«Une privatisation de la démocratie est en train de s'opérer»

Fracture entre le peuple et les élites, inégalités, rejet du projet européen, tentation du nationalisme… De quoi ces signaux sont-ils le nom ? Dans La Démocratie de l’entre-soi, plusieurs chercheurs de Sciences Po livrent une nouvelle grille d’analyse pour comprendre pourquoi notre démocratie doute. Entretien avec Luc Rouban, co-directeur de publication de l’ouvrage et chercheur au Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF).

Dans cet ouvrage collectif co-dirigé avec Pascal Perrineau, vous réunissez à la fois des spécialistes de la sociologie politique empirique et de la philosophie politique pour aborder ce que vous nommez la « démocratie de l’entre-soi ». De quoi s’agit-il ?

Luc Rouban : Cet ouvrage met en lumière, aussi bien à travers des analyses empiriques* que des analyses de philosophie politique**, le fait qu’une privatisation de la démocratie est en train de s’opérer. Cette privatisation conduit à confondre le registre public et le registre privé que les révolutions américaine et française avaient séparés dans le processus de construction des démocraties modernes. Cette confusion des deux registres met directement en cause non seulement le principe mais aussi la pratique d’un espace public dans lequel la démocratie peut fonctionner. Au-delà de cette confusion, nous montrons que le « commun » ne se fabrique plus à partir du public mais à partir du privé, ce dernier ne se réduisant pas à l’individu mais englobe un pluralisme de collectifs d’ordre privé. Le politique s’élabore désormais à travers de multiples communautés de natures différentes, qu’il s’agisse de l’entre-soi des élites politiques, des possédants, de celui des familles, des groupes religieux, des nations, voire de certains choix partisans comme celui du Front national. Un tournant historique a été pris qui tourne le dos à la conception d’une démocratie ouverte à l’extérieur car confiante dans ses propres mécanismes d’intégration politique.

Quels sont les éléments les plus significatifs de cette fragmentation en de multiples communautés ?

L.R. : Cette évolution joue sur plusieurs plans mais de manière très convergente. Tout d’abord, la séparation entre les électeurs et les élus ou les gouvernants. Ces derniers semblent s’être enfermés dans un univers à part à la suite de leur professionnalisation. Ensuite, par le retour en force d’une forme de vote de classe qui ne dit pas son nom mais où la possession du patrimoine devient déterminante. Cette privatisation passe également par l’enfermement du débat démocratique dans des représentations genrées qui reproduisent sans cesse des clichés sur la singularité des femmes même au nom de leur émancipation, ou bien encore par l’importance qu’a prise l’intime dans le débat politique, qu’il s’agisse de la privatisation médiatique du personnel politique ou bien d’une politisation de la vie privée et familiale où s’élaborent et se transforment de plus en plus les convictions et les choix électoraux. Mais cette affirmation de l’entre-soi passe aussi par le retour des nationalismes et le rejet de l’Europe ou bien, et ce n’est pas la moindre des contradictions, par l’affirmation des idéaux républicains dans le cadre d’un discours sur les valeurs qui entretient la porosité entre public et privé et qui transforme la citoyenneté en affaire de conviction intime.

Comment cette évolution se traduit-elle dans le débat politique actuel ?

L.R. : On voit bien que la question des oligarchies est devenue centrale dans le débat politique en France comme dans bien d’autres pays européens. La fracture entre le peuple et les élites politiques est devenue un thème récurrent qui demandait que l’on s’y penchât sérieusement sans tomber dans les idées reçues sur l’existence d’une classe dirigeante toute-puissante. De la même façon, le débat sur le nationalisme méritait qu’on lui accordât une véritable réflexion sans, là encore, penser que ce concept est univoque et s’énonce de la même façon d’un pays à l’autre et d’un temps à l’autre. C’est en éclaircissant ces questions que l’on peut précisément démonter les discours populistes. Plus généralement, l’ouvrage montre pourquoi s’affirme une insatisfaction générale à l’égard des mécanismes démocratiques ou pourquoi les questions de morale personnelle prennent une si grande importance dans le débat électoral de l’élection présidentielle. Ces phénomènes ne sont que l’application ou la conséquence d’un brouillage des repères entre public et privé et d’une multiplication de communautés qui doivent cohabiter sans pouvoir nécessairement partager le même horizon politique. C’est bien là que l’offre politique est défaillante et que les cadres idéologiques habituels ne suffisent plus. Le socialisme a perdu son identité alors que pèsent sur les solutions libérales toutes les ambiguïtés qui caractérisent son histoire en France. La campagne présidentielle a bien illustré ces deux problèmes car on s'est acheminé plus vers un vote par défaut ou un vote par rejet que vers un vote d’adhésion.

Si le modèle démocratique actuel est arrivée à bout de souffle, faudrait-il le réinventer ? Si oui, comment ?

L.R. : Il semble bien qu’on soit arrivé au bout d’une formule démocratique que l’on pourrait appeler la République étatisée. La diversification de la société est réelle et de nouveaux mécanismes de régulation ou d’intégration sont à promouvoir. Sur ce terrain, les auteurs apportent la démonstration qu’il n’y a pas de solution miracle. Le recours aux experts et à leur capacité d’évaluation des politiques publiques est souvent évoqué pour faire avancer le débat démocratique, notamment dans le domaine de l’environnement et des biotechnologies, mais leur intervention s’inscrit dans des protocoles et des institutions qui ne font que juxtaposer science et politique sans arriver à les conjuguer. De la même façon, le recours à Internet ou aux réseaux sociaux cloisonnent les participants dans des univers particularistes où, loin de s’ouvrir à d’autres idées ou à d’autres arguments, on s’enferme dans ses convictions en allant y chercher confirmation. Enfin, l’analyse empirique des demandes venant des citoyens eux-mêmes met au jour une grande ambivalence. D’un côté, ils souhaitent intervenir davantage par le biais du référendum. De l’autre, ils se méfient des formules radicales comme le tirage au sort. Par ailleurs la compétence professionnelle des élus reste toujours un point crucial dans la confiance qu’on leur porte et la demande de démocratie directe s’arrête à la reconnaissance d’une certaine professionnalisation de la vie politique. La démocratie participative n’intéresse somme toute qu’une minorité de citoyens qui ont le temps et les moyens de s’y consacrer. C’est l’ambition de cet ouvrage de montrer que le renouveau démocratique doit être réaliste et ne pas s’enliser dans des utopies.

Marcelle Bourbier / Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF)

 

* Recherche fondée principalement sur l’observation et l’analyse des faits.

** Branche de la philosophie fondée sur la recherche d’un universel et guidée par les questions du juste, du meilleur et du légitime.

À lire

Pascal Perrineau et Luc Rouban (dir.), La démocratie de l’entre-soi, Presses de Sciences Po. Avec Alexandre Escudier, Martial Foucault, Lucien Jaume, Janine Mossuz-Lavau, Anne Muxel, Janie Pélabay, Henri Rey, Réjane Sénac, Virginie Tournay, Thierry Vedel

En savoir plus

Le Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF) analyse les grands courants politiques qui façonnent les forces et les institutions politiques et contribue, par ses travaux empiriques et théoriques, à la compréhension du changement social et politique dans les démocraties contemporaines.

Abonnez-vous à « Une semaine à Sciences Po », et recevez chaque vendredi le meilleur de Sciences Po

Abonnez-vous à Cogito, la lettre de la recherche à Sciences Po

Bravo les championnes !

Bravo les championnes !

Le 5 mai dernier, les joueuses de l’équipe 1 de handball de Sciences Po ont gagné le Championnat de France des grandes écoles en allant chercher une victoire sur le fil (16-15), au terme d’un suspense haletant face aux triples tenantes du titre. Et ce, juste après avoir épinglé à leur palmarès celui de Championnes d'Ile-de-France ! Étudiante en première année du master Communication, médias et industries créatives et  membre de l’Association sportive de Sciences Po, Claire Pétreault, la capitaine de l’équipe championne nous raconte cette victoire.

Lire la suite
Le Parti Socialiste : transformation ou destruction ?

Le Parti Socialiste : transformation ou destruction ?

Par Fadi Kassem, agrégé et doctorant au Centre d’histoire. Pour la première fois depuis 1974, le candidat du Parti socialiste à l’élection présidentielle a obtenu (largement) moins de 10 % des suffrages au premier tour. Doublé sur sa droite par Emmanuel Macron reprenant le projet giscardien de créer un grand centre, et sur sa gauche par Jean-Luc Mélenchon qui envisage une sortie des traités européens pour mener une politique ancrée à gauche, le PS a connu un échec sans précédent depuis 1969. Incontestablement, l’élection présidentielle de 2017 constitue un tournant et amène à s’interroger sur la survie du Parti né au Congrès d’Epinay en 1971.

Lire la suite
50% d'admis à l'agrégation de science politique issus de Sciences Po

50% d'admis à l'agrégation de science politique issus de Sciences Po

Concours très sélectif organisé tous les deux ans, l’agrégation de science politique permet d’accéder directement au titre de Professeur des universités. L’édition 2017 constitue un cru exceptionnel pour l’École doctorale de Sciences Po : ses jeunes docteurs représentent en effet 50% des admis, soit deux sur quatre. Entretien avec Carole Bachelot et Simon Persico, reçus respectivement premier et troisième, qui reviennent sur leur préparation et leur parcours scientifique.

Lire la suite
Emmanuel Macron, promotion 2001

Emmanuel Macron, promotion 2001

“Un étudiant tchèque en échange universitaire qui n’a pas vu un coiffeur depuis des décennies” : c’est ainsi qu’Emmanuel Macron apparaît pour la première fois à Sciences Po à Marc Ferraci, un autre étudiant fraîchement admis, qui va devenir son plus proche ami, et qui sera son témoin de mariage quelques années plus tard - l’occasion de rappeler cette anecdote capillaire dans son discours. Portrait des années d'étudiant du plus jeune président de la Ve République.

Lire la suite
Savez-vous prendre la parole dans les médias ?

Savez-vous prendre la parole dans les médias ?

Structurer ses idées pour être lu, utiliser les réseaux sociaux, écrire une tribune ou encore répondre à une interview face caméra ou à la radio. Autant de situations auxquelles les diplômés peuvent être confrontés un jour dans leur vie professionnelle. Afin d’y répondre, l’École de journalisme de Sciences Po crée son « Centre des médias » et propose aux étudiants non-journalistes de se former à la logique et aux techniques des médias.

Lire la suite

"Staff Ride" en Normandie : rejouer le Débarquement

C’est une première. 40 étudiants du master International Security de l’École des Affaires internationales de Sciences Po (PSIA), ont participé, dans le cadre de leur formation au premier "Normandy Student Staff Ride", un cours innovant permettant la mise en application pratique sur les champs de bataille de la théorie apprise en classe.

Lire la suite
Perturbateurs endocriniens : au cœur des controverses

Perturbateurs endocriniens : au cœur des controverses

Jean-Noël Jouzel, chercheur au Centre de sociologie des organisations, concentre ses recherches sur les risques environnementaux tels qu’ils sont traités (ou pas) dans les milieux professionnels. Aujourd’hui il nous éclaire sur la question des perturbateurs endocriniens. Peu centrale dans la campagne qui vient de s’achever, elle figure toutefois dans le programme du président élu, Emmanuel Macron, qui prévoit de “protéger les Français de leur exposition” à ces substances, notamment en évaluant mieux leurs effets. C’est là l’objet d’une intense controverse alimentée par les industriels pour retarder l’adoption de mesures contraignantes. Un enjeu scientifique, juridique, et économique de premier plan pour la santé des Français et des Européens.

Lire la suite