"Rien ne me destinait à la diplomatie". Lakhdar Brahimi, Dr Honoris Causa

A 82 ans, Lakhdar Brahimi a reçu le 27 janvier 2016 le titre de Docteur Honoris Causa de Sciences Po, après une carrière hors-norme dans les relations internationales. Portrait d’un diplomate habile et réservé.

“Je n’ai jamais eu l’idée de faire cette carrière-là. C’est un enchaînement d’évènements qui a fait que je me suis trouvé dans la diplomatie. Sans m’y être préparé et sans avoir fait quoi que ce soit pour y être”, lâche d’emblée Lakhdar Brahimi. En 1954, ce jeune Algérien de 20 ans s'intéresse aux relations internationales sans vraiment s’y projeter. Il décide d’aller représenter le Front de Libération Nationale en Indonésie plutôt que d’errer dans les amphithéâtres et d’empiler les diplômes universitaires.

Le jeune homme vit alors les relations internationales de plein fouet au coeur du mouvement des pays non-alignés.  “Des grands moments de changement” qui l’inspirent toujours. “J’étais un peu atypique. Je portais des sandales, je n’avais pas de cravate. J’allais au café. J’étais plus proche des journalistes et des intellectuels.” se souvient l’ancien diplomate.

Ce fils de fonctionnaire ne s’imagine pas devenir envoyé spécial de l’ONU aux quatre coins de la planète pour apaiser les conflits les plus urgents. De l’Afrique du Sud à l’Irak en passant par l’Afghanistan, Haïti, le Zaïre ou la Syrie. Encore moins de fouler les mêmes couloirs que ceux qui forgent l’histoire de la seconde moitié du XXe siècle : Soekarno, Nehru, Tito, Nacer, Mandela, Carter, ou Annan. “Des expériences intéressantes”, glisse Lakhdar Brahimi, un sourire timide perché au coin de ses dents du bonheur.

“C’est un diplomate qui appartient à l’école de la réserve”

“C'est assez stupéfiant de l'entendre raconter comme n'importe quelle autre anecdote ses entretiens particuliers avec des monstres de l'histoire” se souvient Maud Koenig O’ Carroll, l’une de ses étudiantes de l’École des Affaires internationales de Sciences Po (PSIA) (eng.). “Il a le charme de s'attarder sur des petits détails que l'on penserait insignifiants mais qui donnent à l'histoire toute sa verve” poursuit la jeune fille. Lakhdar Brahimi conte ce passé très calmement. En prenant bien soin de brosser tout le contexte avant de glisser vers les souvenirs. Sans un mot de trop.

Très vite, ce sont les autres qui finissent par prendre toute la place dans le récit de ce jeune retraité de la diplomatie. Comme lorsqu’on demande à Lakhdar Brahimi de raconter sa première visite des Nations Unies en 1961 : “C’était énorme”, glisse sobrement celui qui deviendra Secrétaire général adjoint de l’ONU en 2004. L’ancien diplomate s’empresse alors de décrire le talent de Dag Hammarskjöld, Secrétaire général de l’institution à l’époque.

Impossible d’en savoir plus sur ce qui s’est passé dans sa tête alors qu’il se promenait pour la première fois dans cette tour de verre. “C’est un diplomate qui appartient à une école de la réserve et à une génération qui ne met pas en avant ses observations toutes les cinq minutes”, confie Ghassan Salamé, qui le connaît depuis plus de 30 ans.

“Il ne cherche pas le succès individuel”

“Il ne cherche pas le succès individuel. C’est un bon soldat de l’ONU et on a tendance à l’oublier” poursuit l’ancien ministre libanais. Un bon soldat capable de se démarquer au sein du jeu diplomatique par sa patience et son autorité morale selon Enrico Letta, directeur de l’École des Affaires internationales de Sciences Po (PSIA), où Lakhdar Brahimi enseigne depuis 2010. L’ancien premier ministre italien a rencontré le diplomate “au cœur du moment le plus atroce de la guerre en Syrie”, lors d’une réunion du G20 à Saint-Pétersbourg en 2013.

L’Algérien est alors envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie, après la démission de son prédécesseur Kofi Annan. “Ce matin là il était imperturbable, alors que nous n’avions dormi que trois heures. Nous étions des fantômes.”  se souvient le haut dirigeant transalpin. “J’aurais bien voulu qu’ils ne me demandent pas de faire cette mission.” glisse Lakhdar Brahimi. “Mais quand on accepte de faire un travail comme celui-là, on n’y va pas parce que c’est facile et en se disant qu’on va être applaudi par le monde. On le fait parce qu’on doit le faire, c’est un devoir.”

Lorsqu’on lui demande de quelle mission il est le plus fier, l’octogénaire ne réfléchit pas longtemps : “Celle qui m’a procuré le plus de bonheur … et même la seule qui m’a procuré du bonheur, c’est l’Afrique du Sud en 1994”. Là où Nelson Mandela a triomphé au cours des premières élections libres et démocratiques du pays. “On avait affaire à des leaders d’un très très haut niveau. Mandela et De Klerk. C’est eux qui ont fait le boulot, ce n’est pas nous” précise l’ancien envoyé spécial. Une sortie de crise quasi idéale pour lui, où “ceux qui se sont entre-tués finissent par dire “non ça suffit, on va régler le problème”, et vous les aidez à le faire”.

Lakhdar Brahimi n’hésite pas à reprendre une formule du général De Gaulle pour parler de ces Nations Unies qu’il connaît presque par coeur : “Un machin, qui appartient à ses membres”. Un machin dont ils peuvent faire le pire comme le meilleur, et dont le diplomate a analysé les failles en 2000 dans un rapport qui porte son nom.

A 82 ans, celui qui a commencé la diplomatie en sandales a fini par s’en éloigner, tout en continuant à enseigner, et à donner des conférences.“Le meilleur médicament pour la vieillesse c’est le travail” sourit Lakhdar Brahimi.

Laura Wojcik

Lakhdar Brahimi enseigne un cours sur la résolution des conflits au sein de l'Ecole des Affaires internationales de Sciences Po (eng.) depuis son inauguration en 2010, et y est Distinguished Professor of Practice.

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