“Réussir est une possibilité : j’en fais un devoir”

A la fois étudiant à l'École de Journalisme de Sciences Po et apprenti à la rédaction des sports de Canal +, Yanis Bacha réalise des commentaires audio-descriptifs des matches de foot de l’Euro. Un dispositif original mis en place par l’association Cafe Football* pour rendre la compétition accessible aux supporters aveugles et malvoyants. Rencontre avec Yanis, en direct depuis la tribune de presse du Stade de France.

Vous avez un parcours hors normes : handicapé moteur depuis votre enfance, vous avez étudié le droit à l’Université Panthéon-Assas (Paris II) avant d’intégrer l'École de journalisme de Sciences Po. Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir journaliste ?

Yanis Bacha : C’est d’abord un rêve d’enfant, qui a mûri avec le temps. Difficile de trouver un moment déclencheur. Probablement, ma fascination pour la télévision : des talk-shows de Thierry Ardisson, en passant par les débats politiques ou le journalisme d’investigation. Avec le recul, je dirais que c’est l’idée de transmettre ma passion. On dit souvent que le journaliste est un passeur entre un événement et son audience. Ce rôle me plaît bien : décoder l’information tout en innovant chaque jour pour la rendre plus accessible. Mon parcours universitaire m’a aidé, c’est vrai. Je suis très reconnaissant envers ceux qui m’ont tendu la main, qui ont cru en ce rêve et fait de l’auto-censure un concept à bannir. Évidemment, Sciences Po y a grandement contribué en m’ouvrant ses portes, et en m’ouvrant l’esprit sur le monde !

Vous travaillez depuis quatre ans maintenant à Canal +, en tant que journaliste, rédacteur et reporter spécialisé dans le football. D’où vient votre passion pour ce sport ?

Y. B. : De ma fascination pour ceux qui le pratiquent. Bizarrement, le fait de ne pas pouvoir y jouer moi-même n'est pas une source de frustration, mais de passion. Je me suis dit : “OK, tu ne seras pas footballeur professionnel, mais tu peux en parler et apporter ton regard !” Mon handicap s’est transformé en force, que j’ai investi dans la réalisation de mon rêve. La suite de mon parcours à Canal+ m’a permis de découvrir qu’à travers le prisme du football, on peut traiter une multitude de thèmes socio-politiques. C’est ce qui fait la beauté de ce sport !

Avez-vous un joueur préféré ?

Y. B. : Zinédine Zidane ! Pas seulement pour sa qualité intrinsèque de joueur : c’est surtout l’homme et ce qu’il représente qui m’intéresse. Issu de l’immigration et issu d’un milieu populaire, je me reconnais énormément dans ce personnage. C’est un exemple pour moi ! Après, ses deux buts de la tête le 12 juillet 1998 m’ont aussi aidé à l’apprécier…

Pendant l’Euro, vous faites une audio-description de matches pour les personnes aveugles et malvoyantes. En quoi l’audio-description diffère d’un commentaire sportif “classique” ? Votre formation à l’École de Journalisme vous aide-t-elle pour cet exercice ?

Y. B. : Tout d’abord, j’ai été très fier que Charly Simo et Jean-Marc Streel pensent à moi pour faire cela à l’occasion de l’Euro 2016, dans mon pays : l’événement a forcément une saveur spéciale. Pour pouvoir commenter, la condition requise était d’être étudiant en journalisme. J’ai donc été formé par la Fédération des Aveugles de France et l'association belge ASA dans le cadre du programme “Accès pour Tous”. À titre personnel, l’accessibilité est forcément une question qui me concerne, donc y participer était presque un devoir.

L'École de journalisme de Sciences Po m’a beaucoup aidé. Grâce à ses excellentes infrastructures, j’ai pu me préparer en dehors des cours, tout en étant encadré par des professeurs géniaux (que je ne remercierai jamais assez !) qui ont suivi ma progression. Car l’audio-description repose énormément sur le décryptage des “à côté” du match, comme l’animation dans les tribunes, la disposition tactique. C’est une sorte de commentaire radio, mais en plus détaillé. On doit être très précis et très rigoureux sur nos informations. J’ai été très étonné par la perception du football que les supporters malvoyants peuvent avoir. Certains sont incollables :  il y a donc une pression supplémentaire... qu’on oublie dès que l’arbitre siffle le coup d’envoi !

Le 11 juin vous étiez maître de cérémonie de la Nuit de l’accessibilité, organisée à Paris par J’accede, une association dédiée à améliorer l’accessibilité des lieux publics. Vous vous engagez aussi avec CAFE football pour l’égalité d’accès au football pour tous. Quelles valeurs souhaitez-vous transmettre et mettre en avant au travers de ces engagements ?

Y. B. : J’ai déjà une chance énorme d’avoir parcouru ce chemin. Cela a été possible grâce à des personnes et des organisations qui m’ont fait confiance. Pour moi c’est un devoir que de rendre à mon tour, à travers ces engagements, ce qui m’a été donné.

Je m’investis dans “J’accède” et “CAFE Football” car ils ont envie de faire bouger les lignes et que ces thématiques me concernent au quotidien. Sciences Po m’a clairement donné envie de m’impliquer dans le milieu associatif : c’est inscrit dans l’ADN de notre école. Et j’ai bien conscience qu’à travers ces engagements c’est aussi un peu Sciences Po que j’engage. Les encouragements réguliers que je reçois de la part de Frédéric Mion, notre directeur, vont dans ce sens et me poussent à aller plus loin. Réussir est une possibilité : j’en fais un devoir. Je suis en lutte permanente contre l’autocensure ; je veux faire prendre conscience à ceux qui hésitent qu’on peut se lancer quelle que soit notre condition ou notre origine, que tous les horizons sont possibles.

Quels sont vos pronostics pour l’Euro ? La France a t-elle une chance de gagner ?

Y. B. : Le premier tour aura prouvé, que tout est possible. Le fighting spirit des Islandais peut encore faire des ravages, même si les Allemands n’ont pas dit leur dernier mot. La France joue à domicile avec une belle génération de joueurs : elle a forcément une chance de gagner. J’espère qu’elle ira en demi-finale...

À plus long terme comment voyez-vous votre parcours ? Aimeriez-vous découvrir d’autres domaines ou médias en tant que journaliste ?

Y. B. : Seul l’avenir nous le dira… La richesse d’enseignements dispensés à Sciences Po amène forcément à s’intéresser à d’autres thématiques. Wait and see !

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Cafe Football est le prestataire de l’UEFA pour la mise en accessibilité de la compétition.

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