Xiaohong Xiao-Planes

Depuis trois décennies, les sources documentaires sur la « première Chine populaire », qui va de la fondation du nouveau régime en 1949 à la mort de Mao Zedong en 1976, se sont multipliées sans susciter d'attention particulière. Tout se passe comme si, aux yeux d'une majorité, l'histoire chinoise récente n'existait pas ou demeurait totalement compromise par les contrôles dont elle fait l'objet. Cette étude vise à mesurer, de façon aussi lucide et pondérée que possible, l'importance et l'intérêt de ces nouvelles sources. Pour cela, il faut d'abord rappeler très brièvement sur quelles sources se sont appuyées les études sur l'histoire politique chinoise − majoritairement issues des universités américaines − qui se sont imposées depuis les années cinquante.

Malgré un récent retour en force des études du « fait colonial », accompli au sortir d’une période d’innovations théoriques majeures, il est encore souvent un point aveugle de l’analyse des situations de « rencontre » impériale ou coloniale des 17e, 18e et 19e siècles : le domaine des pratiques et des entendements ‘‘indigènes’’ (nous dirons plutôt : vernaculaires) peu ou pas finalisés par le rapport, contraint ou volontaire, aux Européens. Or, la prise en compte de ce ‘‘hors-champ indigène’’ du monde colonial – pensé ici comme une configuration de situations régies par des « régimes d’historicité » distincts – autorise une compréhension renouvelée de l’historicité des sociétés politiques asiatiques, océaniennes ou africaines. Elle implique en particulier d’interpréter le moment colonial de ces sociétés à l’aune de leurs propres trajectoires au long cours, déployées sur des siècles, et donc entamées bien avant « la venue des Européens » (laquelle ne fit pas toujours, loin s’en faut, ‘‘événement’’ parmi les lettrés locaux). Cette perspective de recherche oblige également à repenser à sa juste mesure l’enracinement toujours partiel et précaire des dominations coloniales, et ce faisant à renoncer à faire de la rencontre avec l’Europe l’axe unique des chronologies extraeuropéennes. Elle permet, enfin, à rebours des commodités trompeuses du paradigme désormais dominant de « l’appropriation indigène de la modernité coloniale/européenne », de pousser l’analyse au-delà de la simple assignation d’une agency (capacité individualisée d’action) aux Indigènes, et notamment d’interroger les constructions locales, vernaculaires, de l’intentionnalité et du rapport au temps.

La place prise par l’hypothèse – souvent devenue postulat – de la « permanence » ou de la « rémanence » contemporaines des imaginaires et des pratiques de domination propres aux « situations coloniales » invite à essayer d’esquisser un premier état des lieux du renouveau de l’historiographie du fait colonial. Après avoir passé en revue les principales lignes de force de cette historiographie, l’on s’efforcera de montrer, au regard du cas sud-est asiatique, que la compréhension des dynamiques du moment colonial des sociétés politiques noneuropéennes gagne à être raccordée à une interrogation comparatiste sur la notion d’hégémonie impériale. Il s’agira plus précisément de rappeler que les sociétés politiques d’Asie du Sud-Est vivaient, à la veille de leur « rencontre coloniale » avec l’Europe, sous le régime de modes spécifiques d’entrée en modernité étatique – et, ce faisant, de pointer les phénomènes d’enchâssement des historicités impériales. Analyser le moment colonial de l’Insulinde ou de l’Indochine non plus comme l’unique point d’origine des entrées en modernité (étatique, capitaliste, individualiste), mais comme une séquence d’une histoire impériale ‘‘eurasiatique’’ de « longue durée », c’est en effet se donner les moyens de penser l’histoire des sociétés asiatiques dans son irréductible spécificité.