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9 septembre 2026
Interview de Vincent Forray, directeur des études en droit

Envie de faire une thèse en droit ? Vincent Forray, Professeur à l’École de droit de Sciences Po et directeur des études doctorales, partage son parcours, sa vision de la recherche en droit et ses conseils pour celles et ceux qui souhaitent se lancer dans l’aventure doctorale. Du choix du sujet à la construction du projet de recherche, il revient sur les clés d’un parcours doctoral réussi et sur ce qui fait, selon lui, l’essence même de la recherche : la curiosité, l’engagement et le désir de connaître.
Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Eh bien, imaginez… Un soir d’automne des années 1990, à l’Université de Cergy-Pontoise (Val d’Oise, France) un étudiant de licence en droit (troisième année) m’apprend l’existence du doctorat en ces termes : “tu fais de la recherche pendant trois ans, parfois plus… “. Moi : “C’est-à-dire ? “. Lui : “je ne sais pas exactement, mais tu dois écrire une thèse et si tout se passe bien, tu as la possibilité de devenir enseignant-chercheur. Je tombe dans une sorte de rêverie : lire, écrire, réfléchir pendant plusieurs années, en faire sa carrière peut-être… ça existe vraiment ?
Sept ans plus tard, je soutiens ma thèse dans une autre université française, à Chambéry. J’obtiens un poste de maître de conférences.
Quelques années passent et survient une autre révélation, par l’intermédiaire d’un collègue invité pour parler des méthodes d’enseignement. J’apprends que l’Université McGill (Montréal) offre à ses étudiants un programme “transsystémique” consistant à étudier le droit civil et le common law en même temps dès la première année. Révolutionnaire ! Et diablement attirant pour un jeune enseignant chercheur qui s’efforce de concilier l’analyse classique du droit et les méthodes critiques. Justement, McGill apparaît comme une sorte d’entre-monde où s’entremêlent l’histoire et la théorie du droit, le judge-made-law et le code civil, le droit comparé et le droit autochtone…
Je tente ma chance outre-atlantique et deviens professeur adjoint avant d’obtenir, six ans plus tard, une permanence (tenure).
Et puis l’École de droit de Sciences Po, autre révolution : former des juristes en deux ans sans prérequis en droit ! Ce qui veut dire briser les silos, lier les disciplines, s’engager épistémologiquement, varier les méthodes… Tout cela au sein d’une institution bouillonnante de projets… Je rejoins l’École de droit en septembre 2020 où j’ai l’honneur de m’occuper des études doctorales depuis quatre ans.
Vous êtes professeur à l’École de droit de Sciences Po où vous enseignez l’épistémologie du droit, le droit des personnes et le cours “Comment pensent les juristes”, au collège. Vos recherches portent notamment sur les thèmes suivants : philosophie et théorie critique du droit, droit privé en général, gouvernementalité, formes de la légalité. Qu'est-ce qui vous a amené à vous y intéresser ?
Le sentiment d’une nécessité. Celle de devoir explorer les questions juridiques à la frontière du droit, aux marges même, pour en revenir vers le cœur (sa substance technique). D’où un certain goût pour la démarche philosophique, dans la recherche comme dans l’enseignement. Goût pour la critique, aussi, conduisant à s’attacher —je cite Foucault— “aux significations implicites, aux déterminations silencieuses et aux contenus obscurs” de ce qui nous oblige, nous contraint, nous gouverne.
Aujourd’hui, c’est presque le sentiment d’un crépuscule : ne vivons-nous pas la fin du droit ? C’est-à-dire le droit en sa forme moderne comme système de règles et de droits individuels dont la violation peut être sanctionnée par un juge. Nous pourrons y revenir plus loin… Un point tout de même. Pourquoi évoquer la fin du droit ? Pour prendre acte de la montée en puissance des techniques de gouvernement qui, moins coûteuses et plus efficaces, concurrencent les normes juridiques. Ces normes qui prolifèrent, dans un système qui tend à basculer dans l’irrationnel. Souvent d’ailleurs sous l’effet de l’action des juristes eux-mêmes… Il faut alors des ressources culturelles, littéraires et scientifiques pour se saisir de ce qui, de plus en plus, fait office de droit sans en être…
Quelles activités de recherche conduisez-vous actuellement au sein du centre de recherche de l’École de droit ?
J’ai publié l’année dernière aux Presses de Sciences Po un ouvrage co-écrit avec Sébastien Pimont, Culture juridique, élaboré dans le cadre d’un cours donné jusqu’à cette année au Collège de Sciences Po : Comment pensent les juristes. Je termine actuellement un papier sur la réception du ‘premier’ Derrida (le Derrida des ouvrages de 1967) dans la philosophie du droit.
Toutefois, ce qui m’occupe davantage depuis quelques années est la crise de la gouvernementalité juridique qui affecte la forme moderne du droit, comme je le mentionnais plus haut. Il n’est pas impossible que le droit, entendu comme les règles dont la violation peut être sanctionnée par les tribunaux, n’en vienne plus qu’à occuper une place marginale au sein des techniques gouvernantes, et même au plan des idées politiques. Nudges et techniques informées par la psychologie comportementale, le marketing social et le neuromarketing, l’architecture urbaine, la gouvernance algorithmique, la manipulation, la propagande, le conditionnement…, tout cela gouverne mieux que les normes juridiques, engendre moins d’incertitudes et pourrait s’avérer plus économique. En outre, si l’on oppose cet ensemble à celui des techniques de gouvernement, on peut voir apparaître des similarités structurales en son sein. D’où le projet de recherche dans lequel je suis actuellement engagé avec le même Sébastien Pimont. Il s’agit de contribuer à ce que Foucault—encore lui— appelait une analytique du pouvoir. A ceci près que notre analytique met face à face les techniques propres à l’état de droit et celles qui forment un autre régime de gouvernementalité que nous désignons pour l’instant par le terme d' orthopraxie: techniques qui permettent d’imposer une conduite droite…sans droit.
Vous êtes directeur des études doctorales en droit, en quoi est-ce intéressant d'accompagner les études des doctorantes et doctorants ? Que vous apporte cette expérience ?
Celle d’une diversité remarquable, nécessaire. Celle aussi d’une interrogation permanente sur les méthodes. Comment savoir et comment faire comprendre le fruit des réflexions, des lectures, des entretiens, des constructions intellectuelles en droit. Les juristes éprouvent parfois une gêne vis-à-vis des autres disciplines. Car le statut épistémologique du droit est incertain, qui balance entre science et art (technique). C’est aussi une chance, un facteur d’ouverture culturelle et scientifique qu’il faut assumer. J’ai beaucoup d’admiration pour nos doctorantes et doctorants à cet égard.
D’après-vous quelles sont les clés pour bien réussir son parcours doctoral en droit ?
La patience, la lucidité et le désir de la connaissance. Patience, je cite un dictionnaire : “Qualité qui consiste à persévérer dans une entreprise longue et pleine d'obstacles”... Tout un programme ! La thèse est une entreprise longue, c’est vrai, et pleine d’obstacles. Il faut en avoir conscience. Pour réussir, je crois aussi qu’il convient d’être lucide: sur les attentes de la communauté scientifique, sur les contraintes de temps et sur la faisabilité d’une recherche qui, pour être longue, va aussi passer très vite… Désir de connaître : c’est essentiel. Il détermine l’engagement dans les lectures, les discussions, la passion du savoir. Sans l’étincelle de la libidio sciendi (Barthes), pas de recherche !
Quels conseils donneriez-vous aux étudiants voulant faire un doctorat en droit à Sciences Po ?
La composition du projet de recherche est cruciale. Difficile d’y réussir seul. N’hésitez pas à poser des questions à vos professeures et professeurs. Vous pouvez aussi contacter une ou plusieurs personnes qui pourraient diriger votre thèse. Ce n’est pas obligatoire, mais cela peut aider. S’agissant de la présentation du projet, permettez-moi un avertissement sans frais : attention à l’aide que l’IA peut vous apporter. Nombre de présentations souffrent d’un usage inadéquat de ce nouvel outil : vocabulaire archi-conventionnel, références convenues, académisme excessif… Ici comme ailleurs, votre voix doit passer !
J’ajouterais que la connaissance de votre futur environnement compte. Il n’est pas mauvais, donc, de porter le regard sur les domaines et projets de recherche au sein de l’Ecole de droit.
En outre, soignez votre dossier, en particulier vos motivations. Pourquoi une thèse? Pourquoi Sciences Po ? Pourquoi maintenant ?
Derrière conseil, un peu bizarre : aimez votre dossier ! C’est pénible de rédiger une candidature, mais il faut pourtant y prendre un certain plaisir, cela aide. Armez-vous d’un livre ou d’un article que vous admirez, revenez sur la biographie de vos modèles intellectuels, impliquez-vous comme dans un roman… Votre réflexion et votre écriture n’en seront que meilleures.
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