De l'OSC au CRIS, entretien avec Mirna Safi

Image Charlène Lavoir, Sciences Po, 2022

Depuis le 1er juillet 2022, l’Observatoire sociologique du changement (OSC), unité mixte de recherche n° 7049 du CNRS et de Sciences Po, devient le Centre de Recherche sur les Inégalités Sociales (CRIS).
Mirna Safi, directrice du centre, nous explique ce changement de nom et ses conséquences.

  • Pourquoi avoir changé le nom du centre  ?

Dès ma prise de fonction en 2019, j’ai pu constater qu’il y avait un large consensus sur le fait que notre ancien nom “Observatoire Sociologique du Changement” peinait à représenter l’identité scientifique et le caractère académique du centre. S’accorder sur un autre nom est bien moins évident mais nous avons avec le Conseil de laboratoire mené un processus délibératif en impulsant une réflexion sur l’identité du centre, ses axes de recherche prioritaires, sa position dans la sociologie nationale et internationale.
Lors de la rédaction de notre précédent rapport HCERES, l'axe "stratification sociale" est apparu comme un axe majeur impliquant quasiment tous les chercheurs du centre. C’est de ce constat que nous sommes partis et c’est comme cela qu’on a fini par adopter le nom : Centre de recherche sur les inégalités sociales /Centre for Research on Social Inequalities (CRIS).

Cette appellation met davantage en exergue le caractère académique du centre et l’ancre dans un programme de recherche central dans la sociologie qui correspond aussi à une préoccupation très présente dans d’autres disciplines avec lesquelles nous travaillons comme la démographie, l’économie et la psychologie. Ce nom nous permet ainsi de valoriser le caractère interdisciplinaire de nos recherches. La plupart des grandes universités internationales ont un centre, un département et/ou un programme de recherche  sur les inégalités sociales, une thématique qui traverse toutes les sociétés contemporaines. Un centre de recherche sur ces questions à Sciences Po souligne l’implication de notre établissement dans l’investigation de cette question capitale pour les démocraties.

Dans ce paysage de recherche, le CRIS occupe une place particulière.
Il se distingue par le fait qu’il comprend des chercheurs qui traitent des questions des inégalités sociales dans leur multidimensionnalité en croisant les facteurs tels que le genre, l’origine sociale et ethnoraciale, la localisation géographique, l’âge, l’éducation etc. Nos recherches documentent l’ampleur, les tendances et les mécanismes producteurs d'inégalités dans différentes sphères telles que la famille, l’école, le marché du travail, la ville, etc.. Nos chercheurs collectent et exploitent des données très diverses et mobilisent des méthodes et des perspectives théoriques variées. Enfin, nous avons aussi une longue tradition de recherche comparative et nous étudions de plus en plus le rôle des politiques publiques dans la production et dans la lutte contre les inégalités.

Aujourd’hui, nous pensons que ce nom, Centre de recherche sur les inégalités sociales, nous aide à accroître notre visibilité au sein de ce champ de recherche, qu’il parle mieux de nous et qu’il est en cohérence avec les noms des autres centres de recherche de Sciences Po.

  • Le CRIS a beaucoup travaillé sur le COVID, où en est ce champ de recherche ?

La pandémie de Covid-19 qui s’est répandue dans le monde à partir du début de 2020 a constitué une expérience sociale sans précédent depuis un siècle. Il nous tenait à cœur de contribuer à l’effervescence que la recherche en sciences sociales a connu dans ce contexte.
Nous avons développé au CRIS trois ensemble de travaux sur ces questions.

Premièrement, comme d’ailleurs l’ensemble de la communauté académique de Sciences Po, nous avons fait preuve d’une grande réactivité en mobilisant nos compétences de collecte de données et de conduite d’enquêtes sociales quantitatives et qualitatives. Grâce à une collaboration étroite avec le CDSP et grâce au travail acharné de toute l’équipe de chercheurs et d’ingénieurs pilotée par Ettore Recchi, nous avons réussi à obtenir des financements de l’ANR pour lancer dès le tout début du confinement une longue enquête longitudinale qui a permis de suivre et de documenter l’expérience du confinement en France sur un échantillon de 1400 enquêtés représentatifs de la population. La partie quantitative de l’enquête CoCo s’est appuyée sur le corpus de données ELIPSS qui comprend des enquêtés interrogés bien avant le début de l’épidémie et y a ajouté huit nouvelles vagues entre avril 2020 et avril 2021 - un dispositif unique dans le paysage des enquêtes qui ont été menées en France et à l’étranger sur la crise.

Les premiers traitements des données de l’enquête ont documenté une large panoplie d’aspect liés à l’expérience du confinement en France: l'évolution des pratiques quotidiennes (travail, consommation, loisirs, emploi du temps, média et Internet…), la sociabilité, les arrangements familiaux, la santé mentale et les attitudes socio-politiques. L’enquête a produit aussi des entretiens qualitatifs menés en ligne qui ont investigué plus en profondeur l’expérience subjective et la perception des enquêtés. Les premières publications scientifiques ont mis en exergue un effet paradoxalement positif sur le bien-être qui n’était toutefois pas homogènement distribué dans la population. Les femmes, les personnes isolées, les personnes en difficulté financière, les résidents de logements de petite taille et celles et ceux qui ont été affectés par le virus ont porté bien plus que d’autres catégories le fardeau de cette crise.

Actuellement, l’équipe travaille davantage sur les effets du confinement au sein de la famille et notamment son impact sur la division du travail dans le couple. Je suis confiante que de nombreuses publications verront le jour dans les mois qui viennent au sein du CRIS, et aussi à l’extérieur, puisque les données sont aujourd’hui disponibles sur le réseau Quetelet.

Deux autres projets ont été menés par des chercheurs du CRIS en lien avec la pandémie et ils ont également tous les deux été financés par l’ANR. Le projet GeRICO, piloté par Martin Aranguren, s’intéresse en particulier sur l’effet du port du masque sur les interactions sociales en menant des expérimentations randomisées sur le terrain (field experiments) ou en ligne. Ces expérimentations étudient notamment l'hétérogénéité de l’impact du port du masque selon le genre, le statut social et l’origine perçue. Les premiers résultats de cette recherche ont été publiés dans Annals of Behavioral Medicine.
Le projet Widow 19 piloté par Zachary van Winkle s’intéresse quant à lui à une conséquence dont on parle peu :  le veuvage précoce causé par la pandémie. Le projet étudie les impacts socio-économiques individuels et sociétaux de ce phénomène et les politiques publiques qui pourront y remédier.
Enfin, Bastian Betthaeuser a coordonné une méta-analyse systématique qui rend compte de toutes les recherches en sciences sociales qui ont mesuré les effets de la pandémie sur les performances scolaires. Cette étude  met en évidence des déficits d’apprentissage généralisés dans tous les pays où des données existent sur cette question ainsi qu’une aggravation des inégalités scolaires. Bastian poursuit actuellement ses recherches très importantes sur les conséquences de la pandémie en matière d’éducation.

Je retiens trois conséquences pour le CRIS : ces recherches sur la pandémie ont marqué une nette augmentation de la collaboration au sein de l’équipe qui s’est traduite concrètement par des publications jointes. Je vois aussi toutes les recherches qui seront menées avec des doctorants et des postdoc pour exploiter davantage les données que nous avons collectées, conjointement avec des données européennes et mondiales.
Enfin, les recherches sur la pandémie ont propulsé un renforcement de nos travaux sur les inégalités de santé qui va se consolider dans l’avenir dans nos recrutements de professeurs et de doctorants.

  • Quels sont les principaux projets du CRIS pour l’année 2022/2023 ?

Le CRIS organise la conférence annuelle du “Research Committee 28” (RC 28) de l’Association internationale de sociologie, qui étudie la stratification sociale. Cette conférence se tiendra à Sciences Po du 25 au 27 mai 2023, et réunira environ 300 chercheurs, de toutes nationalités : elle portera sur “Education and Social Inequality in across the Lifecourse”. C’est vraiment un grand événement pour la communauté des sociologues qui travaillent sur les questions d’inégalités sociales et nous sommes très enthousiastes d’être les organisateurs cette année.

Notre équipe continue à s'étoffer puisque nous sommes en train de finaliser le recrutement de trois nouveaux chercheurs qui nous rejoindront en 2022-2023 ainsi que trois nouveaux doctorants.

Plusieurs projets de recherche financés débutent :

  • ACTIVEINFO – Class, Community, and Context in the Diffusion of Disinformation in the Digital Era : projet financé par l’ANR dans le cadre de l’appel à projet 2022, dirigé par Jen Schradie
  • Invisible work : Measuring cognitive labor, projet piloté par Marta Dominguez-folgueras, sélectionné par le Conseil externe de la Direction scientifique
  • Do holistic admissions advantage non-traditional students? An analysis of Sciences Po’s new admission procedure, piloté par Agnès van Zanten,  sélectionné par le Conseil externe de la Direction scientifique

Notre séminaire scientifique a lieu tous les vendredi à 11h30; il a démarré le 9 septembre avec une intervention sur les inégalités face aux impacts du réchauffement climatique. Cette année sera aussi pour nous je l’espère l’occasion de renforcer les recherches sur les questions environnementales et de contribuer ainsi à leur propulsion au sein de Sciences Po.

En termes d’enseignement, un des chantiers de cette année sera aussi le renouvellement des enseignements de la sociologie au premier cycle piloté par le département de sociologie et auquel nous participons activement.

Entretien réalisé par Charlène Lavoir (Sciences Po), en septembre 2022.

Article mis à jour le 22-09-2022
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