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14 janvier 2026

Essais sur l'adoption de nouveaux comportements de santé : perspective sociologique à partir de la crise de COVID-19

Soutenance de thèse de Bartholomew Konechni, programme de sociologie de Sciences Po, jeudi 29 janvier 2026.

Essays on the Adoption of New Health Behaviors: A Sociological Perspective From the COVID-19 Crisis (English)
Membres du jury : Ben ANSELL (University of Oxford, Nuffield College), Kevin Arceneaux (CEVIPOF), Nathalie Bajos (EHESS, IRIS), Kathryn Freeman Anderson (University of Houston), Karl Gauffin (Stockholm University), Lidia Panico (CRIS), Ettore Recchi (Directeur de recherche, CRIS).

Cette thèse examine, à travers trois articles empiriques, les mécanismes sociologiques ayant façonné l’adoption de nouveaux comportements sanitaires pendant la pandémie COVID-19. Si la crise a engendré une forte incertitude pour celles et ceux qui l’ont vécue, elle a également offert aux chercheures des opportunités analytiques uniques pour étudier les dynamiques de changement de comportement. La thèse met en évidence trois grandes lignes de fracture sociales dans l’adoption de nouvelles pratiques : les ressources économiques, le clivage partisan et le capital civique. L’objectif central de ce travail est d’expliquer pourquoi ces divisions se sont révélés si déterminants dans la diffusion des pratiques et ce que ces dynamiques révèlent des processus d’adoption comportementale en période de crise. 

Le premier article empirique analyse les disparités comportementales liées aux ressources économiques aux États-Unis. S’appuyant sur le versement échelonné des transferts directs prévus par le plan fédéral d'aide d'urgence CARES Act de 2020, il étudie la manière dont les comportements évoluent, en particulier parmi les ménages les plus pauvres, lorsque les gouvernements s'attaquent aux inégalités sous-jacentes en matière de ressources financières et de patrimoine immobilier. 

Les résultats n’apportent que peu d’éléments en faveur d’un changement marqué entre les foyers ayant reçu ou non les transferts — contredisant ainsi certaines prédictions théoriques mobilisant la notion de rareté ou de justice procédurale pour expliquer le lien entre ressources et comportements. Toutefois, l’article met en évidence un effet significatif sur une pratique spécifique : l’usage du masque, particulièrement accentué parmi les ménages les plus modestes. Cet effet ciblé pourrait s’expliquer par le fait que, contrairement à d’autres comportements sanitaires adoptés durant la pandémie, le port du masque impliquait une prise en charge directe de son coût par les ménages. Ces résultats soutiennent ainsi les interprétations centrées sur l’accès matériel pour expliquer la moindre adoption de nouvelles pratiques par les populations pauvres. L’analyse est complétée par l’étude des raisons déclarées de non-adoption du masque : les bénéficiaires du transfert se révèlent ex post significativement moins susceptibles de percevoir le coût comme une barrière.

Le deuxième article explore le clivage politique partisan dans l’adoption des comportements sanitaires. Il s’attache à déterminer dans quelle mesure ce clivage résulte d’un effet de sélection — les individus se regroupant selon des préférences préexistantes — ou d’un effet de communication — les individus ajustant leur niveau de conformité en fonction des messages émis par les leaders politiques. Pour ce faire, l’étude exploite le revirement soudain de Donald Trump sur la question du port du masque afin d’observer si les comportements évoluent en cohérence avec cette prise de position. Les résultats montrent que ce changement a entraîné une modification substantielle des pratiques parmi les Républicains, réduisant d’environ 40 % l’écart avec les Démocrates. Toutefois, contrairement à ce que suggèrent de nombreux modèles théoriques — notamment le Health Belief Model — aucune évolution correspondante des croyances quant à l’efficacité du masque n’est observée. L’article avance que l’impact de ce discours s’est concentré parmi les Républicains résidant dans les États les plus touchés par la flambée de cas à l’été 2020, ce qui suggère que l’influence du leader reposait moins sur la persuasion rationnelle que sur la capacité à intervenir dans un moment de crise renouvelée, où les individus étaient plus réceptifs à l’adoption de nouvelles pratiques.

Le dernier article porte sur la Suède. Il étudie le rôle du capital civique dans l’adoption d’un nouveau comportement sanitaire : la vaccination contre la COVID-19. Il met en lumière une association significative entre capital civique et taux de vaccination au niveau des quartiers. L’effet estimé du capital civique sur l’ensemble de sa distribution (± 2 écarts-types) équivaut à environ 67 % de la différence observée entre les diplômés et non-diplômés de l’enseignement supérieur, à la troisième dose. Toutefois, l’étude révèle simultanément que les communautés dotées d’un capital civique élevé présentent des disparités internes plus marquées en matière d’adoption vaccinale. Le fait que le capital civique favorise à la fois une adoption plus élevée et un accroissement des inégalités indique que — loin de la théorie putnamienne classique — il ne facilite pas la diffusion des comportements en créant des ponts entre groupes sociaux, mais plutôt en renforçant les liens et dynamiques internes au groupe.

Dans leur ensemble, les travaux rassemblés dans cette thèse accomplissent trois objectifs majeurs. (1) Améliorer la compréhension des mécanismes sous-tendant la diffusion de nouvelles pratiques sanitaires. (2) Evaluer l’efficacité de deux interventions publiques importantes — les transferts économiques et la communication politique — susceptibles d’influencer cette diffusion. (3) Apporter des éléments empiriques permettant d’expliquer ce qui rend les individus et les territoires plus résilients et adaptables, tout en contribuant à rapprocher des débats théoriques et disciplinaires souvent cloisonnés.
 

(crédits : D-sign Studio 10)