A l’historiographie sur la spoliation des biens juifs en Europe, l’étude du cas bulgare fournit un apport original. La Bulgarie présente en effet une singularité de prime abord irréductible : dans ce pays allié de l’Allemagne nazie, une législation antisémite fut adoptée en janvier 1941, qui posait les cadres de l’aryanisation de l’économie. Pourtant, dans le « vieux Royaume », la dépossession économique des Juifs de citoyenneté bulgare ne préfigura pas leur déportation ; dans les territoires de Yougoslavie et de Grèce occupés, en revanche, spoliation, déportation et extermination furent inexorablement liées. La question de la spoliation pourrait-elle dès lors fournir un angle sous lequel aborder à nouveaux frais l’histoire de cette tragique bifurcation ? Comment interpréter, en particulier, les dynamiques microsociales qui ont sous-tendu la participation à l’accaparement de biens juifs et, parfois de la part des mêmes acteurs sociaux, la mobilisation contre les déportations ? La parution d’un ouvrage pionnier dû à l’historien bulgare, Roumen Avramov, fournit ici l’opportunité de dresser un état de la littérature sur la Shoah et la spoliation en Bulgarie, ainsi que de suggérer des pistes de recherche dans le prolongement de ses travaux.

Eran Tzidkiyahu

Cet article entend débattre du phénomène du strong religious-nationalism dans le conflit israélo-palestinien par le biais d’une approche comparative, préparant ainsi le terrain pour de futures recherches. Le terme strong religious-nationalism s’emploie lorsqu’un Etat-nation conjugue nation, Etat, ethnicité et religion. Ce phénomène politico-culturel prospère dans les zones de conflit où se trouvent de hauts lieux saints disputés,au nom desquels les politiciens ont tendance à mobiliser le nationalisme religieux. Les sociétés et les Etats empreints de strong religious nationalism présentent plus de risques de verser dans le nationalisme radical, le fascisme et le totalitarisme. Le terme strong religious-nationalism est une paraphrase du titre du livre de Almond, Appleby et Sivan : Strong Religion: The Rise of Fundamentalisms around the World (2003). Son usage ne signifie pas nécessairement que les strong religious-nationalists soient des fondamentalistes tels que décrits par les auteurs, mais renvoie plutôt au choix du terme strong religion : les mouvements qu’ils étudient se caractérisent comme étant « militants et opposés de manière ciblée à la sécularisation. Ils appellent à mettre un terme à l’effacement séculaire des institutions religieuses face au pouvoir laïque. Ils suivent le principe selon lequel la meilleure défense est l’attaque, et ne renâclent pas à faire usage de la violence et de la mort ». Les auteurs « utilisent la notion de “force” pour suggérer que ce sont des mouvements qui doivent être pris au sérieux » (Almond, Appleby and Sivan 2003: 2). Les strong religious-nationalists s’insèrent avec succès dans le cadre de l’Etat-nation, appréhendant la politique comme une composante de la religion, politisant la religion, et transformant l’Etat en un « vecteur du divin » (Friedland 2002: 381).

Samuel B. H. Faure

Cet article porte sur le dilemme décisionnel de la politique d’acquisition d’armements. Pourquoi un état décide-t-il parfois de coopérer à l’international avec d’autres états et leurs industries de défense, pour acheter des biens militaires tels que des avions de combat, des chars d’assaut ou des navires de guerre, et pourquoi décide-t-il parfois de ne pas coopérer en privilégiant l’autarcie ? Pour répondre à cette « question de recherche », cet article rassemble, sous la forme d’une revue de la littérature, l’ensemble des contributions en science politique (soit près de cent références) qui visent à expliquer cette variation décisionnelle. L’objectif est de cartographier l’ensemble des modèles explicatifs de ce dilemme en testant leurs propositions théorique et méthodologique sur le cas de la France, pour identifier leurs principaux apports ainsi que leurs limites.

Fred Eboko

Cet article vise à mettre en lumière les récurrences qui structurent une relative standardisation des acteurs de l’action publique en Afrique contemporaine. L’entrée proposée est double : par les configurations d’acteurs (internationaux, nationaux, publics, privés, associatifs, etc.), au niveau des institutions, présentées sous formes « d’agences » (de normalisation/standardisation, de régulation, d’exécution, de contre-proposition, etc.) et par une approche comparée au sein du secteur de la santé (sida, paludisme, tuberculose), puis avec deux autres secteurs (l’éducation et la biodiversité). Cette configuration d’acteurs et d’institutions fonde l’hypothèse centrale de cette présentation : l’édification d’« une matrice de l’action publique en Afrique » dont la dynamique et les résultats attendus ou prescrits sont différents d’un secteur à l’autre. L’hypothèse principale qui tend à expliquer ce différentiel s’articule autour de la notion dynamique de Peter Haas relative aux « communautés épistémiques ». Le nouveau modèle de financement du Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme représente une forme achevée de cette matrice.

Thomas Fouquet

Issue d’une enquête de plusieurs années dans l’univers noctambule de Dakar, cette étude interroge les modalités et les enjeux de l’implication ethnographique face à la double extériorité qui caractérise la position du chercheur sur ce terrain : être un homme français, parmi des femmes sénégalaises qui, pour beaucoup d’entre elles, sont en quête de partenaires ou de « sponsors » masculins occidentaux. Aussi, comment faire avec cette image de « proie » ? Comment parvenir à une articulation aussi fine que possible entre l’analyse critique et réflexive de la situation ethnographique et celle des rapports sociaux, politiques, économiques mais aussi fantasmatiques complexes qui s’instaurent en situation postcoloniale ? L’enjeu est, notamment, de ne pas réduire l’analyse au décryptage d’un « terrain sexuel » conçu comme zone d’exception ethnographique. Par une écriture située, en s’appliquant à montrer que le véritable objet de la réflexivité se révèle toujours fuyant, cette épistémologie ancrée s’appuie sur un paradoxe heuristique : c’est la mise à distance progressive d’un « soi d’ethnographe » qui, in fine, permet de se tenir au plus près des individus et des pratiques étudiés. Incidemment, cette négociation de la distance à l’objet emporte par elle-même des effets d’interprétation anthropologique majeurs.

Christophe Wasinski

Nous faisons ici l’hypothèse qu’il existe un régime de savoir technostratégique qui confère aux interventions militaires une grande aura et contribue, par ce biais, à les normaliser au sein des appareils en charge de l’exécution des politiques étrangères depuis la fin de la guerre froide. À partir d’une étude des discours militaires et sécuritaires contemporains, nous cherchons à savoir comment ce régime a été élaboré, comment il délimite un champ de possibles en matière d’interventions et comment il attribue à ce même champ de possibles une grande crédibilité.

Au vu des évolutions de la Russie postsoviétique et de la place qu’occupe l’Église orthodoxe dans la vie politique russe, de nombreux chercheurs ont mis en évidence un processus de désécularisation en Russie. Observable dans d’autres parties du monde, ce processus en cours présente cependant certaines spécificités en Russie, s’inscrivant à la fois dans une histoire sociopolitique et dans un contexte confessionnel particuliers. Plutôt que d’opposer ce processus de désécularisation au processus de sécularisation à l’oeuvre pendant la période soviétique, cette étude avance l’idée d’une persistance de pratiques de gouvernement. Le religieux est aujourd’hui l’élément intrinsèque d’un certain mode de gouvernement, rendu possible par une reconstruction identitaire entamée par les élites. Paradoxalement, ce mode de gouvernement s’inscrit, dans une certaine mesure, dans la continuité du gouvernement soviétique, marqué par une idéologie unanimiste.

Le Pakistan est né en 1947 de la demande d’un État séparé par la minorité musulmane du Raj britannique. L’Islam
y était défini par son fondateur, Jinnah, dans le cadre de sa « théorie des deux nations », comme un fondement
identitaire, à la fois culturel et territorial. Cette idéologie était donc à l’origine d’une forme de sécularisation originale
qu’ignore la typologie ternaire de Charles Taylor – que ce texte s’attache à tester et à compléter. Par contre, elle
allait de pair avec un certain sécularisme au sens où l’entend Taylor : les deux premières Constitutions du Pakistan
n’érigeaient pas l’islam en religion officielle et garantissaient des droits importants aux minorités. Mais l’approche de
Jinnah ne faisait pas consensus. Les religieux et les fondamentalistes militaient, eux, en faveur d’une islamisation du
pays. Leurs pressions ont porté leurs fruits au début des années 1970, au moment où Z. A. Bhutto instrumentalisait
la religion. La politique d’islamisation de Zia transforma plus encore le droit, le système éducatif et le dispositif
fiscal. Si cette évolution s’est opérée aux dépens du sécularisme, les minorités se retrouvant dans une situation
particulièrement précaire, les années 1980 ont vu Zia poursuivre une politique d’étatisation de l’islam comparable
à celle de ses prédécesseurs – de Jinnah à Ayub Khan – qui l’avaient pourtant mise en oeuvre au nom d’idéologies
différentes. C’est là l’indice d’une forme spécifique de sécularisation qu’on pourrait dire du quatrième type.

Marc-Antoine Pérouse de Montclos

Au Nigeria, la dérive terroriste du mouvement islamiste Boko Haram interroge le rapport de la violence dite « religieuse » à l'État. Cette étude de terrain pose ainsi trois questions fondamentales qui tournent toutes autour de nos propres confusions sur les notions d'islamisation, de conversion, de radicalisation et de politisation du religieux, à savoir :
– S'agit-il d'une insurrection plus religieuse que politique ?
– En quoi exprime-t-elle une révolte sociale ?
– En quoi signale-t-elle une radicalisation des formes de protestation des musulmans du Nord Nigeria ?
À l'analyse, il s'avère en l'occurrence que le mouvement Boko Haram est un révélateur du politique : non parce qu'il est porteur d'un projet de société islamique, mais parce qu'il catalyse les angoisses d'une nation inachevée et dévoile les intrigues d'un pouvoir mal légitimé. Si l'on veut bien admettre que la radicalisation de l'Islam ne se limite pas à des attentats terroristes, il est en revanche difficile de savoir en quoi la secte serait plus extrémiste, plus fanatique et plus mortifère que d'autres révoltes comme le soulèvement Maitatsine à Kano en 1980. La capacité de Boko Haram à développer des ramifications internationales et à interférer dans les affaires gouvernementales n'est pas exceptionnelle en soi. Loin des clichés sur un prétendu choc des civilisations entre le Nord et le Sud, la singularité de la secte au Nigeria s'apprécie d'abord au regard de son recours à des attentats-suicides. Or la dérive terroriste de Boko Haram doit beaucoup à la brutalité de la répression des forces de l'ordre, et pas seulement à des contacts plus ou moins avérés et réguliers avec une mouvance jihadiste internationale.

Après avoir occupé une place modeste au sein des études est-européennes, les travaux consacrés à l’ethnopolitique (ethnopolitics) et aux politiques des minorités en Europe centrale et du sud-est se sont multipliés de manière spectaculaire depuis le début des années 1990. Qu’ils soient nourris par la « transitologie » ou par une abondante littérature consacrée aux « conflits ethniques », ils tendent à envisager, dans une démarche souvent normative, la diversité ethno-culturelle comme un obstacle au processus de démocratisation. Scrutés dans cette perspective, les partis « ethniques » font l’objet d’interprétations duales : si certaines analyses valorisent dans une optique multiculturaliste leurs rôles en tant que vecteurs de participation et d’intégration des groupes minoritaires dans les sociétés politiques, d’autres mettent en avant les effets délétères des processus de partisanisation de l’ethnicité sur la stabilité des Etats et de la démocratie. Informées par des représentations plutôt essentialistes des « groupes », ces lectures des identifications ethniques et de leur jeu en politique mobilisent la notion de « parti ethnique » qui se caractériserait par une extrême altérité, comparé aux organisations dites « généralistes ». A rebours de ces approches, la démarche qui guide la comparaison des trajectoires du Mouvement des droits et libertés en Bulgarie (MDL, défendant les intérêts des Turcs et des autres populations de confession musulmane) et de l’Union démocratique des Magyars de Roumanie (UDMR, organisation représentant les intérêts de la population hongroise) vise à revaloriser une sociologie de l’action collective qui n’occulte pas les historicités des sociétés particulières et restitue les imaginaires sociaux comme les stratégies des acteurs. Ce, afin de montrer les conditions dans lesquelles l’ethnicité devient un vecteur de mobilisation sociale, un instrument de production de loyautés et une ressource de légitimation. Les identités ne sont pas exogènes aux processus de politisation ; elles sont redéfinies, renégociées, réappropriées (notamment) à la faveur du passage au politique. Les « partis ethniques » appellent quant à eux un travail de désexotisation, car ils n’échappent pas aux dilemmes de la représentation politique (en particulier, l’enjeu de la réponse/responsabilité, responsiveness) auxquels sont confrontées les autres formations.