Comment être Malien ?

Auteur(s) : 

Naffet Keita *

 


L’ouverture de la boîte de Pandore qu’est la rébellion du MNLA en janvier 2012 et le coup d’Etat du 22 mars de la même année ont eu des conséquences qui ont révélé, à l’image du corps social et politique, l’état de déconfiture dans lequel se trouvait l’armée. Nous avons alors assisté à la prise des capitales des régions du nord du pays et d’une bonne partie de la région de Mopti par des troupes rebelles, à leur éviction par les djihadistes du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), à l’application de la charia dans les régions conquises et à la démolition de mausolées et de mosquées à Tombouctou.

A tout ceci s’ajoutent les errements institutionnels ayant abouti à la prestation de serment du Président intérimaire jusqu’à son agression dans le palais. L’effacement des repères des Maliens n’est pas prêt de s’estomper, même à coups de prêches, de sensibilisation, de mobilisation et de conscientisation. Les Maliens n’arrivent pas encore à admettre, que leur pays est gangrené, à l’image d’un corps humain, et que celui-ci est en passe de se transformer en géhenne.

C’est dans ces conditions qu’adviennent le déclenchement de l’opération Serval par la France, à la suite de la levée du verrou défensif de Konna, et la première confrontation « gagnée » à Anéfis par les Forces armées maliennes (FAMA) sans omettre les négociations ayant conduit à la signature de l’accord de Ouagadougou devant permettre un retour de l’Administration malienne dans la ville de Kidal. Ces derniers événements pourront-ils arrêter le délitement de la citoyenneté au Mali ?

La prochaine élection présidentielle sera forcément révélatrice de la profondeur du déni du pays réel par ses habitants. D’où l’exigence de doter chaque citoyen de moyens d’analyse et d’alerte et de prendre la mesure des convictions et du patriotisme des Maliens.

Depuis 1991, les années de pratique de la démocratie et du multipartisme ont cruellement mis en évidence le décalage abyssal entre les appareils politiques et les populations et ont illustré l’évanescence d’un véritable leadership malien. Ce sont ces éléments, non exaustifs, et ce contexte qui m’ont poussé à interroger la nationalité, la citoyenneté, l'appartenance à un pays, l'amour de son pays, le respect de ses lois, son histoire et son présent pour un futur construit ensemble.

Jusqu’aujourd’hui, cette interrogation ne m’avait jamais effleuré ; elle relève maintenant d’une absolue nécessité. Trois facteurs structurels et structurants expliquent la situation actuelle du Mali dont les imbrications ont miné les ressorts de la citoyenneté pour nombre de Maliens.

Il s’agit d’abord de facteurs politiques, avec l'impossibilité (ou le refus) de faire émerger des élites politiques « locales », en particulier dans les régions du nord du pays, dès avant les indépendances (les premières écoles n'y ont été mises en place qu'en 1947) et jusqu’à maintenant. Ces dernières demeurent confrontées à de forts clivages sociaux et à des reconfigurations tribales avec, pour conséquence, l'échec des politiques de décentralisation. Ce revers est lui-même lié à l'affaiblissement du sentiment national ainsi qu'à un déficit d'exercice de la souveraineté nationale dans les régions concernées, l'ensemble soulevant la question de la gestion des frontières. Cette double combinaison est pour une large part à l'origine de la place prise par l'économie du narcotrafic et du kidnapping. L'attractivité croissante qu'ils exercent risque d'en faire pour les populations un substitut au développement économique et à toute initiative s'y rapportant.

Ensuite, il est nécessaire de prendre la mesure du facteur écologique  avec les grandes sécheresses qui ont profondément altéré l’environnement et dans lequel les populations doivent vivre et survivre, notamment au nord du pays. Ainsi, en opposant sédentaires et nomades, particulièrement autour des questions de l'accès aux ressources en eau et aux pâturages, ces crises ont débouché, in fine, sur des affirmations identitaires concurrentes et sur la construction d’une économie politique de la survie inédite dans notre pays.

Enfin, il convient de considérer le facteur international, structuré autour de la compétition entre grands acteurs extérieurs pour l'accès aux ressources minières et énergétiques, accompagné d’une informalité des flux marchands et humains dont l’entendement passe par l’examen des politiques de répression, qu’elles concernent les migrants pour les pays de l’Union européenne ou le trafic transcontinental de drogues pour les Etats-Unis.

Observée à ces trois niveaux, la combinaison des contraintes extérieures et intérieures apporte un éclairage nouveau aux défis et exigences de développement, notamment au regard de ce prérequis d'efficacité que constitue ladite bonne gouvernance.

Si la citoyenneté nouvelle des Maliens devrait se nourrir de l’appréciation de ces facteurs, les événements et les faits observés depuis, militent malheureusement, pour le contraire. Notre irresponsabilité nous empêche d’arrêter la course folle du « ôte-toi de là, que je m’y mette » pour penser à notre identité et notre patrimoine commun. Notre fuite en avant contribue à distendre encore les liens sociaux entre le nord et le reste du pays en entretenant des confusions effrayantes se traduisant par la peur de l’autre, tout cela dans un contexte de crainte du lendemain.

Notre aveuglement, tel une véritable ivresse, s’exprime davantage par le détour de la fête : fêter le départ d’Amadou Toumani Touré (ATT) ; fêter le retour de nombreux cadres estampillés de l’ancien parti unique (UDPM) ; fêter la déchéance de certains politiques parce qu’assez visibles sur la scène politique depuis mars 1991 ; fêter le renouvellement des élites sans élections et sans alternative, mais au bout du fusil ; tout à la fois, fêter la victoire et la défaite de l’autre parce qu’il a voulu servir l’Etat ou son pays autrement ; fêter la passion au détriment de la raison ; fêter l’incivisme contre le civisme, l’anarchie contre l’ordre ; fêter la déchéance des pères, fêter l’ego, fêter la déraison, etc. Comment en est-on arrivé là ? Que faire pour sortir de cet état en optant désormais pour une lucidité libératrice ?

Aujourd’hui, même avec l’état d’urgence, la fête est partout. Ses signes envahissent tous les espaces de notre vie. N’a-t-on pas entendu le lancement prochain sur la télévision publique du pays (ORTM) de « Maxi vacances », de la projection continue des « Top Etoiles », des « sumu » et des télé favelas, de l’organisation des « balani show » dans les rues, de l’ouverture déguisée de la campagne pour l’ élection présidentielle, les boîtes de nuit – toujours ouvertes - réalisant paradoxalement les meilleures recettes, etc. pour détourner les Maliens de prendre conscience de l’état réel de la République ? Ou encore n’évoque-t-on pas le « temps » ou l’« espace festif » ou même la « fête sociale » pour désigner certaines de nos activités les plus quotidiennes et les plus banales ?

Voilà ce que m'inspire le mot citoyenneté : un droit de vivre dans la cité, un mot vide de sens, un devoir de citoyenneté sans restriction pour des personnes qui se donnent le droit de bénéficier d'avantages nationaux sans aucun engagement réciproque de respecter et représenter son pays dans sa culture, ses lois et ses coutumes. Nullement du chauvinisme sectaire ou raciste.

Nombreux sont les observateurs extérieurs, qui ne comprennent pas notre laxisme à laisser mépriser nos valeurs. Je ne me sens plus Malien, et même parfois je rêve d'embrasser une autre culture, un autre pays avec des lois qui ne seraient pas celles dont j'ai envie mais celles qui constituent les piliers d'une Nation. Pourquoi cette envie d'appartenir à un autre pays dont j'épouserais une culture, des lois, une histoire ? Tout simplement parce que les nôtres ont été annihilées par une mauvaise compréhension de la citoyenneté de responsabilité.

La racine du problème est dans la définition que tout un chacun donne à la citoyenneté, la nationalité. Je ne me sens plus vraiment « citoyen » de ce pays, parce que ces principes ont été galvaudés, bradés, jetés en pâture au nom de slogans politiciens. Je ne me sens plus Malien justement parce que j'aime le Mali, ses lois, son histoire, ses langues diverses et si subtiles, ses principes sociétaux. Je ne me sens plus Malien parce que ceux qui ne respectent pas les valeurs du Mali sont favorisés par rapport à ceux qui les vivent et les appliquent depuis toujours.

Les péripéties politiques de l’ère démocratique ont fait de la citoyenneté un marché qui donne tous les droits, y compris ceux de ne pas respecter la citoyenneté. Le droit de citoyenneté doit être relevé à son vrai niveau qui est celui de devenir un véritable citoyen appartenant à une vraie nation et en respectant tous ses devoirs. Un test, un apprentissage, devrait être imposé pour les postulants. On ne peut pas importer ses penchants, ses représentations, ses lectures dans le cadre républicain sans faire outrage à la constitution, son passé et son futur.

Notre problème ne s'arrête pas à notre pays, il est universel à tous, immigrants ou non, nous avons tous participé à un passé de heurts, de mixités, de définition de frontières, de législations religieuses ou laïques. Il serait stupide de se croire « de pur souche ».  Mais la nation, notre pays est notre victoire finale, notre trophée à tous. Comment peut-on accepter le nivellement par le bas de nos institutions, de notre comportement civique, de notre morale ? Comment enfin se reconnaître dans un groupe « nationalisé » qui vit ses coutumes et imposerait ses propres lois à l'intérieur des nôtres faisant fi du Mali et de la fierté ou la volonté d'être Malien ?

Voilà comment je pose humblement le sujet de notre réflexion à toutes et tous. C’est bien notre problème que de ne plus être fier de rien. Le peu de respect et la manière de l’évoquer constituent l'un des problèmes fondamentaux du Malien qui ne se réveille que lorsqu'il constate que d'autres ont agi à son insu. 

L’exigence d’une citoyenneté nouvelle - instruite et cultivée, sachant préserver l’intérêt national plus que tout - qui met à distance toute fatalité pour se prendre en charge et non invoquer ou implorer Dieu. La situation qui nous arrive est le fait des hommes et non d’une damnation divine. Ces éléments de réflexion, s’ils sont réappropriés, sauveront notre République.


*Naffet KEITA, enseignant-chercheur à l’université des lettres et des sciences humaines (ULSH) de Bamako, auteur de L’esclavage au Mali (L’Harmattan, 2012)