Question ancienne, nouveau problème : la République islamique d’Iran face à l’ethnicité

Auteur(s) : 

Gilles Riaux

Les dossiers du CERI
Date : 
05/2013

L’une des caractéristiques de l’Iran réside dans sa diversité ethnique : moins de la moitié de la population a pour langue maternelle le persan. La Constitution de la République islamique d’Iran a d’emblée reconnu cette diversité, en accordant des droits culturels aux minorités linguistiques. L’article 15 stipule : « La langue et l’écriture communes à tout le peuple iranien sont le persan et l’écriture persane. […] Néanmoins l’usage des langues locales ou de celles des tribus dans la presse et les moyens de communication de masse, ainsi que pour l’enseignement de la littérature de ces langues est autorisé à côté du persan.» Les garanties juridiques offertes aux autres langues que le persan s’inscrivent dans la logique de rupture avec l’ancien régime prônée par les révolutionnaires iraniens. En effet, la monarchie des Pahlavi avait imposé un nationalisme construit autour de la seule « persanité » auquel il fallait mettre fin. Malgré cette reconnaissance légale de la diversité culturelle iranienne, les mesures en faveur des autres langues n’ont jamais été réellement mises en œuvre. Le régime républicain a cherché à cantonner la diversité ethnique et linguistique à ses expressions les plus conventionnelles et dépolitisées, quand il ne l’a pas reléguée au statut d’instrument au service des ambitions impérialistes des grandes puissances. Cette politique de déni n’a pas empêché l’émergence de la diversité ethnique comme problème public. Elle est devenue aujourd’hui un enjeu important que les autorités républicaines se refusent à prendre en compte.

L’affirmation de la diversité ethnique ou comment apparaît un problème public

Dès les dernières années du régime impérial, les cultures ethniques et régionales ont suscité un intérêt croissant chez certains intellectuels iraniens. Ceux-ci ont commencé à recenser et répertorier les différents usages linguistiques et les aspects des cultures matérielles de leur région d’origine, valorisant ainsi les spécificités culturelles des divers groupes ethniques qui composent l’Iran. Lors de la Révolution, suite à l’autorisation de publier en une langue autre que le persan1, l’intérêt pour les cultures régionales s’est traduit par une multiplication des publications sur les groupes ethniques. Les évolutions politiques et sociales sous la République islamique ont renforcé cet intérêt. D’une part, la fermeture du champ politique a entraîné un renouveau culturel impressionnant dont l’intérêt pour les cultures ethniques n’est qu’une des nombreuses manifestations. D’autre part, les progrès éducatifs importants dont ont bénéficié les provinces périphériques ont élargi le cercle des producteurs et consommateurs potentiels de ce type de biens culturels. Ainsi, la République islamique a connu un vaste mouvement de patrimonialisation des cultures ethniques dont la manifestation la plus évidente est la multiplication des publications dans d’autres langues que le persan2. Ces multiples initiatives, non coordonnées, ont contribué à construire l’ethnicité comme un problème qui nécessite une prise en charge par les autorités étatiques. Celles-ci ont tout d’abord été appelées à appliquer les dispositions constitutionnelles concernant l’usage des langues locales. Les demandes concernent aussi le développement de politiques culturelles spécifiques en faveur des provinces où vivent les principaux groupes ethniques ; et cela dans le cadre des multiples négociations qui existent en Iran pour accéder aux ressources de l’Etat. La construction de l’ethnicité comme problème est également portée, à partir des années 1990, par de nouveaux acteurs pour qui elle constitue un moyen de revenir dans le champ politique. On observe alors une politisation de l’ethnicité avec des revendications d’un nouveau rapport entre l’Etat et les groupes ethniques pour mettre fin à des politiques considérées comme discriminatoires3.

La problématisation de l’ethnicité en Iran s’est accompagnée de sa publicisation. A côté des publications dont la diffusion est somme toute restée confidentielle, tout un travail a été effectué par les militants de la cause ethnique pour organiser des événements culturels et festifs exaltant les spécificités régionales et ethniques. Ce travail de popularisation s’est surtout déroulé dans des lieux isolés pour contourner les difficultés à occuper l’espace public dans les villes. Mais la question ethnique s’est également imposée dans l’espace public lors de mouvements de protestation dans les grandes villes des provinces périphériques. Au Khouzestan en 2005 et en Azerbaïdjan en 2006, les mouvements de protestation ont été amplement relatés par la presse iranienne faisant de la situation des provinces périphériques et de la question ethnique l’objet d’un débat public. Il a été également nourri par l’apparition de groupes armés au Baloutchistan et au Kurdistan qui ont violemment contesté l’Etat iranien au cours des années 2000. La publicisation de la question ethnique est aussi le fait du personnel politique de la République. Ce phénomène est particulièrement observable dans la campagne pour l’élection présidentielle de 2005 où plusieurs candidats se sont emparés de la question ethnique pour mobiliser des soutiens dans les provinces périphériques4. Sans devenir une problématique centrale de la vie politique iranienne, la question ethnique est bien devenue l’objet d’un débat public sous la République islamique.

L’absence de politique de l’ethnicité ou comment ne pas traiter un problème public

Le problème public qu’est devenue la question ethnique en Iran n’a pas entraîné une prise en charge spécifique par le pouvoir politique. Les approches héritées du régime du Shah semblent toujours les plus prégnantes pour gérer la diversité culturelle iranienne. Dans une vision développementaliste de l’Etat, la diversité ethnique a été considérée essentiellement comme une entrave à la modernisation du pays. L’unité nationale, envisagée principalement à partir des catégories ethniques, préserverait l’Iran d’éventuelles menaces sur son intégrité territoriale et favorisait son développement économique. Face à l’émergence de la question ethnique sous la République islamique, la principale réponse proposée est d’ordre sécuritaire afin de contenir toutes revendications culturelles et politiques. Elle consiste, d’une part, en une délégitimation des revendications ethniques. Celles-ci sont labellisées selon le registre classique de l’anathème en République islamique. Pour Rasmus Christian Elling, le discours des autorités politiques s’articule autour du respect de l’intégrité territoriale et de la fidélité à l’idéologie islamiste : les partisans des mouvements ethniques sont accusés d’être à la solde de l’étranger et de promouvoir des idées contre-révolutionnaires alors qu’en même temps on loue l’indéfectible loyauté des différents groupes ethniques à l’Iran5. Les accusations de séparatisme permettent de justifier la politique répressive que met en œuvre le régime iranien. Elle consiste principalement à censurer les principales publications à caractère culturel et politique, à contrôler étroitement les associations ethniques et à arrêter les militants les plus actifs. Dans les provinces kurdes et baloutches où sont apparus des mouvements armés, la République islamique a eu recours à d’importants moyens militaires pour endiguer la contestation et le régime iranien n’a pas rechigné à mettre en avant ses succès comme lors de l’arrestation puis de l’exécution en 2010 d’Abdolmalek Rigi, le leader du Jundollah.

La réponse du régime aux mobilisations ethniques n’est pas seulement sécuritaire. Elle consiste également à soutenir et encadrer certaines pratiques liées à l’ethnicité. En plus des discours exaltant le rôle des groupes ethniques -principalement les Azéris et les Arabes dans l’histoire de l’Iran et de la Révolution- le pouvoir central, grâce au relais des autorités locales, soutient des initiatives culturelles et parraine certaines organisations ethniques dans les provinces périphériques6. Il faut envisager cette politique de soutien ciblé dans la logique de contrôle et de cooptation si courante dans la République islamique. En effet, le régime républicain cherche avant tout des interlocuteurs pour maintenir des ramifications dans l’ensemble de la société, en échange d’un accès aux ressources que peut procurer l’Etat central. C’est pourquoi il serait réducteur d’appréhender l’absence de prise en compte des revendications ethniques par le seul discours sécuritaire, en ne voyant dans l’ethnicité qu’une remise en cause de l’Etat central. L’appartenance ethnique constitue aussi un moyen de négocier une place dans le système et d’accéder aux ressources de l’Etat, qu’elles soient symboliques ou matérielles. Mais les autorités iraniennes font face à un problème dans leur entreprise de contrôle et de cooptation des mouvements ethniques : leur faible structuration (du moins pour ceux qui n’ont pas recours à la violence) rend difficile l’identification d’interlocuteurs pertinents pour circonscrire la question ethnique à la seule diversité culturelle. Surtout, les réponses privilégiées par les autorités iraniennes ne pallient pas l’absence d’une réelle politique publique en la matière : aucun programme d’action coordonné n’est développé, ni mis en œuvre pour traiter la question ethnique. Une telle absence est d’ailleurs révélatrice d’une certaine paralysie du pouvoir politique. Il est de moins en moins apte à élaborer et à mettre en œuvre un programme d’action publique sur le long terme. Une fois encore, la question ethnique est révélatrice de logiques sociales et politiques qui vont bien au-delà de la seule diversité culturelle de l’Iran.

Gilles Riaux, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM)

  • 1. Pour une présentation exhaustive des nombreuses publications en turc-azéri pendant la Révolution, nous renvoyons à Bilgehan Gökdag et Riza Heyet, “Iran Türklerinde Kimlik Meselesi”, Bilig, n° 30, 2004, pp. 76-79.
  • 2. Touraj Atabaki fait état de la multiplication des publications en turc-azéri et en kurde entre 1989 et 2005, avec notamment la création de très nombreux périodiques. Touraj Atabaki, “From Multilingual Empire to contested Modern State”, in Homa Katouzian et Hossein Shahidi (ed.), Iran in the 21st Century. Politics, Economics & Conflict, Londres Routledge, 2008, p. 59.
  • 3. Ce travail de politisation est principalement effectué par des anciens militants de gauche et des anciens islamistes, Gilles Riaux, Ethnicité et nationalisme en Iran. La cause azerbaïdjanaise, Paris, Karthala, 2012, pp. 192-205.
  • 4. Nayereh Tohidi, “Ethnic and Religious Minority Politics in Contemporary Iran”, in Ali Gheissari (ed.), Contemporary Iran, Londres, Oxford University Press, 2009, pp. 304-311.
  • 5. Rasmus Christian Elling, “State of Mind, State of Order: Reactions to Ethnic Unrest in the Islamic Republic of Iran”, Studies in Ethnicity and Nationalism, vol. 8, n°3, 2008, pp. 481-501.
  • 6. Faute d’accès au terrain iranien, il est devenu particulièrement difficile de rendre compte des modes d’action des autorités iraniennes pour encadrer des initiatives culturelles dans les provinces ethniques.