La politique d’Ankara face à l’émergence d’un espace transfrontalier sur les zones kurdes d’Irak, de Syrie et de Turquie

Auteur(s) : 
Les dossiers du CERI
Date : 
04/2014

Depuis quelques années, on observe une transformation radicale des relations d’Ankara avec les espaces kurdes situés dans son environnement régional immédiat. L’évolution de la politique turque s’explique en partie par une adaptation à l’émergence d’un espace transfrontalier à cheval sur les zones kurdes de la région et structuré par des configurations politiques propres. Le développement de cet espace est directement lié aux transformations qu’ont connu les zones kurdes d’Irak et de Syrie au cours des dernières années : en Irak d’abord, où l’invasion américaine de 2003 a renforcé l’autonomie de la région kurde dont le gouvernement est officiellement reconnu depuis 2005, puis en Syrie, à la suite du contrôle par le PYD (Partiya Yekîtiya Demokrat, Parti de l’union démocratique1) des régions kurdes du Nord et de l’Est du pays à l’été 2012. La stratégie de rapprochement de la Turquie et du Gouvernement régional du Kurdistan d’Irak (KRG) depuis la fin des années 2000 ou les négociations qui ont lieu avec Salih Muslim, le dirigeant du Parti de l’union démocratique syrien et Ankara peuvent ainsi se lire comme autant d’adaptations de la politique étrangère turque qui prend désormais en considération ces interlocuteurs de son voisinage immédiat.

Cette nouvelle orientation marque un changement notable par rapport à la politique turque d’avant les années 2000. Celle-ci se caractérisait par une crispation sur la défense de l’intégrité du territoire national, perçue à l’époque comme menacée par le développement des liens transnationaux, notamment entre Kurdes de Turquie et Kurdes d’Irak. Le changement de vision et la réorientation de la politique étrangère d’Ankara opérés ont été déterminés aussi par des dynamiques de transformation internes à l’Etat turc. L’arrivée au pouvoir de l’AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi, Parti de la justice et du développement) en 2002 comme la marginalisation progressive de l’armée turque du champ de la politique étrangère qui s’en est suivie ont profondément modifié la manière dont la Turquie envisageait les espaces kurdes situés à ses frontières. Ces dynamiques de transformations internes ont ouvert la voie à des pratiques de cogestion entre Ankara et Erbil, capitale de la région autonome du Kurdistan. Les deux capitales partagent en effet des objectifs similaires et le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan souhaite limiter l’influence du PKK en Turquie.

Comment s’est opérée cette réorientation de la politique étrangère turque ? Comment s’exprime la coopération entre Ankara et Erbil dans cet espace transfrontalier ? Dans quelle mesure la valorisation des dynamiques transfrontalières par le gouvernement de Recept Tayyip Erdoğan participe-t-elle à sa stratégie de résolution de la question kurde en Turquie ?

A l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002, le dossier des Kurdes irakiens était géré par l’armée turque2. Depuis le début des années 1990, Ankara appliquait une politique sécuritaire qui visait à empêcher l’instauration d’une entité kurde autonome en Irak par crainte du modèle que celle-ci aurait pu constituer pour les populations kurdes de Turquie. Dès lors, Ankara s’est évertué à contester les ambitions des partis kurdes irakiens sur la ville de Kirkouk, de peur que les réserves pétrolières qu’abrite son sous-sol ne servent à une émancipation politique. En vue de légitimer cette politique d’ingérence dans les affaires irakiennes, le gouvernement turc se prévalait d’agir en vue de défendre les Turkmènes, communauté turcophone d’Irak implantée à Kirkouk. Deux ans après l’invasion anglo-américaine de 2003, la reconnaissance de l’autorité du Gouvernement régional du Kurdistan sur les gouvernorats de Duhok, d’Erbil et de Suleymaniye par la Constitution irakienne et les faibles résultats des partis turkmènes3 soutenus par Ankara aux élections législatives de 2005 ont marqué le début de la remise en question progressive de cette orientation politique à Ankara.

Le dossier kurde irakien était devenu un des enjeux de pouvoir dans le rapport de force entre l’armée et le gouvernement pour le contrôle des institutions étatiques. L’élection d’Abdullah Gül en 2007 et l’échec de la tentative de faire fermer l’AKP (par décision de justice) en 2008 ont participé à une perte progressive d’influence de l’armée au profit du gouvernement de Recep Tayyip Erdogan à la fin des années 2000. La prise de conscience par l’institution militaire des limites de ses propres moyens, notamment après les faibles résultats de l’Opération Soleil4 menée au Nord des zones kurdes l’Irak au début de l’année 2008 ajoutée à la modification des rapports de force au sein de l’appareil étatique turc ont conduit à une réorientation de la politique d’Ankara vis à vis du KRG. Cette réorientation s’est accompagnée d’une transformation de la vision de la Turquie des espaces kurdes situés à ses frontières. A l’idéologie de la milli güvenlik5, la « sécurité nationale » qui constituait le cadre d’analyse des militaires sur la question, s’est substitué un discours insistant sur le partage d’une culture, de valeurs, et surtout d’intérêts communs dans le domaine économique.

Ce nouveau discours, véhiculé par le gouvernement turc comme par une partie des acteurs non étatiques du pays, a accompagné le développement de dynamiques transnationales entre les deux voisins. On observe notamment une croissance importante des échanges commerciaux, qui fait aujourd’hui de la Turquie le premier exportateur vers le Kurdistan d’Irak où près de 1 500 entreprises turques sont implantées alors qu’elles étaient moins du tiers en 2009. Les échanges entre Erbil et Ankara, notamment avec les régions kurdes du Sud-Est de la Turquie se déclinent aussi sous d’autres aspects tels que le développement de partenariats universitaires.

Détruire le développement de ces circulations transnationales favorise la constitution progressive d’un espace transfrontalier cohérent, organisé autour de dynamiques socio-économiques se développant sur les territoires de différents Etats mais aussi de logiques politiques propres. Les développements qu’ont connus les zones kurdes du Nord-Est de la Syrie à l’été 2012 (prise de contrôle de la région par le Parti de l’union démocratique après le retrait des troupes du régime de Bachar al-Assad) ont participé au renforcement de la cohérence de cet espace transfrontalier et des logiques politiques qui le structurent. La visite d’Ahmet Davutoğlu, ministre des Affaires étrangères turc, à Kirkouk, sans demander au préalable l’accord du gouvernement central irakien, quelques jours à peine après la prise du contrôle des villes kurdes de Syrie par les forces du PYD a ainsi servi de révélateur de la manière dont la Turquie envisageait de s’adapter à cette nouvelle configuration. Cette visite hautement symbolique, au cours de laquelle Ankara a reconnu de facto l’autorité du Gouvernement régional kurde sur la ville de Kirkouk, toujours contestée par Bagdad, a en effet inauguré une stratégie de rapprochement entre les deux voisins.

Les gouvernements turc et kurde irakien s’entendent sur une stratégie de cogestion de cet espace transfrontalier que constituent les régions kurdes de Turquie, d’Irak et de Syrie. L’énergie constitue à n’en pas douter le moteur de cette coopération entre la Turquie et le Gouvernement régional kurde qui ont signé une série d’accords sur la question en novembre 2013 et commencé l’acheminement et le stockage de pétrole au port de Ceyhan (Turquie). La question pétrolière est régulièrement l’objet de vives tensions entre les deux alliés et le gouvernement fédéral irakien, qui ne reconnaît pas la légalité des accords signés entre Ankara et Erbil.

Le rapprochement des deux entités répond aussi à des objectifs de sécurité dans une région traversée par de fortes tensions, notamment en Irak et en Syrie. La Turquie et le Gouvernement régional kurde partagent les mêmes positions sur le gouvernement irakien et le PYD en Syrie. Depuis la prise de contrôle des zones kurdes de Syrie par cette branche du PKK, Ankara et le PDK (Partîya Demokrata Kurdistan, Parti démocratique du Kurdistan) de Massoud Barzani ont mis en place une politique de containment contre le PYD. Le gouvernement turc a fermé sa frontière le long des zones contrôlées par ce dernier et construit un mur, notamment entre les villes de Nusaybin et Qamishli. Côté kurde irakien, Erbil a décrété en septembre dernier à la suite de la montée des tensions entre le PDK et le PYD la fermeture du pont de Simalka, point de passage important entre les zones kurdes de Syrie et le Kurdistan irakien. Les autorités d’Erbil et d’Ankara ont également vivement critiqué le caractère unilatéral de la déclaration du PYD concernant l’instauration à la fin 2013 et au début 2014 de gouvernements autonomes dans les cantons d’Afrin, Kobane et Cizire.

Cette coopération dans la politique menée face au PYD syrien est l’une des expressions de la volonté commune de la Turquie et du KRG de remettre en question la position privilégiée du PKK dans la région. C’est sur la scène politique intérieure turque que cet aspect de la transformation de la politique étrangère d’Ankara vis-à-vis d’Erbil a les conséquences les plus inattendues. La visite de Massoud Barzani à Diyarbakir en novembre 2013 a ainsi fait écho à celle d’Ahmet Davutoğlu à Kirkouk l’année précédente. Cette seconde mise en scène politique à forte charge symbolique a permis de délimiter les contours de cet espace sur lequel se déploie l’alliance entre l’AKP et le PDK. Le spectacle auquel a donné lieu cette visite était à la fois l’occasion de célébrer le processus de discussion en cours avec le Parti des travailleurs kurdes et un moyen de valoriser, à travers la figure du président du Gouvernement régional kurde Massoud Barzani, conservateur et représentant de la prospérité économique de l’autre côté de la frontière, une identité kurde alternative à celle promue par le mouvement d’Abdullah Öcalan.

Cette rencontre a été le symbole d’un bouleversement qui, après avoir transformé les relations entre Ankara et Erbil, semble avoir désormais un impact sur la scène politique turque. Alors que quelques années auparavant, Ankara craignait que les Kurdes de Turquie ne s’inspirent de ceux d’Irak, aujourd’hui le gouvernement promeut l’image du PDK, son allié kurde irakien, auprès des populations kurdes du pays. Le développement du fait transfrontalier n’est donc plus envisagé comme une menace pour l’intégrité territoriale de la Turquie mais constitue au contraire une partie de la réponse du gouvernement au mouvement national kurde.

L’intérêt de cette valorisation du fait transfrontalier pour le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan est double. En fondant une partie de sa politique sur des alliances forgées en dehors du cadre national, le Parti de la justice et du développement entend montrer sa volonté de trouver une solution à la question kurde en Turquie tout en s’émancipant de la contrainte que représente le coût électoral d’un processus de discussion public avec le PKK. Au moment de « l’ouverture kurde » de 2009, sa baisse de popularité dans les sondages avait motivé l’AKP à interrompre les discussions commencées avec le PKK. La période qui suivra les élections locales et présidentielle de mars et d’août 2014 permettra d’observer si la valorisation des dynamiques transfrontalières peut pallier la frilosité d’Ankara dans le processus de discussion en cours avec le PKK et si la politique conduite par l’AKP s’avère viable sur le long terme.

  • 1. Branche syrienne du PKK (Partiya Karkêren Kurdistan, Parti des travailleurs du Kurdistan) en guerre contre l’Etat turc depuis 1984. Des discussions entre son dirigeant emprisonné Abdullah Öcalan et l’Etat turc sont officiellement en cours depuis décembre 2012 pour trouver une issue au conflit.
  • 2. Gencer ÖZCAN, “The Military and the Making of Foreign Policy in Turkey” in Barry RUBIN et Kemal KIRIŞCI (ed.), Turkey in World Politics: An Emerging Multiregional Power, Londres, Lynne Rienner, 2001.
  • 3. Parmi eux, le Front turkmène d’Irak (Irak Türkmen Cephesi) était notamment soutenu par Ankara. Il a recueilli 0,7% des suffrages aux élections législatives irakiennes de 2005.
  • 4. L’Opération Soleil (Güneş Operasyonu) est le nom donné à l'incursion de l’armée turque  en l’Irak de février 2008. Malgré l’importance des moyens engagés (les médias turcs ont parlé d’une dizaine de milliers d’hommes), l’incursion ne s’est pas soldée par une réelle victoire des Turcs et a renforcé les tensions avec le KRG.
  • 5. Ümit CIZRE, « Demythologyzing the National Security Concept : The Case of Turkey », Middle East Journal, printemps 2003, Vol. 57, n°2.