Myriam Désert

Quels sont les racines et les effets du secteur informel ? Constitue-t-il un bienfait ou une malédiction ? A ce débat, nourri depuis trois décennies par les considérations sur la situation des pays en développement, les mutations post-soviétiques apportent de nouveaux éléments. On observe en effet en Russie des processus de formalisation - et de “déformalisation” - des règles non seulement dans les pratiques des acteurs économiques, mais également dans la distribution de services publics devenus rares. L’analyse des pratiques informelles concrètes alimente la réflexion sur les relations qui lient mutations économiques et politiques : quel est leur impact sur l’instauration d’un marché et d’un Etat de droit, sur la recomposition de l’espace tant économique que social ? L’examen des visions de l’informel par les milieux académiques russes et les acteurs sociaux est l’occasion de mettre en évidence les différents déterminants des comportements : réaction à la conjoncture, racines culturelles, représentations sociales… L’exemple russe illustre la façon dont l’informel est non seulement une modalité d’action qui contourne les règles légales, mais également un mode de sociabilité qui refuse les relations sociales anonymes ; il aide à réfléchir à la façon de réencastrer l’économique dans le social.

Amélie Blom

"Qui a le bâton, a le buffle". Ce proverbe du Pendjab s'applique admirablement aux forces armées du Pakistan, par ailleurs majoritairement originaires de cette province. Celles-ci se sont, en effet, transformées, au fil des années, en un groupe d'intérêt économique. Leurs activités industrielles et commerciales sont désormais partie intégrante de la vie quotidienne de la société. L'ampleur de cet état de fait et sa visibilité tranchent avec l'attention marginale, ou strictement descriptive, que la recherche sur le Pakistan lui a accordée. Pour expliquer la transformation de l'armée pakistanaise en un acteur économique de premier plan, cette étude revisite les théories de Charles Tilly sur la militarisation "dépendante" des Etats du Sud. Elle insiste sur l'importance des capitaux locaux, la terre en particulier, et sur les facteurs endogènes du corporatisme, historique (legs colonial) et politique (recherche d'une autonomie maximale à l'égard des acteurs politiques civils) qui ont permis à l'armée de se consolider institutionnellement. Depuis les années 80 toutefois, l'approfondissement du corporatisme économique des militaires génère des tensions croissantes dans les relations que ceux-ci entretiennent avec les acteurs civils, principalement la bureaucratie, première lésée, ainsi qu’avec la société, provoquant des mouvements de désobéissance civile paysanne sans précédent ou bien encore réveillant d'anciennes revendications nationalistes parmi les groupes ethniques sous-représentés au sein de l'armée. Le phénomène est également source de frictions au sein même des forces armées. Ces tensions sont, cependant, contrebalancées par le soutien dont continue de disposer l'armée au sein de nombreux secteurs de la société. Surtout, elles ne sont pas en mesure de gêner une logique corporatiste bien trop efficace et fonctionnelle pour s'atténuer: paradoxalement, la "privatisation" de l'armée contribue à sa cohésion. Le patrimonialisme militaire au Pakistan peut, en effet, être interprété comme un processus qui, parmi d'autres bien sûr, a aidé l'armée à maintenir un fort esprit de corps; dynamique qui s'apparente, de plus en plus, à un véritable "syndicalisme militaire".