Les vertus de la désobéissance

Contester, refuser, manifester... Pourquoi désobéir est-il si compliqué ? Et, pourquoi, malgré tout, est-ce une vertu en démocratie ? Frédéric Gros, professeur et chercheur en philosophie au Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF), interroge dans son dernier essai, Désobéir, les ressorts et raisons de la désobéissance.

En quoi le sujet de la désobéissance intéresse-t-il un philosophe ?

Je dirais que la philosophie nous permet de dépasser un premier niveau de sens de la désobéissance, comme par exemple le refus d’exécuter un ordre, de se plier à une règle commune, la révolte contre l’ordre établi, etc. Elle permet d’explorer ce qu’on pourrait appeler les conditions « spirituelles » de la désobéissance. D’abord, parce que son ennemi principal demeure l’opinion passivement partagée (la doxa), c’est-à-dire les préjugés, ces vérités qu’on pense parce que tout le monde les pense ou les a toujours pensées. La philosophie (ironie socratique, doute cartésien, définition kantienne des Lumières, « suspension » phénoménologique) refuse les fausses évidences et les certitudes vagues. Elle interroge et n’accepte rien d’avance. La philosophie se présente enfin comme une pensée « à la première personne ». Par là, je veux dire qu’elle exige de chacun qu’il pense à partir de son propre jugement plutôt que de répéter, même élégamment, même brillamment, la pensée des autres. Elle est ce régime de pensée pour et dans lequel, essentiellement, on ne peut pas se faire remplacer. Cette urgence de la première personne caractérise précisément la désobéissance : personne ne peut désobéir à votre place.

Que nous apprennent les penseurs qui s'y sont intéressés ?

Je crois que les grands penseurs de la désobéissance nous apprennent pourquoi, au fond, une désobéissance authentique, - refuser le diktat du conformisme, dénoncer l’intolérable même si cela représente un coût, accepter d’enfreindre la loi pour écouter sa conscience, etc.-,  est si difficile. Ils explorent les racines de l’obéissance, au-delà de la simple hypothèse de soumission (j’obéirais parce que je n’aurais pas d’autre choix) : la lâcheté, la paresse, la crainte de se retrouver seul, la peur de sa propre liberté. Je ne dis pas que désobéir constituerait forcément un acte glorieux en soi, pas plus que je ne condamne l’obéissance. Le problème, c’est évidemment de savoir à quoi on désobéit. Mais ce que je retiens, par exemple du texte de La Boétie sur « la servitude volontaire », c’est qu’on peut se rendre soi-même complice actif de sa propre obéissance : pour se faire aimer, pour vivre par délégation dans le maître adoré. Nous tressons trop souvent nous-mêmes les liens de notre soumission.

Désobéir est-il compatible avec la démocratie ?

On pourrait se dire qu’après tout désobéir en démocratie, c’est faire preuve d’une résistance coupable. Il n’y aurait de désobéissance légitime, héroïque, vertueuse que dans des régimes despotiques qui imposent par le sang des lois iniques. Désobéir en démocratie, ce serait forcément faire preuve d’une légèreté irresponsable et se comporter en enfant gâté. Après tout, les lois sont votées par des représentants du peuple démocratiquement élus, elles sont censées traduire l’intérêt commun, exprimer la volonté générale. Mais par « démocratie », on ne doit pas simplement entendre un ensemble de procédures, des règles majoritaires de prise de décision. La démocratie est aussi une exigence de justice, une vigilance critique. Les règles de comptabilité ne parviennent qu’à dégager des consensus, cette raison du « plus grand nombre » qui n’est jamais que fonctionnelle.

La notion de désobéissance civile est de plus en plus utilisée. Comment la définissez-vous ?

Il me semble qu’on doit d’abord souligner, au moins pour la distinguer de l’objection de conscience, son caractère collectif. On peut dire aussi de la désobéissance civile que le plus souvent, qu’on se souvienne de Gandhi ou de Martin Luther King, elle fait le choix de la non-violence. Enfin, il s’agit toujours, quand on conteste de manière publique et spectaculaire telle loi ou tel décret, d’en appeler à un principe de justice supérieur. Il me semble que les mouvements de désobéissance civile permettent de faire l’expérience vivante, explosive, de ce que les penseurs de notre modernité politique avaient construit comme ce moment du « contrat social » et qu’ils avaient placé dans une origine reculée et mythique. La désobéissance civile, c’est poser la question des modalités du « faire société ensemble » : que voulons-nous pour nous tous, comment voulons-nous être gouvernés ?

Propos recueillis par Marcelle Bourbier, Centre de recherches politiques (CEVIPOF)

À lire

Désobéir, Albin Michel, 2017, 144 p

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