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19 juin 2026

Héloïse Eloi-Hammer, étudier le croisement entre la conception et l'utilisation des intelligences artificielles juridiques

Lundi 1er juin 2026, Héloïse Eloi-Hammer a soutenu sa thèse au médialab.

Lundi 1er juin 2026, Héloïse Eloi-Hammer a soutenu sa thèse au médialab. Intitulée : “La parole est à l’algorithme : enquête sur les développements et usages des IA juridiques”, celle-ci a été réalisée sous la direction de Dominique Cardon (médialab, Sciences Po) et Laurence Dumoulin (Pacte, CNRS).

Quel a été ton parcours académique avant ton doctorat ?

J'ai commencé par faire une prépa lettres et sciences sociales. Dès la première année, j'ai eu une sorte de coup de foudre pour la sociologie, et j’ai su que je voulais faire de la recherche en sociologie. J’ai donc fait trois années de prépa, puis je suis entrée à l'ENS Paris-Saclay où j'ai fait une double licence économie et sociologie. Ensuite, j'ai fait un master 1 quantitatif qui était en partenariat avec l'ENSAE et l'Université de Versailles Saint-Quentin. Puis j’ai suivi le master 2 qualitatif « pratique de l'interdisciplinarité en sciences sociales » de l’ENS-Ulm. Je souhaitais maîtriser aussi bien les méthodes quantitatives que qualitatives, tout en gardant la dimension interdisciplinaire qui me plaisait en prépa.

J'ai rencontré Dominique Cardon en master, il a encadré mon mémoire de master 1 puis celui de master 2. C’est comme ça que j’ai connu le médialab. Il est devenu mon co-directeur de thèse, avec Laurence Dumoulin.

Sur quoi porte ton travail de thèse ?

L'objectif de ma thèse était de proposer une étude croisée de la conception et de l'utilisation des intelligences artificielles juridiques. Il y avait pas mal de travaux sur la conception de ces outils et sur leur utilisation, notamment des expérimentations qui avaient été faites auprès de magistrats pour voir comment l'utilisation des intelligences artificielles pouvait intervenir dans la prise de décision. L’idée pour moi était d'étudier ce qui se jouait au croisement. Ça me semblait important, car c'est un milieu où les professionnels peuvent être très impliqués dans la production de ces outils.

J'ai décidé de prendre un parti pris, inspiré des Science and Technology Studies qui sont très valorisés au médialab. Mon idée, c'était de suivre les décisions de justice, puisqu’elles sont rendues au sein des tribunaux, et ensuite, par le biais de l'open data des décisions de justice, elles sont transformées en données. Ce sont ces données qui vont alimenter les modèles d'intelligence artificielle qui sont ensuite utilisés par les professionnels du droit dans le cadre des affaires qu’ils suivent. Le but était donc d'identifier ce cycle des décisions de justice et de se concentrer sur chacune des étapes pour ne pas oublier des tâches potentiellement moins valorisées.

Pourquoi as-tu choisi de travailler sur ce sujet ?

En master, j'avais aussi travaillé sur des dispositifs techniques : en M1 sur le militantisme en ligne à Greenpeace, et en M2 sur les algorithmes locaux de Parcoursup. À l'origine, j'avais envie de continuer mon travail de M2, mais c'est un sujet qui était déjà très investi. Je me suis donc tournée vers la question de la justice, qui était, elle, beaucoup moins traitée, notamment en sociologie, et qui m'intéressait aussi. J'avais un intérêt pour le milieu du droit, plusieurs personnes de mon entourage ayant suivi des cursus de droit et ayant moi-même réalisé un stage au lycée chez des avocats.

J’ai donc décidé de travailler sur le sujet de la justice. J'ai été rapidement en contact avec Laurence Dumoulin, qui venait de lancer le projet Just-IA qui portait justement sur ces thématiques, et elle m'a aidée à rédiger mon projet de recherche. Elle est sociologue du droit et s'est aussi intéressée aux dispositifs techniques dans le droit, ce qui faisait un bon complément par rapport à Dominique, qui était plus du côté sociologie des sciences et techniques.

Quelles méthodes as-tu utilisées pour ton travail de recherche ?

J’ai utilisé des méthodes vraiment traditionnelles, très qualitatives de la sociologie. J'ai réalisé une enquête par entretien, auprès des concepteurs des intelligences artificielles juridiques et auprès des utilisateurs, donc des avocats. J'ai aussi fait une enquête par observation, à la fois au sein des entreprises qui produisent les outils, au sein de cabinets d'avocats, et auprès des politiques de formation des clients. J'ai également observé l’expérimentation d'un outil qui a été fait dans une école d'avocats. Et évidemment j'ai aussi réalisé des analyses, un petit peu de travail d'archives, j'ai recueilli des dossiers qui étaient produits par les avocats pour voir comment l'usage des outils s'articulait avec les autres méthodes qu'ils utilisaient. Et sinon j'ai beaucoup eu recours à la lecture d'enquêtes, de dossiers et de rapports pour compléter mon analyse.

As-tu rencontré certaines difficultés lors de ta recherche ?

La difficulté a été que mon sujet est très difficile d'accès, car les entreprises qui conçoivent ces outils sont privées, donc il y a des enjeux de secret industriel, et il y a certaines informations qu’elles ne veulent absolument pas donner. Ça a été compliqué de réussir à entrer sur le terrain, de trouver des entreprises qui acceptent que je mène l'enquête. Une fois que j’obtenais cette autorisation, je ne pouvais pas forcément avoir accès à des informations très précises. Je pense que pour dépasser cette difficulté il faut connaître la bonne personne, lui demander au bon moment.

Parfois il y a aussi des enjeux internes aux entreprises qui viennent encore compliquer les choses. Des fois les enquêtes sont commandées, et il peut y avoir des factions qui s'affrontent au sein des institutions, qui peuvent être pour ou contre la mise en avant des nouvelles technologies, notamment vis-à-vis de l'intelligence artificielle. Les enquêtes sont parfois une partie des armes utilisées dans ces luttes. Et c'est pour ça que je pense que c'est aussi difficile d'accès.

Quelles sont les principales contributions de ta thèse ?

La première contribution, je dirais que c'est d'avoir proposé une étude croisée de la conception et de l'utilisation d'un dispositif. C'est quelque chose qu'on fait assez régulièrement en STS, mais qui, en sociologie, n'est pas faite systématiquement. Je pense que c'est très important, parce que ça permet de déconstruire l'idée selon laquelle il y aurait d’un côté la technique, et de l’autre des utilisateurs démunis par rapport à ce que font les outils. Au contraire, ma thèse permet de montrer que les utilisateurs sont très actifs : impliqués dans la conception par des processus de test, et pas du tout passifs puisqu'ils peuvent tout à fait détourner l'usage des outils qu'ils utilisent.

Le deuxième apport est que mon enquête auprès des concepteurs a permis de montrer que parler de  « l'intelligence artificielle juridique » au singulier n'avait pas vraiment de sens, puisqu’il y a une diversité des services produits. Par exemple, pour un moteur de recherche juridique, selon la manière dont celui-ci est programmé, ça peut donner des résultats très différents, avoir des impacts très différents sur la pratique du droit. Il y a aussi une diversité au niveau des usages, qui fait que selon la manière dont les professionnels se saisissent des outils, ça n'a pas du tout le même impact sur les notions juridiques qu'ils mobilisent.

Comment décrirais-tu ton expérience de doctorante au médialab ?

Mon expérience au sein du médialab a été une bonne expérience. J'ai été intégrée dès que je suis arrivée dans le petit groupe de doctorants qui existait déjà. J'ai été intégrée aussi dans un projet de recherche, que j’ai finalement quitté assez rapidement, mais en tout cas on m'y a bien accueillie.

Aurais-tu un conseil à donner à quelqu'un qui aimerait se lancer dans une thèse ?

Je pense que c'est important de ne pas trop se mettre la pression. Quand on commence une thèse, il y a trois grands impératifs : il faut être intégré dans un projet de recherche et y participer activement, faire des productions scientifiques et les publier, et enseigner. Quand on arrive en première année de thèse et qu'on reçoit l'ensemble de ces informations, c’est un peu assommant, effrayant et ça donne l'impression que c'est insurmontable. Je pense que c’est important de se concentrer sur son travail de recherche. Bien sûr, c'est très utile d'enseigner, de publier et d'être intégré dans des projets de recherche, mais je pense qu'il faut faire chaque chose en son temps, se concentrer sur le travail de recherche et faire grandir le reste ensuite au fur et à mesure.

Quels sont tes projets maintenant que tu as soutenu ta thèse ? Souhaites-tu poursuivre la recherche ?

Oui, je vais continuer la recherche, je suis justement en recherche de contrat. Je vais continuer à travailler sur les sujets qui m'intéressent et faire mes candidatures pour le CNRS et les postes de maître de conférences. Je compte me maintenir dans cette voie de la recherche.

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