"Un algorithme, c’est politique !"

L’École d’affaires publiques de Sciences Po a inauguré jeudi 23 février une nouvelle chaire de recherche et d’enseignement consacrée aux enjeux de la révolution numérique. Avec pour thèmes directeurs : l’impact du numérique sur le marché du travail et l’avenir des emplois, mais aussi la digitalisation des organisations, les nouvelles formes de démocratie et de régulation publique ; et enfin la donnée, qui sera l’objet de la conférence annuelle de l’automne 2017. Entretien avec le sociologue Henri Bergeron, co-titulaire de la chaire aux côtés de Yann Algan et Nicolas Colin.

Comment définiriez-vous l’ambition et l’originalité de cette chaire "Numérique, organisations & affaires publiques" ?

Henri Bergeron : C’est un endroit où nous allons pouvoir croiser les disciplines et les regards, pour tenter d’évaluer de manière critique et raisonnée l’impact de la révolution numérique. L’idéologie en vogue autour des nouveaux outils digitaux tend les présenter comme neutres, ou bien univoques. Or, un algorithme, c’est éminemment politique ! Les conséquences ne peuvent être entièrement positives ou entièrement négatives. Ainsi, dans le domaine de la digitalisation des organisations, certaines opportunités suscitent énormément d’enthousiasme. Mais leur impact réel n’a pas encore été démontré.

Avez-vous des exemples ?

Henri Bergeron : Il existe une dimension de la digitalisation qui suscite beaucoup d’espoir au sein des organisations : les nouvelles opportunités offertes par le numérique pour susciter de la coordination, de la coopération et de la créativité. Mais il n’existe guère d’étude qui a tenté de démontrer l’efficacité réelle des outils digitaux et coopératifs à parfaitement induire cette coopération et créativité. On valorise beaucoup les thèmes de l’entreprise libérées, sans règles, etc. Mais l’absence de règles, cela peut aussi conduire au règne des petits chefs ! La souplesse est un concept séduisant, mais ce n’est pas forcément la solution à tous les problèmes de management. Idem pour la créativité, que l’on tente de susciter tous azimuts. Or, on ne s’est pas vraiment posé la question : est-il réellement souhaitable que tout le monde se mette à être créatif ?

Il y a d’autres aspects de cette révolution qui, eux, suscitent plutôt de l’inquiétude, notamment concernant l’avenir des emplois que nous connaissons aujourd’hui...

Henri Bergeron : oui, c’est un des autres axes que cette chaire va aborder, sous le pilotage de Yann Algan. D’abord il va falloir effectuer un travail de synthèse de toutes les prévisions qui circulent, et qui créent beaucoup de polémiques. La chaire va aussi étudier les effets de la digitalisation sur l’emploi. Dans le secteur de la grande distribution par exemple, il va falloir anticiper et gérer une transition qui va concerner des dizaines de milliers d’emplois. Sur l’emploi lui-même, la question qui se pose est celle de l’avenir du salariat tel qu’on l’a connu. Or c’est sur ce modèle que repose tout notre système de protection sociale !

Concrètement, que va produire cette chaire ?

Henri Bergeron : Il y a des objectifs académiques et scientifiques, avec une volonté de contribuer au débat public : publication de papiers, de policy briefs, conférence annuelle, etc. La chaire a également une dimension expérimentale, notamment avec l’incubateur de politiques publiques qui a été inauguré il y a quelques semaines, et qui va mobiliser les étudiants. La chaire assume ainsi une mission pédagogique : former des étudiants conscients de ces problématiques et capables de les aborder plus tard de manière critique.  

Reportage vidéo lors du lancement de la chaire, le 23 février 2017 à Sciences Po : 

En savoir plus

Présentation de la chaire sur le site de l’École d’affaires publiques

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