Homme & féministe, un engagement improbable ?

Le sociologue Alban Jacquemart sera le modérateur de la conférence de jeudi 1er octobre consacrée à “l’engagement des hommes pour l’égalité des sexes”, dans le cadre de la journée HeForShe à Sciences Po. Dans son ouvrage Les hommes dans les mouvements féministes. Socio-histoire d’un engagement improbable, il a raconté l’histoire et les parcours complexes des militants masculins engagés pour la cause des femmes. Entretien.

Vous avez étudié la socio-histoire des militants féministes en France depuis les années 1870. Pouvez-vous nous rappeler les grands épisodes de cette histoire méconnue ?

Alban Jacquemart : L’histoire des mouvements féministes est d’abord une histoire de l’autonomisation des femmes dans la lutte pour la défense de leurs droits. Au moment où le mouvement féministe se structure, dans les années 1870, les hommes apparaissent comme des militants incontournables en raison de leur accès bien plus grand à un ensemble de ressources mobilisables pour l’action politique. Les hommes sont donc des militants recherchés jusque dans l’entre-deux-guerres, même si dès les années 1900 les militantes affirment la nécessité de laisser la direction du mouvement féministe aux femmes.

La décennie 1970 marque dans ce sens une forte rupture : non seulement elles revendiquent des espaces non-mixtes, mais de surcroît la présence des hommes dans des espaces féministes est en permanence évaluée au regard de leurs pratiques militantes. A partir du milieu des années 1990, une partie des associations met à nouveau en avant la mixité, mais l’engagement des hommes reste soumis à la vigilance des militantes, attentives au risque de reproduction de la domination masculine au sein même des collectifs militants. Au final, ces réévaluations constantes ont eu pour conséquence de faire globalement diminuer la part des hommes dans les collectifs féministes mixtes : les hommes étaient environ un tiers des militant.e.s à la fin du 19ème siècle, mais moins de 15% dans les années 2000.

Votre ouvrage décrypte aussi les ressorts de ce militantisme “improbable”. Comment devient-on un militant féministe ?

A. J. : Les logiques d’engagement sont toujours des processus complexes. Pour les militants féministes, on peut d’abord dégager un ensemble de caractéristiques qui disposent ces hommes à l’engagement en général, comme le fait d’appartenir aux classes moyennes et supérieures, d’être blanc et de bénéficier de « disponibilités biographiques ». Ils sont également caractérisés par des socialisations, dans leur enfance, leur vie professionnelle ou amoureuse, qui vont les sensibiliser aux enjeux féministes. Mais le passage à l’engagement ne se fait qu’en raison d’un militantisme politique préalable : c’est parce qu’ils militent d’abord dans des groupes politiques proches de collectifs féministes qu’ils deviennent des militants féministes.

Au regard de cette histoire méconnue et complexe, où en est l’engagement féministe des hommes aujourd’hui ? Quels en sont les traits actuels ? Comment s’entendent militants féministes des deux sexes ?

A. J. : L’espace féministe contemporain voit toujours cohabiter des groupes mixtes et des groupes non-mixtes. Dans les associations mixtes, la situation a évolué depuis quelques années. Tandis que certains groupes (comme Mix-Cité ou Osez le féminisme !) valorisaient fortement la présence des hommes, les associations mixtes ne posent plus aujourd’hui cette question en enjeu central. Elles sont ouvertes aux hommes mais sont davantage attentives à se préserver autant que possible de la reproduction des rapports sociaux de sexe qu’à promouvoir la participation des hommes.

Vous animez la conférence de jeudi à Sciences Po dans le cadre de la journée HeForShe, un mouvement qui vise à unir hommes et femmes pour l’égalité des sexes. Ce mouvement est-il un symbole des nouvelles formes de l’engagement féministe ? Comment le placez-vous dans cette histoire ?

A. J. : Ce qui est intéressant c’est que la volonté d’impliquer des hommes dans les actions pour l’égalité des sexes est aujourd’hui portée par différent.e.s acteurs et actrices (État, entreprises, ONG) au moment où elle disparaît dans les associations féministes. En effet, les associations féministes contemporaines sont les héritières d’une histoire (qu’elles ont parfois vécue) qui leur a appris que les expériences militantes mixtes ont toujours mis en danger l’autonomie des femmes à définir les buts et les modalités de leurs combats. C’est pour cette raison qu’il n’y a plus aujourd’hui d’associations féministes qui portent un discours particulièrement fort sur l’engagement des hommes. Il est donc intéressant de voir comment les acteurs et actrices qui promeuvent aujourd’hui ce discours à partir d’autres espaces vont affronter cette question.

> Les hommes dans les mouvements féministes, socio-histoire d'un engagement improbable. Alban Jacquemart, Presses Universitaires de Rennes, 2015


Le 1er octobre : HeForShe s’installe à Sciences Po

Lancé par ONU Femmes, le mouvement HeForShe vise à unir les hommes et les femmes en faveur de l'égalité des sexes. À la suite de l’actrice Emma Watson, ambassadrice de bonne volonté pour ONU Femmes, de nombreuses personnalités se sont déjà engagées, dont Frédéric Mion, reconnu comme l'un des dix présidents d'université dans le monde champions de l'égalité entre les femmes et les hommes.

Dans ce cadre, Sciences Po accueille le 1er octobre l'équipe de HeForShe pour son University Bus Tour, qui aura déjà parcouru les États-Unis et la Grande-Bretagne. Les étudiant-es, chercheur-es et personnels seront invité-es à se prendre en photo sur le photocall aux couleurs de HeForShe, et à témoigner de leur engagement pour l'égalité.

> Participez à la table-ronde “L’engagement des hommes pour l’égalité des sexes : nécessité, réalité ou utopie ?”, le jeudi 01/10/2015 à 14 h 45

> Posez vos questions via twitter avec le hashtag #HeforShe

Qui est Roland Marchal, incarcéré en Iran depuis juin 2019 ?

Qui est Roland Marchal, incarcéré en Iran depuis juin 2019 ?

Par Sandrine Perrot et Didier Péclard - Roland Marchal, incarcéré en Iran depuis juin 2019, est sociologue, chercheur CNRS au Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po depuis 1997. Il a consacré l’essentiel de son œuvre à l’analyse des guerres civiles en Afrique subsaharienne, notamment dans leur rapport à la formation des États. Homme de terrain, chercheur infatigable, méticuleux et exigeant, Roland Marchal est l’un des plus fins connaisseurs de la Somalie, mais son expertise s’étend à toute la Corne de l’Afrique, au Tchad, à la République centrafricaine et au Mali.

Lire la suite
Soutien à Fariba Adelkhah et Roland Marchal

Soutien à Fariba Adelkhah et Roland Marchal

Jeudi 17 octobre 2019. 

La détention en Iran de notre collègue Roland Marchal, directeur de recherche CNRS au CERI, vient d'être rendue publique. Pour des raisons de sécurité, les autorités françaises n'avaient pas encore révélé la nouvelle de son arrestation et nous avaient demandé de respecter cette consigne de discrétion.

Lire la suite
Qui est Fariba Adelkhah, incarcérée en Iran depuis juin 2019 ?

Qui est Fariba Adelkhah, incarcérée en Iran depuis juin 2019 ?

Par Jean-François Bayart - Incarcérée depuis le début du mois de juin en Iran, Fariba Adelkhah, spécialiste de l’anthropologie sociale et de l’anthropologie politique de l’Iran postrévolutionnaire, est chercheuse au Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI) depuis 1993. Ses travaux initiaux portaient sur les femmes et la Révolution islamique. Ses recherches actuelles portent sur la circulation des clercs chiites entre l’Afghanistan, l’Iran et l’Irak. Portrait scientifique de cette chercheuse de terrain, reconnue internationalement et respectée par ses pairs, aujourd'hui prisonnière scientifique.

Lire la suite
“Venir d’un lycée de zone rurale et faire Sciences Po

“Venir d’un lycée de zone rurale et faire Sciences Po"

A l’origine association dédiée uniquement aux jeunes basques, “Des territoires aux grandes écoles” est aujourd’hui une fédération établie à l’échelle de toute la France. Son objectif ? Encourager les lycéens des zones rurales à oser candidater dans l’enseignement supérieur. Interview avec Mandine Pichon Paulard, étudiante et présidente de l’antenne Sciences Po de l’association. 

Lire la suite
16 nouveaux chercheurs à Sciences Po

16 nouveaux chercheurs à Sciences Po

16 académiques permanents ont rejoint Sciences Po en cette rentrée 2019. Une grande diversité les caractérise, qu'il s'agisse de leurs universités d'origine, de leurs parcours, de leurs disciplines ou encore de leurs spécialités.

Lire la suite
Solitude moderne

Solitude moderne

Des électeurs qui ne croient plus en rien et surtout pas en leurs institutions, qu’elle soient politiques ou autres. Une solitude prégnante liée à la société post-industrielle et à ses modes de travail et de vie. Voici le cocktail détonnant qui serait aux origines du populisme d’après quatre chercheurs. Après avoir mené un long travail d’enquête, ils livrent les résultats de leurs travaux - et des pistes de solutions -, dans “Les origines du populisme”, paru chez Seuil. 

Lire la suite
Jeremy Rifkin : transformer nos sociétés grâce à un

Jeremy Rifkin : transformer nos sociétés grâce à un "New Deal vert"

Révolutionner l'économie pour sauver la planète : oui, mais comment ? Jeremy Rifkin était le 17 octobre 2019 l'invité de Sciences Po pour défendre son "New Deal vert", un ambitieux programme visant à penser l'après-carbone. Pour l'essayiste américain, spécialiste des questions énergétiques et climatiques, il ne faudra qu'une décennie pour voir les énergies fossiles s'effondrer. Il est dès lors urgent de construire un nouveau modèle de société.

Lire la suite
Erasmus : Vivre L’Europe

Erasmus : Vivre L’Europe

Sur l'année universitaire 2018-2019, plus de 500 étudiants de Sciences Po ont participé à un programme Erasmus+, et 650 ont été reçus à Sciences Po : comme chaque année, Sciences Po participe activement au programme Erasmus ! Notre université n’est pas seulement membre active de ce programme, elle est aussi impliquée dans de nombreuses initiatives visant à construire une Europe plus forte et plus unifiée dans les domaines de l'éducation et de la mobilité. 

Lire la suite
Qu'apprend-on au Collège universitaire ?

Qu'apprend-on au Collège universitaire ?

La pluridisciplinarité. La troisième année à l’étranger. L’histoire. La science politique. Étudier à Paris. Ne pas étudier à Paris. Chaque étudiant a sa raison bien à lui de choisir le bachelor de Sciences Po. Mais de quelles sciences humaines et sociales parle-t-on ? À quoi cela peut-il bien servir plus tard ? Entretien avec la doyenne du Collège universitaire, Stéphanie Balme, sur cette formation “iconique” du parcours à Sciences Po.

Lire la suite