons d’un tel phénomène et de mesurer ses conséquences, en particulier en termes normatifs et éthiques. Dans l’ouvrage "Le pari de la guerre", je me suis attaché aux années qui ont suivi les attaques du 11 septembre 2001, qui ont initié un mouvement caractéristique de la décennie 2000, et qui, d’une certaine manière, reste l’un des marqueurs de la période que nous vivons actuellement. Face à des attaques au cours desquelles des populations civiles sont tuées dans leur propre pays, les Etats occidentaux se sont lancés dans des actions préventives. Ce faisant, ils ont parié sur l’avenir. L’action préventive est fondée sur l’anticipation, et de fait, elle est une forme de pari. On part de l’hypothèse que l’inaction serait plus couteuse et que l’utilisation de la force empêcherait des attaques futures des ennemis dont les intentions sont hostiles et dont les capacités létales se sont développées, pour justifier le fait d’attaquer en premier. Cela a des implications et des conséquences militaires, politiques et morales importantes, qu’il faut expliciter et que l’on doit discuter sur le plan normatif. Ce travail sur le pari de la guerre m’a permis de me rendre compte de l’importance des anticipations, qui sont au coeur de la prévention. Afin de pouvoir opérer des paris préventifs et ainsi réellement parier sur la guerre, les Etats ont besoin de produire des récits sur le futur. Cela m’a poussé à écrire l’ouvrage "La politique des oracles"/"Selling the Future"...

- Le titre de l’ouvrage en anglais est "Selling the Future". Considérez vous le futur comme quelque chose qui peut-être vendu et acheté sur un marché? Quel pourrait-être le prix du futur? Qui ou qu’est ce qui établit son coût – est-ce la règle de l’offre et de la demande ? 

- Le futur est une idée sur un état des choses à venir. Afin de faire entendre cette idée, il est nécessaire d’avoir une place au sein d’un espace public où bien d’autres oracles se réunissent. Il faut ensuite parvenir à se faire entendre. Les personnalités, les experts que j’ai étudiés dans mon ouvrage font des prédictions sur des futurs politiques ou financiers. Ils veulent se faire entendre et la plupart du temps, ils veulent être le plus visibles et le plus cités possible. Dans certains cas, ces prédictions ne sont qu’un travail d’expertise payant, comme c’est le cas pour les agences de notation financières. Les think-tanks sont également des organisations dont les experts sont payés grâce aux financements reçus par leurs organismes, en fonction de leur réputation. L’argent joue donc un rôle. Il y a également une autre dimension essentielle. Le futur se vend sur un “marché des idées” et de ce point de vue, le marché est plus une métaphore qu’une réalité économique. Cet ouvrage explore la relation existante entre ceux qui fournissent des idées sur le futur – les universitaires, les experts des think-tanks, les agences de notation – et ceux qui s’abreuvent de cette expertise, à savoir les décideurs politiques, les médias, et le public en général. Le marché des idées est cet espace dans lequel cette offre rencontre cette demande. Ce jeu d’offre et de demande a ses spécificités. Si la plupart des sociétés occidentales sont des “sociétés du savoir,” au sein desquelles le savoir, la connaissance, joue un rôle central dans le développement économique et politique, et au sein desquelles il y a logiquement une forme de compétition entre producteurs de savoir, “l’industrie du futur” est, paradoxalement, elle, assez peu diversifiée. Car en effet les récits du futur convergent vers des points focaux et en amont un fort effet de consensus prévaut dans les choix des futurs qui doivent être étudiés. Il a ainsi été important de s’interroger au cours de la Guerre Froide sur le fait de savoir si l’Union soviétique serait un régime politique durable. Une communauté d’experts de plusieurs milliers d’individus s’est consacrée à cette question, et le consensus qui en est sorti était de dire que “l’URSS [était] là pour durer.” Tant dans les questions posées que dans les réponses fournies à ces questions, on trouve peu de diversité. Les personnes à qui ces récits s’adressent – les décideurs politiques ou les journalistes – sont conscientes des limites des prédictions et des prévisions. Il n’y a toutefois pas de sanction prévue pour les prédictions et les prévisions dont la qualité s’avèrerait insatisfaisante. Il n’y a pas non plus d’incitations à une meilleure connaissance du futur. Politiquement, cela peut s’expliquer en termes fonctionnalistes. Les récits sur le futur qui restent vagues laissent une marge de manœuvre significative lorsqu’il s’agit de prendre des décisions. Si ces récits étaient considérés comme dignes de confiance et précis (la question d’un critère permettant de distinguer les différents récits est discutée dans les chapitres 6 et 7 de l’ouvrage), cette parole serait contraignante pour les institutions politiques.

- Vous consacrez un chapitre de votre ouvrage aux agences de notation financière car elles influencent les comportements à venir au sein des marchés financiers et qu’elles modèrent leur propres prédictions. Pourquoi avez vous choisi de consacrer un chapitre entier à ces agences ? 

- Les agences de notation financière font partie des rares organisations liées au marché dont l’objectif est explicitement de fournir des “opinions sur le futur” (c’est là la définition donnée par Standard & Poors de ses notations). Il y a plusieurs raisons pour lesquelles c’est un phénomène à la fois intéressant et important. Les agences de notations ont un rôle important dans le monde de l’économie et de la finance. Très présentes dans l’espace public, leurs notations sont aussi très médiatisées – en particulier les notations souveraines qui concernent la solvabilité des Etats. Ces notations peuvent également influer sur la diplomatie des Etats, il n’est de fait pas rare que les dirigeants des Etats épinglés par les agences de notation fassent des déclarations publiques et essaient de justifier le déclassement de leur pays. L’ouvrage fait référence aux résultats des recherches d’économistes qui se sont intéressés aux conséquences économiques et financières de ces opinions sur le futur.  On peut ainsi dresser un parallèle avec d’autres types de récits sur le futur dans les relations internationales. Les notations sont assez stables, ce qui s’explique par des raisons commerciales (les notations sont fournies à des banques qui s’en servent pour vendre leurs produits, elles ne peuvent donc pas être trop volatiles) et de réputation (comme pour d’autres pourvoyeurs d’informations sur l’avenir, les agences de notation ne peuvent changer d’avis trop souvent, sans quoi elles risqueraient de perdre leur crédibilité). Leur stabilité influence le marché financier et a un impact sur la valeur des obligations souveraines. Comme les agences de notation dévaluent lentement, l’investissement n’est pas atteint. En attendant, le pays peut souffrir de problèmes économiques graves qui affecteront sa capacité à rembourser sa dette. La stabilité des notations, dans certains cas, prolonge la stabilité du pays et, de ce point de vue, reporte la crise économique qui apparaitra lorsque le pays sera effectivement en défaut de paiement et que les stocks/actions/capitaux baisseront de manière significative. C’est ce qui s’est passé par exemple au cours de la crise financière en Asie en 1997, qui constitue, à mes yeux, un cas intéressant de ce que j’ai appelé une prophétie auto-aveuglante (self-blinding), c’est-à-dire que les oracles modernes s’aveuglent mutuellement et stabilisent par cet aveuglement l’économie et la politique.

- L’ouvrage aborde une posture critique face à l’establishment des think-tanks américains, à Washington en particulier, à mesure que leur proximité façonne et renforce la prise de décisions et les récits sur le futur. Selon vous, cette pensée conformiste (à propos du futur) est-elle propre à Washington ou est-elle présente dans d’autres capitales également ? 

- Le cas de Washington est exemplaire. La ville concentre, en dépit de sa relative petite taille, le plus haut degré d’expertise politique du fait, bien entendu, de la super-puissance des Etats Unis sur la place mondiale et de l’écho que cette forme d’expertise est destinée à recevoir. Si je n’y ai pas fait de recherches de première main à proprement parler, il semblerait que Bruxelles témoigne du même esprit de conformisme, à en croire mes collègues spécialistes de la bureaucratie européenne. La France ne dénote pas de la tendance générale, c’est-à-dire un haut niveau de conformisme par rapport à ce qui est attendu par les décideurs politiques et le public en général. Le cas de Washington révèle une autre dimension des professionnels du futur : ils sont des « oracles en réseaux » comme je les appelle. Dans le cadre de cette analyse, je fais référence au premier exemple historique des oracles qui ont mené Œdipe à tuer son père et finalement à sa propre chute. Tout comme dans le mythe d’Œdipe, notre parcours est orienté par une série d’indicateurs fournis par ces future tellers qui contribuent à lui donner une tournure ou une autre (ce qui ne signifie pas que nous perdons le contrôle de nos actions). Ces oracles – ou ces professionnels du futur – sont interconnectés et font partie du même milieu social. A Washington DC, les experts se connaissent bien, et ils connaissent bien leurs institutions respectives. Les agences de notation financières incluent des index tiers dans leurs calculs et les classements qu’elles émettent font eux mêmes partie d’autres index de risque produits par d’autres agences... 

- L’ouvrage présente le milieu universitaire comme un milieu récompensant ceux qui adoptent des paradigmes existants. Cet ouvrage est-il fidèle à certains paradigmes du champ ou cherche-t-il  s’en défaire ? 

- Le travail mené dans le cadre de cet ouvrage part d’un objet. J’ai choisi d’étudier un objet, à savoir le rôle des récits sur le futur dans la politique internationale. J’ai sélectionné plusieurs cas à étudier, puis j’ai regardé les disciplines (dans la mesure de ma familiarité à ces disciplines ou de la possibilité d’en acquérir une) qui me permettraient de répondre aux questions que je me posais. Du point de vue épistémique, mon travail pourrait donc être qualifié d’éclectique. Dans le champ des Relations Internationales, des auteurs comme Peter Katzenstein ont défendu une telle posture épistémologique. Elle est également assumée par d’autres praticiens des sciences sociales. Une des difficultés de cette approche est de trouver et de construire des concepts dans différentes sphères de savoir qui peuvent être compatibles et mieux, se combiner dans un seul et même raisonnement. La spécificité du travail mené dans le cadre de cet ouvrage est d’avoir montré une série de paradoxes que je n’aurai pas pu identifier ni expliquer si je ne m’étais attaché qu’à une seule discipline, sans parler d’un seul paradigme. Parmi les résultats de cette recherche, on peut citer le fait que les récits sur le futur sont très linéaires et qu’ils tendent à ignorer des changements radicaux. Il y a un fort degré de conformisme, qui est bien accepté en dépit du fait que nous vivons dans des sociétés démocratiques riches et fondées sur la connaissance. Les récits sur le futur peuvent aider à prolonger le présent et reporter le futur. Les récits sur le futur créent la surprise en se concentrant sur un ensemble de sujets préétablis et en favorisant la continuité. 

- L’ouvrage discute les prédictions depuis la fin de la Seconde guerre mondiale jusqu’à nos jours en faisant un détour historique par l’Antiquité grecque et romaine. Pourquoi avoir choisi ces périodes pour discuter des prédictions? Pourquoi éclipsez vous d’autres périodes, dont celles, par exemple des 18e et 19e siècles?

- Cet ouvrage aborde principalement les futurs politiques dans la politique mondiale contemporaine (études moyen-orientales, la Chine, les think-tanks à Washington DC et les agences de notation). Toutefois, il est également important d’avoir une vision et une profondeur historiques a minima, lorsqu’on étudie par exemple la recherche académique ou les area studies. C’est une des raisons pour lesquelles je discute du cas paradigmatique de la soviétologie pendant la Guerre Froide par exemple. Je me suis également rendu compte que les périodes de l’Antiquité grecque et romaine sont importantes pour comprendre le rôle des institutions qui produisent ces récits sur le futur car elles ont été établies dans ce qui constitue un de nos points de référence dans l’histoire de la démocratie (Athènes) et dans deux empires qui ont dominé le monde (Athènes et Rome). J’ai aussi cherché à savoir si les modèles de comportement dans la relation entre pouvoir et savoir étaient entièrement historiquement contingents ou s’il existait certains mode de relations universels. A la lecture de la littérature disponible sur les oracles de la Grèce et de la Rome antiques, on trouve qu’il existe certains schémas relationnels somme toute assez partagés. Dans ce projet, l’exploration d’autres périodes, comme le 18e ou le 19e siècles ne m’a m’a pas semblée essentielle, même si je conçois qu’il s’agit là de questions historiques fascinantes. 

- A la fin de l’ouvrage, vous indiquez qu’il existe des évènements fondateurs que vous appelez des “moments critiques”, comme la chute de l’Union soviétique, que vous discutez plus tôt dans l’ouvrage. Est-il possible de faire quelque chose pour mieux anticiper ces points de non retour ? 

- Ceux qui défendent l’idée des marchés prédictifs – qui agrègent les opinions et les analyses des non-experts – marquent un point important. Qu’il s’agisse d’universitaires ou de think-tankers, les experts ont une pensée biaisée par le savoir qu’ils ont acquis et les paradigmes dont ils font usage et dont ils ne peuvent se départir. Les non-experts peuvent apporter une autre contribution et sélectionner des sujets auxquels – ironie de la chose – les experts n’avaient pas pensé. Il est donc important d’ouvrir l’espace public des anticipations à des formes nouvelles de savoir.  Je n’y suis moi même pas impliqué mais je suis toujours curieux d’en voir les résultats. 

- A la fin de l’ouvrage (p. 278 de la version française, p. 191 de la traduction), vous écrivez "... l’industrie du futur stabilise les croyances dans le statu quo et, de ce fait, ralentit la marche du monde." Sans vouloir faire de raccourci, il semble que ce thème revienne de manière récurrente dans l’ouvrage. Qu’entendez vous par “ralentir la marche du monde”? L’industrie du futur, comme vous l’appelez, est-elle une nuisance, un obstacle au progrès ? 

- Bien que je développe une approche normative dans la troisième partie de l’ouvrage, en écrivant ici que "l’industrie du futur (...) ralentit la marche du monde" je n’adopte pas une position morale. "Factuellement", dans certains, cas, les prévisions, les prédictions tendent à ralentir certains des processus politiques et économiques dans lesquels elles sont intégrées. Cela va à l’encontre d’une idée généralement partagée selon laquelle, par exemple, les agences de notation financières sont des organisations au rythme effréné qui jouent un rôle majeur dans l’aggravation de crises financières inattendues. En réalité elles reportent la crise financière, puis dans une deuxième phase elles accélèrent une chute qui aurait eu lieu de toute façon, puis elles ralentissent la reprise. Les résultats de ma recherche vont également à l’encontre de certains paradigmes des principaux courants de pensée des sciences sociales. D’abord, depuis la fin de la Guerre Froide – même si on peut s’étonner de la convergence de leurs pensées – les auteurs libéraux et post-modernes ont argué du fait que l’une des principales caractéristiques du monde d’interdépendances dans lequel nous vivons est la vitesse et que le rythme du monde s’est accéléré, notamment si nous faisons une comparaison avec la période de la Guerre Froide. Dans ce processus, les acteurs non-étatiques joueraient un rôle majeur. La pensée critique considère par ailleurs que l’un des jalons de la modernité est “l’accélération sociale” et que la technologie est une des forces motrices de ce processus. Dans mon ouvrage, je montre que l’industrie du futur, qui se sert de la technologie et qui fait partie de la bureaucratisation de la politique, ne joue bizarrement pas ce rôle, bien au contraire. Dans bien des cas, elle a un effet décélérateur. 

- Au final, ces experts du futur nous fournissent-ils plus d’incertitude ou de certitude à propos de l’avenir ? 

- Nous avons là un paradoxe intéressant. L’expansion du marché mondial des idées sur le futur est menée par la perception que nous vivons dans un monde dans lequel le risque et, par voie de conséquence, l’incertitude prévaut. Cette perception peut être juste ou erronée, mais ce qui compte c’est qu’il y a une demande de prédictions et de prévisions, ainsi pense-t-on l’information obtenue aiderait à la prise de décision. Il s’agit là d’une illusion, car la qualité des récits sur le futur est médiocre et la valeur informationnelle des prédictions est très limitée, comme l’admettent généralement ceux qui les préparent et ceux à qui elles s’adressent. Cela s’explique-t-il par l’impossibilité d’avoir une meilleure compréhension du futur (en ce sens qu’il y aurait des limites radicales à notre connaissance du futur)? Selon moi, la réponse est non, et là est tout le paradoxe. L’ouvrage montre que ceux qui participent au marché de l’offre et de la demande pour le futur approuvent cet état de fait. Cela signifierait que nous ne voulons pas vraiment en savoir plus que ce que nous savons déjà (c’est-à-dire pas grand chose). Dans une certaine mesure, les experts du futur reproduisent cette incertitude qui les a mené là où ils sont. Mais pour répondre à votre question, la raison d’être des professionnels du futur est l’incertitude et, avec l’accord de ceux qui les entourent et qui leur ont demandé d’intervenir, ils la perpétuent. Ce faisant, ils perpétuent également le rôle qui leur a été attribué et nous pouvons ainsi garder un haut degré de contrôle de nos vies. Cela ne serait pas le cas si nous avions connaissance du futur, car nos choix seraient alors prédéterminés... 

Propos recueillis Jason Nagel et Miriam Perier. Traduction par Miriam Perier