Terres perdues et récupérées : l’expulsion des Allemands et la venue des Polonais

Auteur(s) : 

Katarzyna Stoklosa*

Les dossiers du CERI
Date : 
10/2013

Terres perdues et récupérées : l’expulsion des Allemands et la venue des Polonais 1

A l’inverse de la majeure partie des frontières situées en Europe de l’Ouest, celle située entre l’Allemagne et la Pologne est un cas particulier dans la mesure où elle ne possède pas une histoire longue. Elle est le résultat d’une décision prise pendant la conférence de Postdam (17 juillet-2 août 1945), après la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, les anciennes provinces allemandes de Poméranie, de Silésie, de Prusse et l’est du Brandebourg furent traversées par de tragiques et profonds processus sociaux. Ces immenses régions, situées de l’autre côté des fleuves Oder et Neisse, formèrent alors un vaste territoire de 103 000 kilomètres carrés, plus grand que le Portugal2. Il fut intégré au sein de la nouvelle République Populaire de Pologne et plus de huit millions d’Allemands en furent expulsés, devant partir plus à l’Ouest3.

Quant à la frontière orientale de la Pologne, son tracé fut décidé pendant la conférence de Yalta (4-11 février 1945), et dessiné conformément aux souhaits de Staline : la Pologne y perd 179 000 kilomètres carrés, quasiment la moitié de son territoire.



Les expulsions des Allemands et des Polonais

Toutes ces décisions allaient expulser plus d’Allemands et de Polonais que prévus, cela était clair depuis le début. Des dizaines de milliers d’entre eux, habitant les terres conquises, ont été déplacés vers l’Union soviétique, comme ce fut le cas, par exemple, pour quinze mille mineurs de Silésie. Le démantèlement et l’évacuation de l’ex-possession allemande par les soviétiques a duré jusqu’à l’automne 1945. Pour accélérer le processus et le rendre effectif les Allemands ont été expulsés, sans aucune loi, des territoires qui deviendront par la suite polonais.

La situation n’était pas meilleure pour les Polonais de la région frontalière entre la Pologne et l’Ukraine. Depuis 1944 avaient lieu des expulsions au caractère très chaotique, sans aucune préparation, faites pour asseoir la base de la future République Ukrainienne de l’Union Soviétique. Les expulsions, tant celles des Allemands hors des territoires allemands que celles des Polonais de leurs territoires de l’est, eurent lieu avant la conférence de Potsdam, de manière extrêmement rapide, impitoyable, et sans aucune préparation.

Les « Trois Grands » (Etats-Unis, Royaume-Uni et URSS) s’étaient entendus à Postdam : l’Allemagne fut désignée comme responsable de la Seconde Guerre mondiale et de ses victimes et, au moment de la conférence, les Allemands comme les Polonais étaient déjà pris dans le processus d’expulsion de leurs terres. A Potsdam, ce n’est pas l'expulsion elle-même qui a été décidée, mais seulement la tentative de la contrôler et de l’organiser. En Europe centrale et orientale, seules des nations homogènes, sans aucune minorité, devaient exister. Tant la Pologne que l’Allemagne furent affectées par ces décisions ethniques et territoriales qui eurent pour conséquence la perte de leurs territoires à l’Est et des terribles expulsions.
Non seulement les Polonais, mais aussi les non-Polonais, ont été chassés de leurs territoires situés à l’Est du pays, ont dû abandonner leur patrie et partir en Union soviétique. Quant aux Ukrainiens, ils ont dû quitter la Pologne jusqu’en 1946. Ainsi, la Pologne devait se transformer en un Etat-nation idéal, sans aucune minorité ethnique ou religieuse.

La polonisation et le mythe des terres retrouvées (wiedergewonnene Gebiete)

La politique de la polonisation visait à transformer les ex-territoires allemands en des territoires polonais. Selon la propagande, ces territoires auraient toujours fait partie de la Pologne et devaient le redevenir après la Seconde Guerre mondiale. De cette façon, les hommes politiques polonais tentèrent d’éviter que les nouveaux habitants des ex-territoires allemands aient peur de devoir partir le jour où les Allemands reviendraient chez eux. Cet argument permettait aussi de faire oublier plus facilement la perte de sa terre maternelle. Les communistes polonais usèrent de cette idéologie nationale plus souvent dans les ex-territoires allemands que dans les vieux territoires polonais parce qu’ils savaient parfaitement que là-bas elle était encore plus nécessaire. La formule « terres récupérées », utilisée dans les publications et les documents officiels polonais jusqu’aux changements politiques en 1989, est particulièrement révélatrice de cette politique de polonisation.

Dans les territoires polonais du nord et de l’ouest, tous les éléments du passé allemand commencèrent à être détruits et interdits : les images, les cartes, les assiettes, les églises, les croix, vraiment tout. La police contrôlait les maisons pour voir si tous les indices allemands avaient bien été éliminés. Ceux qui ne l’avaient pas fait risquaient à coup sûr de ne plus retrouver leur poste de travail. Tous les noms des villages et des rues écrits en allemand disparurent. La langue allemande a été évidement interdite dans les écoles, les églises et dans tous les établissements officiels. Ceux qui portaient des noms et prénoms allemands pouvaient les changer en prénoms et noms polonais. Mais beaucoup ne l’ont pas fait même s’ils savaient qu’ils pouvaient, par exemple, perdre leur travail ou devoir payer une amende.

Dans les cours intensifs de langue polonaise et de l’histoire de la Pologne, les personnes devaient non seulement apprendre tout sur la Pologne, mais aussi oublier tout ce qu’elles savaient sur l’Allemagne et son passé. Officiellement, les cours n’étaient pas obligatoires mais les personnes se sentaient obligées d’y participer. Surtout les adultes, puisqu’ils savaient que les enfants et les jeunes l’apprendraient de toute façon au collège. C’est entre 1945 et 1948 que la politique de polonisation a été la plus forte. Elle s’est terminée quand le gouvernement polonais annonça l’intégration des territoires polonais du nord-ouest avec la Pologne centrale.

La haine et la peur: l’image de l’Allemagne et des Allemands en Pologne

Après la Seconde Guerre mondiale, le mot « allemand » et tous les mots semblables ont été interdits. Comme le donnait à voir le gouvernement polonais et comme le croyaient les Polonais, les Allemands étaient mauvais, considérés comme des bandits et des bourreaux. Ainsi, donner la main aux Allemands ou manger avec eux étaient interdit. Particulièrement dans le nord et l’ouest de la Pologne, la haine envers les Allemands constituait un élément d’intégration de la société polonaise avec les nouveaux territoires. Quand en Pologne, après la guerre, une personne parlait allemand dans la rue, elle s’exposait aux réactions violentes de la part des patriotes polonais. Mieczyslaw Tomala, expert polonais de la question allemande, raconte dans son livre que lorsque quelques années après la guerre, il parlait allemand dans le tramway avec un de ses amis, il avait dû signaler aux gens que son ami était Autrichien et non pas Allemand, afin d’éviter les problèmes. Les films à l’affiche concernaient tous la période d’avant-guerre, avec des soviétiques très germanophobes. De façon générale, aucune différence n’était faite entre Hitler, le national-socialisme et le peuple allemand. Dans les débats officiels, il était question des plans que l’on pouvait faire avec l’Allemagne pour que jamais plus elle ne soit dangereuse. Par exemple, il a été proposé de transformer le pays en un état agraire. Après la guerre, dans les publications polonaises, il était pratiquement impossible de trouver un seul titre qui ne parlait pas de l’Allemagne comme d’un ennemi. Les Polonais étaient représentés comme des combattants de l’Allemagne nazie. Tout cela faisait partie intégrante de l’éducation patriotique.

L’Eglise catholique constituait aussi un élément d’intégration pour la jeune société polonaise. Mais étant contre les Allemands, elle n’essayait pas d’améliorer la situation entre les deux populations. Au contraire, l’Eglise catholique refusait en son sein les Allemands et tous ceux qui n’étaient pas catholiques –sachant bien que la majorité des Allemands était protestante.

La situation dans la région frontalière germano-polonaise

Même si la frontière entre la Pologne et l’Allemagne a été construite par le politique du pouvoir en place sur le príncipe d’une fermeture hermétique, durant les premiers mois qui suivirent la fin de la guerre les passages entre les deux pays étaient encore possibles. En revanche, à parir de 1946, elle devient une barrière imperméable, un “rideau de fer”: ni personnes, ni biens, ni informations ne passent plus entre l’est et l’ouest.

A cause du déplacement de la frontière, Guben, une petite bourgade de la región de la Lusace se retrouve du jour au lendemain une ville frontière et une ville coupée : sa partie ancienne se situe d’un côté de la rivière (Neisse), les faubourgs et la zone industielle se trouvent de l’autre côté, à l’intérieur de la zone allemande occupée par l’Union soviétique. Le côté de la ville cédée à la Pologne a pris le nom de Gubin. Une étrange situation a ainsi été créée, qui s’est répétée dans quelques autre villes situées elles aussi sur la nouvelle frontière : la división d’une entité urbaine en deux distinctes.

Les premiers contacts entre les habitants de Guben et Gubin commencèrent dans les années cinquante, après le traité de Görlitz qui reconnaissait officiellement la frontière entre la République Démocratique Allemande et la République Populaire de Pologne. Ainsi tous les contacts furent impulsés et contrôlés par les deux gouvernements socialistes et ne provenaient pas de l’initiative des habitants de la región. Pour l’habitant ordinaire, cette initiative était impossible, la frontière restait fermée, sans aucune possibilité de la traverser.

Pour ceux-ci, la première occasion s’est présentée suite à la decision, prise en novembre 1971 par Erich Honecker et Edward Gierek, les dirigeants des partis communistes de la RDA et de la Pologne, d’assouplir les formalités de passage de la frontière. Ainsi en 1972, le jour de l’an, les habitants de la région frontalière ont pu traverser la frontière avec un simple passeport. Durant les années soixante-dix, les échanges commerciaux et les migrations pour le travail ont été massifs. La coopération culturelle s’est également fortement développée entre les écoles, les académies de musique, de théâtres et bien d'autres institutions culturelles situées des deux côtés de la frontière. L’ouverture de la frontière a été l’occasion pour les deux populations, de culture et de langue différentes, de se connaître, se reconnaître mutuellement et former ce que nous appelons une región sociale.

En octobre 1980, avec la crise économique du bloc soviétique et la montée de l’opposition avec le syndicat Solidarité, l’ordre de fermer la frontière a été donné. Les communications et les échanges transfrontaliers établis en ont souffert ou ont été stoppés. Bien que la frontière ne fut pas aussi hermétique que durant la période d’après-guerre, que des traversées furent possibles avec un visa ou des invitations spéciales, les circonstances n’aidèrent pas à l’approfondissement des relations entre les deux populations.

Au début des années quatre-vingt-dix, l’Europe centrale et orientale subit de profonds changements : la réunification de l’Allemagne, le changement de système social, la libéralisation économique, la dissolution du pacte de Varsovie, le glissement des frontières de l’Union européenne, l’entrée de la Pologne dans l’OTAN ont ouvert la voie vers un renouveau pour ces populations. Pour la deuxième fois durant la brève histoire de cette frontière germano-polonaise, les habitants ont l’opportunité de mieux connaître leurs voisins de l’autre côté de la frontière.

 *Katarzyna Stoklosa est professeur associé à l’université de Sonderborg (Danemark), elle vient de publier European Border Regions in Comparaison : Overcoming Nationalistic Aspects or Re-Nationalization ¿ (Routeledge, 2013).

  • 1. texte traduit de l'espagnol par Anne-Marie Simonnot, stagiaire au CERI (été 2013).
  • 2. Faraldo, José M./Thum, Gregor : « Las regiones occidentales polacas. Experimento social y arquitectura de las identidades” dans Cuadernos de historia contemporánea 22/2000, Madrid, pp. 326-327.
  • 3. De nombreux travaux ont été écrits à propos de la Conférence de Postdam et ses conséquences. Voir, par exemple : Gormly, James L. (1990), From Potsdam to the Cold War : Big Three diplomacy, Wilmington: SR Books.