Juin 1967, la guerre la plus longue

Par Samy Cohen (CERI). 1967-2017 : 50 ans sont passés depuis la victoire écrasante de Tsahal sur les armées égyptienne, syrienne et jordanienne, remportée au terme d’une guerre de six jours, la « plus courte de l’histoire d’Israël ». Un puissant sentiment d’optimisme s’emparait alors des Israéliens, sûrs que face à leur armée « invincible », les Arabes n’avaient plus d’autres choix que de négocier un accord de paix. Cette euphorie est assez compréhensible. La population venait de vivre des semaines d’angoisse éprouvantes, convaincue que Gamal Abdel Nasser lancerait une attaque-surprise.

Plus discutable est la construction ex-post qui a été faite de la nature de cette guerre. Ce n’est pas la plus courte mais la plus longue des guerres d’Israël. Celle des Six Jours peut se lire comme la matrice, le prélude à une longue période d’insécurité et de conflits à répétition, au cours desquels des milliers d’Israéliens ont péri, sans compter les nombreuses pertes civiles palestiniennes et libanaises. La victoire-éclair de 1967 a suscité une puissante volonté de revanche de la part des perdants et des dominés. Elle a transformé la guerre des Six Jours en une guerre de cinquante ans, ponctuée de périodes d’accalmie plus ou moins brèves.

Après l’OLP, le Hezbollah

Dès 1967, Tsahal, l’armée israélienne, eut maille à partir avec une OLP réorganisée sous la houlette de Yasser Arafat. En représailles à un attentat, perpétré contre un autocar dans le désert de l’Arava, l’armée lança, en mars 1968, une importante opération militaire sur le QG d’Arafat de Karameh en Jordanie. Elle passa pour un échec : Tsahal perdit 33 hommes et pour l’OLP ce fut l’occasion de recruter de nombreux volontaires. Au Sud-Liban, les fedayins palestiniens commencèrent à lancer des attaques contre les villages israéliens bordant la frontière.

Le raïs égyptien Anouar el-Sadate donne l’accolade à Yasser Arafat, en juin 1974, lors d’une cérémonie marquant le septième anniversaire de la guerre des Six Jours. Tribes of the World/Flickr, CC BY-SA

Puis l’Égypte, à son tour, défia Israël, provoquant deux conflits armés. Si la guerre d’Usure (1969-1970) ne modifia pas le rapport de force entre les deux pays, celle du Kippour fut autrement plus grave. Elle commença le 6 octobre 1973 par une vaste offensive de l’armée égyptienne contre la ligne Bar-Lev, des fortifications érigées le long du canal de Suez, dont l’ampleur et l’efficacité ont surpris les dirigeants israéliens. Au bout de trois semaines de combats très durs, au sud comme au nord contre la Syrie, Tsahal put inverser la situation en sa faveur, mais au prix de 2 500 soldats tués.

En juin 1982, le gouvernement de Menahem Bégin lança l’opération « Paix en Galilée » au Liban, dans le but de se débarrasser une fois pour toutes de l’OLP et d’œuvrer en faveur d’un État dominé par les chrétiens, avec qui Israël signerait un traité de paix. Elle tourna au fiasco. Arafat fut vaincu et évacué vers la Tunisie, mais l’OLP ne fut pas mise hors jeu.

Et surtout une nouvelle guérilla émergea, celle du Hezbollah, qui introduisit au Proche-Orient la technique des attaques-suicides. Un contingent de 2000 soldats fut chargé d’entretenir une zone de sécurité au Sud-Liban. Ce fut un piège dans lequel Israël s’enferma pendant 15 années, le Hezbollah harcelant régulièrement ses troupes, enlevant et tuant des soldats. L’armée perdit 1 500 hommes entre 1982 et 2000, pour un résultat calamiteux.

Vaincre le terrorisme à tout prix

Dans les territoires occupés la situation ne cessait de se dégrader. Les problèmes de fond, tels que les aspirations nationales ou les problèmes économiques et sociaux des Palestiniens, étaient ignorés. La tension s’aggrava avec le développement des colonies. En décembre 1987 éclata la première Intifada, la « révolte des pierres ». L’armée mit en œuvre une politique de châtiments collectifs destinée à briser le moral des insurgés, procédant à des arrestations par milliers.

Mais toutes ces mesures renforcèrent la résistance. Au bout de plusieurs années de vaine répression, Yitzhak Rabin devait se résoudre à l’idée qu’il n’y aurait pas de solution militaire à ce conflit. Une prise de conscience qui ne fut pas étrangère à la signature des accords d’Oslo, en 1993, actant la reconnaissance mutuelle entre Israël et l’OLP.

Bill Clinton, Yitzhak Rabin et Yasser Arafat le 13 septembre 1993, à la Maison Blanche. Un bref intermède de paix. US governement/Wikimedia

Mais cette nouvelle ère porteuse d’espoir de paix fut combattue par les radicaux des deux bords. Le Hamas et le Djihad islamique lancèrent leurs attaques-suicide dès 1994, tandis que la droite s’en prenait à Rabin, assassiné par un jeune colon extrémiste en novembre 1995. En juillet 2000, Ehud Barak retira l’armée du Sud-Liban et reprit le processus de paix, gelé par son prédécesseur Benyamin Netanyahu, mais sans aboutir à un quelconque résultat. En septembre éclatait alors la seconde Intifada, sous la forme d’attaques terroristes faisant plus d’un millier de morts, et contribuant largement à son échec aux élections de février 2001, face à Ariel Sharon.

Convaincu de la nécessite de vaincre le terrorisme à tout prix, Sharon ordonna à l’armée, en avril 2002, de pénétrer dans Djénine, sous contrôle de l’Autorité palestinienne. Suite à l’opération « Rempart » les principales cellules radicales furent démantelées. Fin 2004, les Israéliens recommençaient à vivre normalement. Toute menace n’était pas écartée pour autant. Tsahal et le Shin Beth (le service de sécurité israélien) continuant, jusqu’à ce jour d’ailleurs, infiltrations et arrestations. La seconde Intifada a fait plus de 4000 tués parmi les civils palestiniens.

Le Hamas et le Hezbollah plient mais ne rompent pas

Vaincu en Cisjordanie, le Hamas se replia sur son fief de Gaza, gardant une capacité de nuisance non négligeable. Conscient que la présence israélienne dans la bande de Gaza était une absurdité, Ariel Sharon annonça, en 2003, son intention de retirer l’armée et les 7 500 colons. Mais le désengagement terminé en 2005, les tirs de roquettes Kassam reprirent.

La tension s’aggrava, en juillet 2006, avec la seconde guerre du Liban, l’évènement le plus traumatisant de cette période. Le premier ministre israélien Ehud Olmert décida de lancer une offensive contre le Hezbollah pour le punir de son attaque contre un fortin situé au long de la frontière avec le Liban. Ses infrastructures et plusieurs sites civils dans Beyrouth furent bombardés. Des centaines de Katioucha furent tirées vers Israël. Résultat : Tsahal n’atteignit aucun de ses objectifs militaires et perdit plus d’une centaine de soldats. Compte tenu du réarmement massif du Hezbollah, un nouvel affrontement aurait des conséquences incalculables.

Les attaques du Hamas au sud se poursuivirent s’ajoutant à l’humiliant enlèvement du caporal Gilad Shalit qui était survenu en juin 2006. Le Hamas réclama pour sa libération l’élargissement d’un millier de prisonniers incarcérés en Israël, qu’il finit par obtenir. Ces attaques exaspérèrent l’opinion publique qui réclama vengeance. L’opération « Plomb durci » menée à Gaza, fin 2008-début 2009, fut meurtrière, faisant 1 390 morts, dont plus de 750 civils, selon l’ONG B’tselem.

Démonstration de force du Hamas en 2007, à Ramallah (Cisjordanie). Hoheit/Wikimedias, CC BY-SA

Mais les tirs de roquettes reprirent peu après et conduisirent en 2012 à l’opération « Pilier de défense » qui dura une semaine et fut marquée par l’élimination du chef des Brigades Iz-al Din al-Qassam, Ahmed Jaabari. Les hostilités repartirent de plus belle à l’été 2014, suite à l’enlèvement et l’assassinat de trois jeunes israéliens en Cisjordanie, attribués par le gouvernement israélien au Hamas, qui conduisirent à l’opération « Bordure protectrice ».

L’« armée la plus puissante au Proche-Orient » ne réussit pas, au terme de 50 jours de combats, à vaincre militairement les quelques milliers de combattants du Hamas, même si elle les a sérieusement affaiblis. Elle subit alors les pertes les plus importantes qu’elle ait connues lors d’un affrontement avec ce mouvement : 64 soldats, sans compter les 8 civils tués. Plus de 2 000 Palestiniens trouvèrent la mort, dont la moitié étaient des civils.

Victoire empoisonnée pour Israël

La victoire de juin 1967 était censée assurer la sécurité d’Israël, renforcer sa capacité de dissuasion et ouvrir la voie à un accord de paix avec le monde arabe. Certes, la paix a été conclue avec l’Égypte en 1979 (puis en 1994 avec la Jordanie), mais c’est la guerre du Kippour et non celle des Six Jours qui a permis à Anouar el Sadate de se rendre à Jérusalem la tête haute.

Pour le reste, la victoire-éclair de 1967 a eu des conséquences dramatiques pour Israël : occupation des territoires, prolifération de colonies de peuplement, éveil d’un nationalisme palestinien, radicalisation des groupes armés hostiles à Israël, émergence d’un messianisme juif agressif, fracture sociétale entre colombes et faucons et entre religieux et laïcs, et enfin pertes importantes en vies humaines des deux côtés, israélien et arabe. La dissuasion, quant à elle, n’a fonctionné que par intermittence et chaque confrontation oblige Tsahal à élever le niveau de sa riposte.

Le grand paradoxe est qu’en juin 1967 Israël n’avait pas de projet d’expansion territoriale. Il fit cette guerre le dos au mur. Il dut ensuite gérer cette victoire pour le moins empoisonnée, et il le fit mal. Le refus arabe exprimé à Khartoum, en septembre 1967, de négocier avec Israël servit les tenants de la colonisation, alors qu’au départ l’occupation se voulait temporaire. Un sentiment d’invincibilité modifia de fond en comble l’état d’esprit des dirigeants, convaincus qu’il n’y avait nulle urgence à se défaire de ces territoires.

Mur de séparation bâti par Israël à Jérusalem-Est. W. Robrecht/Wikimedia, CC BY-SA

Dès juin 1967, plusieurs personnalités, comme Aryé Eliav, le général Mati Peled et Uri Avnery, s’engagèrent en faveur d’un État palestinien. Mais Golda Meir fit la sourde oreille. Un quart de siècle plus tard, Yitzhak Rabin signait les accords d’Oslo, avec toutefois une sérieuse réserve : il ne voulait pas d’un État palestinien mais d’une « entité moins qu’un État ». Il le répétera encore la veille de son assassinat.

The ConversationLes Israéliens, naguère euphoriques, se sont laissé convaincre qu’ils devront « vivre éternellement par l’épée » et que les territoires sont plus importants que la paix. Qu’elle est loin, la jolie victoire de 1967 !

Samy Cohen, directeur de recherche émérite, Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI).

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

J-7 avant la diplo 2017 !

J-7 avant la diplo 2017 !

Célébrer. Partager. Inspirer. Tels seront les maîtres-mots de la cérémonie du diplôme, qui rassemblera, vendredi 30 juin et samedi 1er juillet 2017, 1800 diplômés et leurs 3200 invités au grand auditorium de la Maison de la Radio. Une fête qui couronne des années fondatrices, et marque l’entrée dans un avenir où toutes les portes sont ouvertes pour nos étudiants. Une cérémonie qui sera à suivre en direct sur notre chaîne Livestream. Et à partager via le hashtag #scpograd2017.

Lire la suite
Cap sur le Moyen-Orient

Cap sur le Moyen-Orient

La connaissance du Moyen-Orient est un enjeu social et politique majeur. Pour faire face à une forte demande de recherche spécialisée sur cette région, Sciences Po s’associe à l’Inalco pour proposer un nouveau double diplôme de recherche.

Lire la suite
Sur le terrain des inégalités scolaires

Sur le terrain des inégalités scolaires

Directrice de recherche CNRS à l’Observatoire sociologique du changement (OSC) et membre du Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (LIEPP), Agnès van Zanten a reçu une médaille d’argent CNRS 2017. Cette médaille, - très rarement remise à un chercheur en sciences humaines et sociales -, distingue les scientifiques dont les travaux sont reconnus sur le plan national et international. Portrait d’une femme qui se consacre avec passion, curiosité et humanité à l’étude des inégalités scolaires, en France et à l’étranger.

Lire la suite
« Cette France de gauche qui vote Front national »

« Cette France de gauche qui vote Front national »

En se qualifiant pour le second tour de l’élection présidentielle, Marine Le Pen a conforté la position du Front national au premier rang des forces politiques en France. Dans son dernier ouvrage, Cette France de gauche qui vote FN (éd. Seuil), Pascal Perrineau, professeur des universités à Sciences Po,  enquête sur ces électeurs de gauche qui ont contribué à installer un parti dit d’extrême-droite sans avoir l’impression de renier en quoi que ce soit leurs convictions. Analyse.

Lire la suite
Junior Consulting, l’asso qui fait carrière

Junior Consulting, l’asso qui fait carrière

Fondée en 1980, l’association Junior Consulting de Sciences Po est une des premières junior entreprises créées en France. Véritable cabinet de conseil étudiant, Junior Consulting propose aux étudiants des missions dans les conditions du réel. Ou comment acquérir de l’expérience tout en arrondissant ses fins de mois. Rencontre avec Marine Poylo, présidente, Roxane Salabi, responsable qualité, et Rozenn Bichon, responsable affaires publiques de l’association.

Lire la suite
5 chiffres clés sur le projet Welcome Refugees

5 chiffres clés sur le projet Welcome Refugees

Depuis mars 2016, Sciences Po accueille chaque année une promotion d’étudiants demandeurs d’asile ou réfugiés. Cette initiative, lancée par nos étudiants et baptisée Welcome Refugees, est désormais devenue un programme à part entière, en partenariat avec l’ONG Wintegreat. Sciences Po accueillera à la rentrée sa troisième promotion. L’occasion de faire un bilan en 5 chiffres clés.

Lire la suite
Sciences Po passe le Bac

Sciences Po passe le Bac

Vous révisez le Bac ? Sciences Po vous accompagne dans la dernière ligne droite avec sa nouvelle série vidéo “Sciences Po passe le Bac”. À chaque épisode, un prof de Sciences Po traite un sujet des annales du Bac en sciences sociales. Quel plan ? quelles notions-clés ? que faire des documents ? quel piège à éviter ? En moins de 7 minutes, de quoi se préparer à l’épreuve avec méthode, précision, et clarté.

Lire la suite

"On me dit que je suis trop jeune pour la politique"

Elle est étudiante à Sciences Po, elle a eu 18 ans lors de l’entre-deux tours de l’élection présidentielle et elle est déjà candidate. Morgane Guerreau est la plus jeune représentante de ces élections législatives 2017, investie sous la bannière du parti Allons Enfants. Ses thèmes de campagne ? L'écologie, l'Europe, le numérique... Morgane Guerreau est représentative d’une jeunesse qui n’a plus envie d’attendre que ses préoccupations soient débattues à l’Assemblée. Interview.

Lire la suite
Réinventer le monde

Réinventer le monde

Du 31 mai au 4 juin, environ 600 étudiants venus du monde entier se sont réunis à Sciences Po pour repenser les relations internationales en participant au Paris International Model United Nations (PIMUN). Cette manifestation, qui se tient chaque année à Paris, a été fondée en 2011 par des étudiants de plusieurs universités prestigieuses, dont Sciences Po, HEC et La Sorbonne.

Lire la suite
Nouveau double diplôme entre Sciences Po et HEC

Nouveau double diplôme entre Sciences Po et HEC

Sciences Po, première université française en sciences sociales, s’associe à la business school française HEC pour lancer un master commun. Celui-ci combinera le Master in Business Administration (MBA) de HEC et le Master in Public Affairs (MPA) de Sciences Po.

Lire la suite