L’homme qui veut faire parler les Europes

Énergique directeur du campus de Dijon spécialisé sur l’Europe centrale et orientale, le Tchèque Lukáš Macek voit grandir l’établissement au gré des vents contraires qui soufflent sur le continent.

« Cela me rappelle des souvenirs ! ». Assis à la cafétéria du campus de Sciences Po à Paris par un jour d’été pluvieux, Lukáš Macek, costume-cravate impeccable et sourire en coin inamovible, se rappelle ses années sur ce campus à la fin des années 1990. À cette époque, ses trois années d’études parisiennes parachèvent ses rêves d’enfance en Tchécoslovaquie, lorsque, très tôt, il s’est pris de passion pour la culture française et sa langue, qu’il a commencé à apprendre en autodidacte avant de prendre des cours du soir.

Du bloc soviétique à la France, parcours d’un francophile

Quand s’effondre le bloc soviétique en 1989, le jeune francophile se porte candidat pour « logiquement » intégrer un lycée en France, à Dijon. Il est tout aussi logiquement admis, et part pour la France à l’âge de 16 ans. « J’ai voulu réaliser ce que la génération de mes parents n’avait pu faire, en poursuivant mes études librement, en Europe de l’Ouest », se rappelle-t-il, le regard pétillant.

Après son lycée, il enchaîne avec une classe préparatoire à Dijon puis il rejoint Sciences Po à Paris. Diplômé en 1999, il retourne dans sa République Tchèque natale où il travaille cinq ans comme conseiller politique et attaché parlementaire auprès d’un sénateur, ancien ministre des Affaires étrangères. Mais, en 2001, la création d’un campus délocalisé de Sciences Po dédié à l’Europe centrale et orientale attire son attention…

En 2004, Lukáš Macek rencontre Richard Descoings, le directeur de Sciences Po de l’époque, pour un entretien d’embauche au cours duquel son profil « fait mouche ». Il devient alors le nouveau directeur du campus de Dijon. « Je suis retourné à Sciences Po… et à Dijon », se souvient-il, amusé. Lorsqu’il retrouve la ville de son adolescence, le campus frémit encore du dernier élargissement de l’Union Européenne, qui voit dix nouveaux pays la rejoindre. « C’était quelques mois avant mon arrivée, et pourtant, j’ai senti que le 1er mai 2004 avait été vécu comme un moment mythique qui a façonné l’identité du campus. »

Un Sciences Po très europhile à Dijon

Le nouveau directeur poursuit le développement du campus bourguignon et diversifie encore l'origine géographique des étudiants. Alors que les premières années voyaient essentiellement entrer des Français, des Russes, des Polonais, des Tchèques ou des Hongrois, le campus dijonnais accueille à présent une trentaine de nationalités, d’Europe occidentale comme orientale, mais aussi quelques Américains ou Chinois, sans oublier les quelque 40 % de Français.

Faire dialoguer les Europes, c’est ce que cherche avant tout à faire l’infatigable directeur, réputé pour ses emails nocturnes, voire très matinaux. La maquette pédagogique s’enrichit de nombreux cours, que viennent parfois donner d’anciens élèves du campus. « Notre objectif est que les étudiants aient une bonne maîtrise des institutions européennes et une meilleure connaissance de l’Europe Centrale, une région qui véhicule encore pas mal de démons et de fantasmes. » 

À l’occasion de l’école d’hiver 2016 du campus de Dijon, les étudiants ont ainsi pu se pencher sur l’histoire comparée du communisme en URSS, en Chine, en Europe centrale et en France, quand d’autres étudient les minorités en Europe ou suivent des enseignements approfondis sur les Balkans. 

En treize ans, Lukáš Macek a vu son campus évoluer à mesure que l’Europe s’ouvre. Sciences Po devient le lieu où se rencontrent et sympathisent des ressortissants d’États aux rapports parfois tendus. « C’est encourageant de voir ces étudiants qui arrivent à travailler ensemble et à se parler dans une ambiance apaisée », ponctue le directeur.

Lukáš Macek suit au plus près la vie associative du campus « dont les élèves sont les meilleurs développeurs ». Dijon est une ville de taille moyenne, ce qui permet aux étudiants de nouer facilement des partenariats avec les acteurs locaux, de lancer de nouveaux projets associatifs, initiative que Lukáš soutient le plus possible en mettant par exemple des locaux à disposition ou en allouant des subventions. « Il était toujours disponible, même quand il fallait ouvrir ou fermer le bâtiment à toute heure du jour ou de la nuit », se rappelle Dimitri Rechov, étudiant franco-russe qui l’a bien connu en tant que trésorier du Bureau des Elèves du campus de Dijon. 

Chaque 9 mai, la Journée de l’Europe est également l’occasion de parer les lieux aux couleurs de tout un continent, et sert de prélude aux collégiades, un tournoi artistique et sportif qui réunit une fois par an les sept campus de Sciences Po. Après avoir longtemps adopté une attitude qualifiée de « churchillienne » par leur directeur en matière de sport, les étudiants Dijonnais, vêtus de jaune et de bleu - les couleurs du campus - semblent aujourd’hui très mobilisés sur la question, notamment en football et en volley.

Des anciens « Dijonnais » qui s’entraident

« Lukáš Macek incarne l'identité européenne du campus. Les étudiants, y compris les anciens, prennent toujours plaisir à échanger avec lui, à prendre des selfies ou à scander son nom aux collégiades ! » se souvient Emma Giraud, ancienne étudiante, qui garde un très bon souvenir de son passage en Bourgogne malgré un rythme de travail intensif.

Après deux années dans une ambiance quasi-familiale, les Dijonnais d’adoption ne se perdent pas de vue, malgré des choix de master différents à Paris. L’association des anciens élèves du campus de Dijon a récemment connu un nouveau souffle, et lorsque les étudiants se retrouvent en master, « ils se serrent les coudes », décrit Lukáš Macek. Et le directeur de conclure sur cette private joke populaire chez les alumni : « Entre nous, on appelle ça la mafia dijonnaise, pour plaisanter. Où qu’ils soient, les anciens dijonnais se retrouvent et s’entraident ».

Noé Michalon, étudiant à l’École de journalisme de Sciences Po

Découvrir nos autres campus et leurs directeurs :

En savoir plus

Abonnez-vous à notre newsletter

Sir Austen Chamberlain, un alumnus so British

Sir Austen Chamberlain, un alumnus so British

Depuis sa création en 1872, Sciences Po a accueilli des milliers d’étudiants issus d’universités outre-Manche. Sir Austen Chamberlain, un diplômé de Cambridge promis à un brillant avenir dans la diplomatie européenne, fut parmi les tout premiers à y étudier. Célèbre pour son rôle dans les négociations des Accords de Locarno, pour lequel il reçut le prix Nobel de la paix, Austen Chamberlain occupa le poste de ministre des Affaires étrangères britannique pendant l’entre-deux-guerres de 1924 à 1929. Qu’a-t-il retenu de son passage à Sciences Po en tant qu’unique élève britannique de la promotion 1886, et comment ce séjour a-t-il forgé sa politique à une époque aussi charnière de l’histoire européenne ?

Lire la suite
“Retrouver le goût du partage démocratique”

“Retrouver le goût du partage démocratique”

Professeur à Sciences Po et ancien directeur du Centre d’études politiques de Sciences Po (Cevipof), Pascal Perrineau a été nommé le 17 janvier 2019 parmi les 5 garants du grand débat national. Comment envisage-t-il le débat ? Quels seront ses objectifs ? Réponse en vidéo.

Lire la suite
Livres : pourquoi Internet n'a pas tué le papier

Livres : pourquoi Internet n'a pas tué le papier

Par Dominique Boullier, Mariannig Le Béchec et Maxime Crépel. Les livres qui s’entassent dans votre bibliothèque sont-ils encore vivants ? Pourquoi les garder s’ils ne le sont plus ? Pourquoi l’attachement au livre imprimé ne se dément-il pas à l’heure du livre numérique ?

Lire la suite
“L’enquête révèle un paradoxe au sein de la société française”

“L’enquête révèle un paradoxe au sein de la société française”

Depuis 10 ans, le Baromètre de la confiance politique du Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF) mesure les niveaux de confiance accordés par les Français à leurs acteurs politiques, sociaux et économiques. Il révèle aussi les degrés de confiance personnelle et interpersonnelle : famille, voisins... et mesure les perceptions de l’avenir par les Français. À l’occasion de la parution de la 10e vague, entretien avec Martial Foucault, directeur du Centre de recherches politiques de Sciences Po.

Lire la suite
Et si vous étudiiez à Sciences Po cet été ?

Et si vous étudiiez à Sciences Po cet été ?

Vous êtes lycéen ou étudiant ? Vous souhaitez étudier les sciences humaines et sociales à Sciences Po le temps d'un été ? Les candidatures pour l’édition 2019 de la Summer School sont ouvertes, avec deux programmes distincts, l'un pour les étudiants, l'autre pour les lycéens. Voici ce qu’il faut savoir avant de déposer sa candidature.

Lire la suite
Italie : les clés de la popularité de Matteo Salvini

Italie : les clés de la popularité de Matteo Salvini

Par Michele Di Donato, Centre d'histoire de Sciences Po - En apparence spontanée et souvent même grossière, la communication de Matteo Salvini est coordonnée soigneusement et s'appuie sur un outil informatique très efficace. Il faut toutefois se garder de la tentation d’attribuer seulement à ces techniques la réussite de la communication de la Ligue. En effet depuis la crise de 2008, les partis qui proposent une distinction entre un « peuple » homogène et des « élites » corrompues, ont le vent en poupe un peu partout dans le monde.

Lire la suite
Concours juridiques : un palmarès 2018 brillant

Concours juridiques : un palmarès 2018 brillant

L’École de droit de Sciences Po confirme son excellent positionnement dans la préparation aux concours juridiques avec un taux de réussite de 45 % au concours 2018 de l’École Nationale de la Magistrature (ENM). Parmi les 180 étudiants de la classe préparatoire ayant présenté le concours, 79 ont été admis. Huit d’entre eux figurent dans les dix premiers du classement, et vingt parmi les trente premiers.

Lire la suite
Engagée pour les océans

Engagée pour les océans

À l’occasion de la Semaine des Océans à Sciences Po, nous avons rencontré Ève Isambourg, étudiante en 3ème année du Collège universitaire et activiste pour la protection des océans. Après deux ans sur les bancs du campus de Paris, Ève a consacré sa troisième année à l’étranger à mobiliser les esprits sur les questions océaniques autour du monde. Dernière étape de sa mission et non des moindres : une conférence devant l’ONU à New York.

Lire la suite
Le migrant est l’avenir du monde

Le migrant est l’avenir du monde

Par Bertrand Badie (CERI). Le débat sur la migration est stupéfiant et pourtant il dure, s’enlise et même s’encastre dans l’ordinaire de notre culture politique contemporaine. Il paralyse l’Europe qui en parle tout le temps, mais n’en délibère jamais. Il envahit les propagandes partisanes et s’impose comme une sorte de friandise électorale dont se délectent les populistes de tous poils, de droite et maintenant d’une certaine gauche. Il tétanise les gouvernements qui craignent que le respect de la vérité ou qu’un sursaut d’humanisme ne leur vaillent une chute dans les sondages.

Lire la suite
L’espionne qui venait de Sciences Po

L’espionne qui venait de Sciences Po

Jeannie de Clarens, née Rousseau, première de sa promotion en juillet 1940, entame au sortir de la rue Saint-Guillaume une carrière d’espionne-interprète exceptionnelle. À 23 ans, elle a offert aux Alliés un des renseignements les plus précieux de la Deuxième Guerre Mondiale. Une véritable héroïne de “l’armée des ombres”, à qui Sciences Po rend aujourd’hui hommage en baptisant un des ses amphithéâtres à son nom.

Lire la suite