Enseigner le renseignement. Un cours unique en son genre avec Philippe Hayez.

Magistrat à la Cour des comptes, Philippe Hayez (photo) a travaillé à la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) de 2000 à 2006, où il a rencontré l’ambassadeur Jean-Claude Cousseran, qui a dirigé ce service entre 2000 et 2003. C’est aujourd’hui dans les salles de cours de Sciences Po qu’ils se retrouvent comme professeurs. Responsables de la spécialité “renseignement” de l’École des affaires internationales (PSIA), leur cours Renseigner les démocraties, renseigner en démocratie - qui est aussi le titre de leur ouvrage paru fin mars 2015 - propose une approche pragmatique de cet enjeu considérable. Et pourtant largement méconnu en France. Entretien. 

  • Le renseignement est un sujet peu étudié et peu enseigné en France. Pourquoi un tel cours à Sciences Po ?

Philippe Hayez : Le renseignement constitue un objet académique non identifié en France : on a du mal à le rattacher à une discipline universitaire car il est à la frontière entre les relations internationales, le droit, la défense...Ce qui en fait donc un sujet parfait pour Sciences Po !

En réalité, Sciences Po est même, depuis 2007, le seul endroit en France où l’on donne un cours sur ce sujet totalement ignoré par l’académie.

  • C’est pourtant une discipline familière dans le monde anglo-saxon ?

P. H. : Oui, dans les universités américaines ou britanniques, les intelligence studies représentent un objet d’études très familier, bien structuré. En France, on a un vrai retard à rattraper sur ce plan. On a entretenu pendant très longtemps une culture de la distance par rapport au renseignement, qui alimente toutes sortes de fantasmes. Aujourd’hui, les mentalités évoluent. L’idée de ce cours, c’est d’accompagner cette maturité nouvelle sur le sujet. Avec notre regard de praticiens, nous voulons simplement montrer la réalité sur un enjeu devenu aujourd’hui considérable : la plupart des pays occidentaux ont doublé ou triplé leur budget consacré au renseignement depuis 2001.

  • Vous avez tous deux exercé des responsabilités dans le renseignement en France. À quoi vous sert cette expérience ?

P. H. : Chez nous, c’est clairement la pratique qui a devancé la théorie ! Il y a peu de littérature sur le sujet : notre expérience nous permet sans doute de savoir ce qui est essentiel et ce qui est accessoire, et d’éviter les contre-vérités, sans être devenus prisonniers d’un milieu.

Lorsque nous étions à la DGSE avec Jean-Claude Cousseran, nous n’avons pas chômé avec la gestion du 11 septembre 2001, l’engagement en Afghanistan et la montée des tensions en Iraq. Après avoir quitté nos fonctions et sans révéler aucun secret, nous avons souhaité construire une réflexion sur la politique publique du renseignement, sujet totalement ignoré par l’académie...mais aussi occulté par l’État qui ne l’assumait pas alors en tant que politique publique ! Nous l’avons proposé à Ghassan Salamé au moment de la création de l’École des Affaires internationales (PSIA) de Sciences Po, qui comprit que cette nouveauté était représentative de l’originalité du cursus proposé aux élèves. Nous lui sommes vraiment gré de nous avoir fait confiance pour créer cette concentration thématique en “intelligence”, qui existe depuis cinq ans désormais et est également proposée, dans un esprit un peu différent, depuis l’an dernier aux élèves de master de l’École des affaires publiques.

  • Quel est le principe de votre cours ?

P. H. : Le cours se fonde sur l’approche comparatiste, selon le modèle de PSIA et de Sciences Po en général. Nous étudions les différents modèles mis en place dans les démocraties libérales. C’est un vrai cours de politique publique, et pas uniquement de techniques de renseignement. On joue sur les deux facettes du terme anglais “intelligence studies”. Le cours porte à la fois sur la politique de renseignement, et la politique du renseignement. D’un côté, le renseignement comme un outil de politique publique, dont la mobilisation s’impose. De l’autre, l’étude d’un objet compliqué, difficile à cerner, que certains ont même défini comme « sale » et qui justifie une vigilance particulière. Cela impose de comprendre le fonctionnement de  la machinerie du renseignement, et en particulier de ses conditions de pilotage et de contrôle.

  • Quels sont les modèles que vous étudiez ?

P. H. : C’est d’abord, évidemment, le modèle anglo-saxon qui s’impose, car il est bien connu et documenté. Mais nous étudions d’autres expériences intéressantes et moins connues comme le modèle espagnol, allemand ou canadien. On théorise le modèle français grâce à ces comparaisons. Et nous faisons intervenir des praticiens : le directeur général de la DGSE française, mais aussi des responsables de services étrangers.

  • Quel est l’objectif pour vos étudiants ?

P. H. : L’objectif professionnel, c’est de permettre à ces futurs acteurs dont la plupart vivront et travailleront à l’étranger d’interagir sans fantasmes avec les professionnels du renseignement. Pour cela, il faut avoir compris ses fondamentaux. Mais les perspectives d’évolution des services montrent qu’une familiarisation avec le sujet peut aussi constituer un débouché nouveau et intéressant pour ces diplômés. Les agences de renseignement recrutent de plus en plus de contractuels, et ce sont des services qui grandissent très vite, avec des besoins en recrutement plus élevés que ceux des Ministères des Affaires Étrangères ou de la Défense !

Mais, quel que soit leur projet de carrière, il nous semble cependant essentiel de rappeler que nous nous adressons avant tout à de futurs citoyens des démocraties, qui doivent se doter du vocabulaire et de la boîte à outils nécessaire pour se positionner sur un sujet aussi sensible. Ce qui nous paraît important, c’est de développer le sens critique des étudiants, de stimuler leur réflexion par rapport à une actualité très riche et qui déclenche souvent plus d’émotion que de raison.

  • C’est le cas avec la loi qui vient d'être adoptée sur le renseignement...

P. H. : Oui, et la polémique qu’elle suscite montre bien la difficulté à avoir une attitude raisonnée commune sur ce sujet, parce qu’on est trop soit dans l’ignorance, soit dans le fantasme. En fait, cette loi aborde les mêmes questions que notre cours : à quoi sert le renseignement ? Dans quel objectif ? Quelles sont au sein de l’Etat les structures habilitées à le pratiquer ? Avec quelles techniques ? Sous quel contrôle ? On peut naturellement Avoir des avis divergents sur telle ou telle aspect de son contenu, mais ce projet permettra à la France de ne plus être pratiquement la seule démocratie à ne pas avoir de cadre juridique en la matière. Cette loi a le mérite d’en proposer un, même si c’est trop peu, et trop tard : l’Allemagne l’a fait en 1990 et le Royaume-Uni en 1994…

  • Cette loi répond-elle à un besoin ?

P. H. : La réponse peut être discutée, mais il était vraiment nécessaire qu’on se dote de ce cadre. Le renseignement sort d’un cycle de 25 ans de contre-terrorisme majoritaire. Pour la plupart des citoyens, il sert à les protéger dans le métro. Ce doit naturellement être le cas, dans la mesure du possible, mais son rôle ne se réduit pas à la sécurité : le renseignement permet aussi de garantir l’autonomie des nations, en leur permettant, par exemple, de vérifier les engagements diplomatiques. Cette loi permet de savoir comment positionner le renseignement dans les années qui viennent : c’est un signe de maturité démocratique qu’accepter de répondre à ces questions fondamentales.

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