Quartiers fragiles

Année après année, les politiques dédiées aux quartiers dits “sensibles” s’enchaînent et… rien ne semble changer. Clément Boisseuil, chercheur au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po (CEE) s’est intéressé à l’application de ces politiques, en comparant les méthodes utilisées à Chicago et à Paris. Il nous explique pourquoi une telle différence entre les objectifs affichés et des résultats mitigés.

Vous avez consacré une thèse aux programmes de rénovation développés dans les quartiers populaires français et américains. Pourquoi ce sujet vous a-t-il intéressé ?

Ma thèse examine les programmes de rénovation des quartiers populaires qui se développent depuis le début des années 1990 en France et aux États-Unis. Malgré des régimes d’État-Providence divergents et des modes de gouvernance distincts, il se trouve que leurs objectifs et leurs trajectoires institutionnelles sont comparables. Conduits notamment au sein des métropoles de Paris et Chicago, ces programmes visent à rompre avec les processus de relégation des quartiers d'habitat social en y renforçant le développement social et économique et en favorisant l’ascension sociale de leurs habitants.

Faisant l'objet d'un certain consensus politique malgré des résultats sociaux jusqu’à présent contrastés, de nombreuses critiques ont été émises à l’encontre de ces programmes tant dans le monde universitaire que dans certains milieux associatifs ou militants. Si les réalisations urbaines ont été importantes dans de nombreux territoires, force est de constater que les inégalités territoriales n’ont pas été réduites par ce biais. C’est à partir de ce paradoxe que débute ma thèse : comment expliquer les écarts existant entre les objectifs politiques consensuels affichés en matière de rénovation urbaine et leurs résultats mitigés maintes fois critiqués ?

Le sujet votre étude porte donc sur l’écart entre l’ambition politique affichée et  le résultat obtenu ?

Je suis parti de l’hypothèse simple selon laquelle les processus de mise en œuvre des programmes de rénovation permettent de comprendre les écarts observés entre objectifs et résultats. J’ai ainsi entrepris une analyse qualitative détaillée de cette séquence d’action publique en recourant à une méthodologie comparative croisant plusieurs échelles d’analyse. J’ai étudié quatre quartiers en rénovation et j'ai construit mon travail selon trois axes de recherche complémentaires :

  • l'analyse socio-historique des héritages et des changements institutionnels, réglementaires et politiques propres aux programmes de rénovation ;
  • l’examen des pratiques et des représentations des acteurs impliqués dans la conduite de ces opérations, associant la parole des habitants-bénéficiaires ;
  • la mise en exergue des apprentissages, ou défauts d’apprentissages, institutionnels, sociaux et politiques effectués dans le domaine de la rénovation au cours des présidences de François Hollande et de Barack Obama.

J'ai pu montrer que l’ambiguïté des objectifs des politiques publiques favorise le consensus en phase de décision, mais est vecteur de conflictualité au cours de leur réalisation. Cette ambiguïté oblige les acteurs de la mise en œuvre à les redéfinir, à leur donner une cohérence et entraîne des oppositions et des tensions entre eux. Ces effets propres à la concrétisation des programmes publics contribuent à expliquer les décalages observés entre intentions initiales et résultats politiques.
 

Vos recherches actuelles portent-elles toujours sur cette thématique ? 

Je continue à étudier les programmes de rénovation et d'habitat ainsi que les politiques ciblant les quartiers populaires français et états-uniens. La présidence Trump est marquée par la volonté du président de limiter les interventions fédérales dans le domaine du logement, de peuplement et de fair housing (NDLR : lutte contre les discriminations immobilières). D. J. Trump s'est dit défavorable à ce qu'il nomme des politiques "d'ingénierie sociale". La présidence Macron est elle aussi une période de changement marquée par certaines incertitudes. Si le budget assigné au Nouveau Programme National de Renouvellement-Urbain doit être doublé, les moyens alloués à la politique de la ville sont toujours faibles et le “choc de l’offre” souhaité par le président dans le domaine du logement demeure confus. Les réformes actuelles et à venir ouvrent un avenir indécis dans certains quartiers, d'où la nécessité de poursuivre davantage de recherches à ce sujet.

Vous travaillez également sur le Grand Paris...

La convention signée par Sciences Po avec la Société du Grand Paris et mon postdoctorat associé me permettent de me pencher sur de nouvelles thématiques. La structuration de la métropole du Grand Paris et de ses politiques d'aménagement constitue un premier champ de recherche. Je travaille en particulier sur la constitution institutionnelle de la métropole et de son plan métropolitain d'habitat et d'hébergement qui doit être mis en place dans les mois à venir. Les hésitations politiques actuelles sont significatives et une prochaine conférence sur le Grand Paris doit éclairer l'avenir de la métropole.

J’entame également une nouvelle recherche sur le droit foncier aérien et la vente des droits à construire en surélévation à Paris, Londres et New York. Un nouveau marché relatif aux droits à construire au-dessus des immeubles existants émerge à Paris suite à la suppression du coefficient d'occupation des sols par la loi ALUR. J'étudie l'agencement de ce marché et le compare à ceux de Londres et New York.

En outre, au sein de l'École urbaine de Sciences Po, j’encadre des travaux d’étudiants relatifs aux politiques d'aménagement des quartiers de gare du Grand Paris Express. Un groupe a déjà conduit une étude comparative entre le Grand Paris, le Grand Londres et New-York et nous allons débuter une nouvelle enquête en janvier avec un autre groupe sur les expropriations engendrées par les opérations d’aménagement des transports dans les mêmes métropoles.

Enfin, je coordonne une série de séminaires mensuels et un colloque annuel sur le thème des politiques urbaines à Paris, Londres et New York. Autant de projets qui sont étroitement liés au programme de recherche Cities are back in town co-dirigé par Patrick Le Galès (CEE) et Marco Oberti (OSC).

Comment envisagez-vous la suite de votre parcours ?

J'ai été très chanceux tout au long de mon parcours. Sciences Po et le CEE en particulier m'ont offert un environnement de travail et un réseau de recherche inestimables pour un enseignant-chercheur en devenir. J'ai essayé de tirer le maximum des opportunités qui m'ont été offertes et cela a confirmé mon souhait de continuer dans le milieu de l'enseignement et de la recherche. Le format que cela prendra, je ne le connais pas encore. Je souhaite obtenir un poste stable même si les postes universitaires sont rares et très convoités. A plus court terme, les choses sont plus claires. Je continue mes recherches à Paris, Londres, Chicago et New York. J'ai plusieurs projets de publications et je m’apprête à enseigner dans une autre université. Enseigner c’est toujours apprendre, et cela est d’autant plus vrai lorsqu’on le fait dans plusieurs environnements.

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