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18 mars 2026
Rencontre avec nos diplômés: Thomas Harbor, Promotion 2020

Pouvez-vous décrire votre parcours universitaire et professionnel ?
Après le baccalauréat, j’ai intégré le Collège universitaire de Sciences Po dans le cadre du bicursus en histoire avec Paris IV. Ces années ont été marquées par la découverte de nombreux horizons intellectuels et par des engagements associatifs formateurs. À l’issue d’une troisième année passée à la London School of Economics, et encore partagé entre une orientation vers le secteur public ou le secteur privé, j’ai intégré le double master HEC–Sciences Po en Corporate & Public Management. Cette formation, à la croisée de la gestion et de la politique publique, vise à former des cadres capables d’évoluer entre les deux sphères : des acteurs privés sensibles à l’intérêt général et des décideurs publics conscients des réalités des entreprises. Dans le cadre des stages obligatoires, j’ai travaillé dans une banque d’affaires, dans un cabinet conseil en stratégie, et au service économique régional de l’ambassade de France à Pékin.
J’ai obtenu mon diplôme en 2020, à l’issue d’un stage de fin d’études réalisé en grande partie à distance en raison de la pandémie de Covid-19. J’ai alors choisi de poursuivre mes études à l’École de droit de Sciences Po, via la passerelle permettant à certains diplômés de l’École d’affaires publiques d’intégrer le master 2 de droit public économique. C’est à cette occasion que j’ai confirmé mon intérêt pour le droit de la concurrence, une discipline qui avait déjà suscité ma curiosité par le passé.
J’ai ensuite suivi un LLM en droit européen au Collège d’Europe à Bruges. Après de longues études et un pivot relativement tardif vers le droit, j’ai commencé ma carrière en 2022 au sein du département droit de la concurrence de Cleary Gottlieb à Bruxelles, avant de rejoindre Latham & Watkins en 2026. Je suis avocat au barreau de Bruxelles.
La Belgique permet de devenir avocat à condition (i) de disposer d’un diplôme permettant de se présenter à un examen d’entrée du pays où l’on a étudié le droit, par exemple un master de droit pour le CRFPA en France, (ii) d’avoir 18 mois d’expérience professionnelle en cabinet d’avocat, et (iii) de réussir un examen d’équivalence en droit belge.
Quelles ont été les principales étapes de la construction de votre projet
professionnel ?
Je n’avais jamais pensé devenir avocat avant 2020. Mes diverses expériences dans le public et le privé m’ont beaucoup apporté et très indirectement mené vers cette voie. Elles m’ont permis de mettre le doigt sur la nécessité pour moi de trouver un métier d’argumentation et d’écrit, proche de la vie des entreprises comme des préoccupations des régulateurs. Le droit de la concurrence coche toutes ces cases.
Mais cette prise de conscience n’aurait pas pris corps sans quelques rencontres : Christopher Mesnooh, sans qui je ne serais jamais devenu avocat ; Agnès de Fortanier, avec qui l’Europe est entrée dans mon quotidien grâce à What’s up EU, la newsletter que nous avons lancée en 2020 ; et Séverine Schrameck, qui m’a fait découvrir le droit de la concurrence à Sciences Po avant de me recruter chez Cleary Gottlieb.
Quelles sont les caractéristiques de votre poste aujourd'hui en tant qu’avocat en droit de la concurrence ?
La pratique d’un avocat en droit de la concurrence recouvre des missions de conseil et de contentieux devant les autorités nationales de concurrence, la Commission européenne, ainsi que les juridictions nationales et européennes. Nous accompagnons les entreprises dans leurs opérations de fusion ou d’acquisition (contrôle des concentrations), lorsqu’elles sont impliquées dans ou victimes de pratiques anticoncurrentielles (cartels, abus de position dominante), ou encore lorsqu’elles reçoivent ou contestent des aides publiques (aides d’État).
Le droit de la concurrence s’est considérablement enrichi ces dernières années avec l’adoption de nouveaux instruments tels que le Digital Markets Act (DMA) pour le secteur numérique et le règlement sur les subventions étrangères (Foreign Subsidies Regulation, FSR), qui vise à rétablir une concurrence équitable vis-à-vis des entreprises bénéficiant de soutiens publics dans des pays tiers. Ma pratique couvre également le contrôle des investissements étrangers (FDI) en France et la coordination de dossiers à dimension internationale.
Au quotidien, le métier d’avocat consiste à rédiger des notes d’analyse, préparer des dossiers de notification de concentration, des réponses à des demandes d’information de la Commission européenne ou d’autorités nationales, des recours devant le Tribunal ou la Cour de justice de l’Union européenne et participer à des réunions avec les clients pour définir la stratégie la plus adaptée. Il implique également la coordination avec des conseils dans d’autres juridictions et la gestion de la communication avec les autorités.
Le travail s’inscrit dans un environnement international, dynamique et exigeant, où précision, réactivité et sens du dialogue sont essentiels.
Quelles ont été les contributions de votre formation à l'École d'affaires publiques, et plus spécifiquement du double-diplôme avec HEC pour la fonction que vous
occupez aujourd'hui ?
Le barreau n’est pas le débouché le plus évident pour un diplômé d’HEC et de Sciences Po sans formation juridique initiale, et je n’aurais pas pu bifurquer vers le métier d’avocat sans un passage par des études juridiques. Mais le double diplôme entre HEC et Sciences Po est une formation assez unique qui permet de s’armer de clés de lecture et d’expériences (via les stages obligatoires) pour le privé comme le public.
À Jouy-en-Josas, on se familiarise avec la comptabilité financière, la valorisation et la stratégie d’entreprise ; rue Saint‑Guillaume, on s’initie au droit public, aux politiques économiques et aux finances publiques. Cet alliage, rare et complémentaire, se révèle précieux dans les métiers qui exigent de naviguer entre plusieurs disciplines — à l’image du droit de la concurrence, qui croise l’économie, le droit et la stratégie d’entreprise.
Je crois qu’il ne faut pas envisager le droit comme une science dure, fermée aux non‑juristes. Dans de nombreux pays de droit continental, les études juridiques constituent une filière autonome, qui mène du premier cycle jusqu’au barreau. Il en va autrement dans les pays anglo‑saxons, où les professions juridiques restent largement accessibles après des études non juridiques.
On peut ainsi devenir solicitor au Royaume‑Uni après des études de latin ou de géographie, en complétant son parcours par deux ans d’expérience professionnelle et la réussite de l’examen du SQE, accessible sans diplôme de droit préalable. De même, l’admission en Juris Doctor aux États‑Unis intervient après un bachelor dans presque n’importe quelle discipline ; le droit y est un second cycle parmi d’autres possibles. Dans cette perspective, les études de droit ne sont qu’une voie, parmi d’autres, vers les professions juridiques.
Auriez-vous un conseil à donner à un ou une étudiant(e), futur(e) jeune
diplômé(e) ?
Aux étudiants, trompez-vous. En Europe, particulièrement dans les pays latins, la relation à l’échec (y compris la faillite) reste souvent trop culpabilisante. On intériorise l’idée qu’il ne faudrait surtout pas se tromper de filière, de stage ou de premier job. Les stages sont justement une formidable occasion de tester des chemins, et parfois surtout de découvrir ce que l’on ne veut pas faire, à défaut de savoir encore précisément ce que l’on souhaite faire. L’orientation est faite d’essais, d’erreurs, et de bifurcations.
Une fois cette phase d’orientation passée, la question n’est plus seulement d’oser se tromper, mais d’accepter de choisir. Il ne s’agit pas de garder toutes les portes ouvertes indéfiniment, mais d’en franchir une et de s’y tenir un temps. À force de vouloir préserver toutes les options, on finit parfois par ne jamais vraiment choisir. Faire un pari raisonné sur un domaine, s’y tenir quelques années et accepter de se spécialiser, ce n’est pas se condamner pour la vie : c’est se donner une base solide à partir de laquelle on pourra se réinventer plus tard.
Aux jeunes diplômés, restez curieux et lisez : un travail, aussi intéressant soit-il, ne suffit pas à votre stimulation intellectuelle. Un premier poste apporte beaucoup, mais il a aussi tendance à rétrécir le champ de vision si l’on ne s’en échappe jamais par la lecture, les rencontres ou des projets personnels. Concilier cette curiosité avec des débuts de carrière chronophages – en conseil, en droit, en finance – est exigeant, mais c’est aussi ce qui permet de garder une vie intellectuelle qui ne se limite pas à son métier.