Le populisme dans la Turquie d’aujourd’hui

Les dossiers du CERI
Date : 
02/2018

Parmi les pays, nombreux, dans lesquels les observateurs ont signalé un regain du populisme ces dernières années, la Turquie figure en bonne place. Le pays présente un paradoxe. Le régime se ferme depuis quelques années, en particulier depuis le coup d’Etat manqué de juillet 2016 et la réforme constitutionnelle d’avril 2017 qui marque une nette présidentialisation du régime. Dans le même temps, les discours politiques des dirigeants font constamment appel au principe de démocratie et notamment au peuple, dans un style nettement populiste. On note cependant des inflexions de la tonalité de cet appel au peuple, qui signent les évolutions de la légitimité politique, voire du régime. L’observateur de la Turquie d’aujourd’hui est frappé par l’importance de la référence à la démocratie par le pouvoir en place, au moment même où se généralisent les restrictions de diverses formes de liberté.

Le populisme a une longue histoire en Turquie ; il serait très exagéré de le considérer comme une création du pouvoir actuel. Il figurait parmi les six principes kémalistes (les fameuses « six flèches ») devenus principes constitutionnels à la fin des années 1930. Le halkçılık (populisme) consistait à légitimer l’exercice du pouvoir par la référence à une inspiration populaire et ce alors même que le pouvoir était entre les mains d’un parti unique. Pour les kémalistes, le peuple auquel fait référence ce populisme ne peut en aucune façon être ramené aux masses libérées de toute contrainte politique, dont ils se méfient. Au contraire, dans leur vision, le peuple, ignorant, a besoin d'être encadré et guidé, ce que l'on peut rapporter à la formule célèbre « malgré le peuple, pour lui » (halka rağmen halk için). Le populisme kémaliste s’accompagnait paradoxalement de l’idée de la nécessité d’une avant-garde éclairée et donc d’un certain élitisme.

Au tournant des années 1950, le passage au multipartisme et aux élections libres et concurrentielles a profondément modifié les principes de la légitimité politique. Le principal parti d’opposition, le Parti démocrate, conservateur et libéral, s’est lourdement appuyé sur la critique de la domination d’élites bureaucratiques coupées du peuple et sur l’idée de redonner la voix au peuple, avec son slogan devenu célèbre Yeter ! Söz milletindir (Assez ! Voix au peuple). En dénonçant l'élitisme kémaliste, le Parti démocrate opérait un véritable renversement : le peuple n’avait plus besoin d’être guidé ni encadré pour constituer la base de légitimité du pouvoir politique.

Un changement sémantique important s’est effectué dans le même temps : alors que les kémalistes utilisaient le terme halk - proche du mot français « peuple » avec une dimension plébéienne – pour désigner le peuple, le Parti démocrate et à sa suite des partis plus conservateurs préféraient le terme d’origine arabe millet, que l’on peut traduire littéralement par « nation ». Cette dimension nationale était déjà présente chez les kémalistes, dans un contexte où l’appel à la volonté populaire comme base de légitimation politique s’est accompagné de la création d’un nouvel Etat-nation et pour tout dire, d’une nouvelle nation. Dès 1920, Mustafa Kemal faisait du millet le socle de la volonté nationale. La devise de la Grande Assemblée nationale de Turquie devient Egemenlik kayıtsız şartsız milletindir (La souveraineté appartient sans condition à la nation).

Depuis l’instauration du multipartisme, la représentation populaire par l’élection constitue le socle de la légitimation politique. Les coups d’Etat militaires qui ont émaillé l’histoire de la Turquie – notamment ceux de 1960, 1971 et 1980 – ont tous été légitimés par le nécessaire sauvetage de la démocratie, requérant une interruption du processus politique et une modification de ses règles de fonctionnement. On peut lire l’histoire politique de la Turquie comme un affrontement entre d’un côté les inconditionnels de la volonté populaire qui estiment qu’elle ne devrait souffrir aucune restriction et de l’autre ceux qui, inquiets d’éventuelles dérives de cette indomptable volonté populaire, estiment que des contre-pouvoirs notamment judiciaires et bureaucratiques sont indispensables. Historiquement, cette dernière position est celle du camp kémaliste alors que la première, s’incarne dans les partis libéraux et conservateurs, l’AKP étant le plus récent d’entre eux. On pourrait affirmer que ces deux camps valorisent différemment les deux dimensions constitutives de la démocrate libérale : la dimension « démotique » d’une part, c’est-à-dire celle qui donne voix au chapitre au peuple, dont émane le pouvoir élu ; et la dimension libérale de l’autre, soit les contre-pouvoirs institués qui encadrent et restreignent l’action du pouvoir élu (à moins qu’ils n’en constituent des garde-fous, voire des tutelles ?).

L’AKP se situe sans conteste dans le camp démotique. Une victoire électorale écrasante l’a amené au pouvoir en 2002. Jouissant depuis lors d’un large soutien électoral, qui oscille entre 40 et 50% des suffrages exprimés, la formation est parvenue à incarner la volonté populaire. La longévité de son soutien électoral est remarquable puisqu’il perdure après plus de quinze ans de pouvoir. Or ce parti de pouvoir se caractérise également par son discours populiste, dont Edward Shils définit les deux principes cardinaux comme : d’une part, la suprématie de la volonté populaire sur tout autre standard - le populisme identifiant la volonté populaire avec la justice et la moralité ; d’autre part, la désirabilité d'une relation « directe » entre le peuple et les élites, sans médiation institutionnelle1. En effet, la relation directe entre le leader et le peuple est largement mise en scène : on ne compte plus les prises de vue d’Erdoğan en meeting au milieu de foules compactes. Ce rapport direct au peuple est également produit par la façon de parler « populaire » de ce tribun sans égal qui se double d’un discours anti-élite : le Président lui-même met constamment en avant ses origines populaires, son enfance passée à Kasımpaşa, quartier modeste d’Istanbul, où il vendait des mouchoirs dans la rue.

Ce soutien populaire massif a permis à l’AKP de gouverner seul et de réduire de manière drastique le rôle politique de l’armée, dont l’ingérence était jugée contraire à la souveraineté populaire, ce qu’il a fait avec l’appui de l’Union européenne au moment où le rapprochement d’Ankara et de Bruxelles était sur la bonne voie. Le démantèlement d’autres tutelles, comme celle de la justice, a été également présenté comme la fin des ingérences de la bureaucratie dans la démocratie représentative. Sa solide assise électorale a permis à Erdoğan, lorsqu’il était Premier ministre, de rejeter les revendications exprimées par les manifestants du mouvement protestataire de 2013 au motif que dans une démocratie représentative, le pouvoir élu ne saurait être remis en cause par les revendications de la rue, fussent-elles massives. Le chef du gouvernement turc opposait alors le « peuple » authentique, celui qui s’exprimait dans les urnes, aux hordes de çapulcu, soit des maraudeurs ou des brigands, dépourvus de toute représentativité et même de toute qualité démocratique : les manifestants n’étaient-ils pas issus de milieux bourgeois, cosmopolites, internationalisés ?

La crise de Gezi a marqué à plusieurs égards une régression des libertés publiques et a enclenché une dynamique de répression en Turquie. Les années qui ont suivi se sont caractérisées par un démantèlement des contre-pouvoirs. La réforme constitutionnelle adoptée par référendum en avril 2017 à une majorité aussi courte que contestée marque la concentration des pouvoirs dans les mains d’un Président, certes élu au suffrage universel, mais qui, après la disparition du poste de Premier ministre, concentre entre ses seules mains tout le pouvoir exécutif. Ce Président est désormais appelé à former seul le gouvernement, qui n’est responsable que devant lui et non plus devant le parlement. En outre, il peut conserver des liens avec un parti politique, rompant ainsi avec la neutralité à laquelle il était jusque-là tenu. Depuis le coup d’Etat raté de juillet 2016, l’instauration puis la reconduction de l’état d’urgence a légitimé les restrictions de plusieurs libertés, d’expression, de rassemblement et d’opinion. La mise au pas de la fonction publique par les purges massives a signé la régression de l’autonomie des contre-pouvoirs, et notamment du pouvoir judiciaire. Sommes-nous en face d’une limitation de tout contre-pouvoir à la volonté populaire, désormais toute-puissante, devant l’établissement d’une dictature de la volonté populaire dépourvue de checks and balances ? Nous nous retrouverions alors dans une démocratie illibérale.

Nous ne sommes pas seulement en face d’un affaiblissement des contre-pouvoirs mais aussi en face d’un affaiblissement de la dimension démotique elle-même. En effet, le respect de la démocratie représentative a souffert au cours des dernières années. Aux législatives de juin 2015, l’AKP a perdu la majorité absolue et s’est trouvé, pour la première fois depuis 2002, dans l’impossibilité de gouverner seul. Il a alors préféré convoquer un nouveau scrutin, organisé quatre mois plus tard, plutôt que de tenter de former une coalition. Ces élections anticipées lui ont permis de gagner plus de quatre millions de voix et de retrouver la majorité absolue, au prix d’une coûteuse stratégie de la tension. Cet épisode a cependant suscité des interrogations sur le respect du résultat issu des urnes. Ces interrogations se sont renforcées suite au référendum d’avril 2017 qui a fait l’objet de doutes sur la probité du scrutin - pour la première fois avec une telle ampleur. Les ressources publiques ont été massivement mobilisées par le camp du « oui » dont la campagne a été conduite par le Président lui-même. Le principe démotique est donc également mis à mal. Il l’est d’autant plus depuis que de nombreux parlementaires et élus locaux du Parti démocratique des peuples sont emprisonnés. Ainsi, on peut s’interroger sur le respect réel de la volonté populaire.

Pourtant, le pouvoir fonde toujours sa légitimité sur la représentation de la volonté du peuple. C’est au nom du pouvoir des urnes contre les chars qu’Erdoğan a appelé, le soir de la tentative de coup d’Etat le peuple à « prendre la rue pour résister à la tentative de coup d’Etat et pour défendre la démocratie », en direct via l’application Face Time. Les Turcs qui sont morts lors des affrontements avec les putschistes sont donc propulsés au rang de martyrs de la démocratie. Point d’orgue de ce récit, l’épisode traumatique du bombardement du parlement par les putschistes est vu comme la preuve du mépris des putschistes pour la volonté populaire.

Dans ce contexte, la question des contre-pouvoirs ne fait plus guère de sens. Les discours officiels cherchent à définir ce peuple-nation, qui constitue toujours le fondement de la légitimité politique mais qui est aujourd’hui menacé par de multiples traîtres. Ces discours construisent un peuple (millet) véritable et authentique, à dimension nationale, et qui doit donc être épuré de ses éléments discordants.

  • 1. Edward Shils, The Torment of Secrecy: The Background and Consequences of American Security Policies, Londres, Heinemann, 1956 p. 98.