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27 août 2026
Pourquoi les Français font-ils davantage confiance à la police qu’à la justice ?
Police et Justice constituent les deux principaux maillons de la chaîne pénale, mais les Français accordent à la première une confiance très supérieure à celle qu’ils témoignent à la seconde.
Spécialiste des questions de sécurité et fin connaisseur des relations entre la Police et l’opinion publique, Guillaume Farde, chercheur associé au CEVIPOF revient sur les ressorts de ce décalage et sur ce qu’il révèle du rapport des Français aux institutions régaliennes. Comment expliquer qu’en France la confiance dans la Police résiste aux controverses, tandis que celle accordée à la Justice demeure durablement faible ?
L’intégralité des données citées est issue du Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF vagues 6 à 17.
En janvier 2026, 73 % des Français déclarent avoir confiance dans la Police et, concomitamment, seuls 45% accordent leur confiance à la Justice. Vingt-huit points séparent donc les deux institutions qui constituent pourtant les deux principaux maillons de la chaîne pénale : la Police identifie les auteurs des infractions ; la Justice les poursuit, les juge et les sanctionne.
Cette asymétrie n’est pas nouvelle mais son ampleur constitue aujourd’hui une singularité française. En 2026, en Allemagne, la Police recueille 72 % de confiance et la Justice 63 %. Au Royaume-Uni, les deux institutions sont presque à égalité : 61 % pour la Police, 60 % pour la Justice. La France se distingue donc moins par le fait que sa Police soit davantage appréciée que sa Justice que par l’ampleur du fossé qui les sépare (vingt-huit points contre réciproquement neuf points et un point en Allemagne et en Grande-Bretagne).
Comment l’expliquer ?
Les résultats de la vague 17 du Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF suggèrent trois pistes : les deux institutions n’occupent pas la même place dans l’imaginaire collectif ; elles ne disposent pas des mêmes ressources pour répondre aux critiques ; et, enfin, les Français n’évaluent pas seulement leur Justice à partir de ses décisions, mais à travers un ensemble de représentations relatives à sa sévérité, à ses moyens et à son impartialité.
L’étude de l’opinion relative à la Police met au jour un paradoxe : alors qu’elle est fortement contestée dans le débat public, son capital de confiance demeure élevé. En 2026, avec 73 %, elle retrouve presque son niveau d’avant les manifestations des Gilets jaunes : à l’époque, 74 % des Français lui faisaient confiance (chiffre de décembre 2018). Le mouvement social et les controverses relatives au maintien de l’ordre avaient fait chuter ce taux à 66 % en février 2020. Six ans plus tard, la quasi-totalité de cette perte est effacée.
Entre-temps, les motifs de contestation n’ont pourtant pas manqué.
À elle-seule, l’année 2020 avait constitué une séquence particulièrement intense. En janvier, la mort de Cédric Chouviat à la suite d’un contrôle routier relance le débat sur certaines techniques d’immobilisation. Quelques mois plus tard, les images de la mort de George Floyd aux États-Unis provoquent une mobilisation mondiale contre les violences commises par les forces de l’ordre. En France, cette dynamique entre en résonance avec les mobilisations du comité Justice pour Adama puis viennent la publication de Flic par Valentin Gendrot, l’évacuation de migrants place de la République, l’affaire Michel Zecler et les manifestations contre l’article 24 de la proposition de loi relative à la sécurité globale.
En 2023, la mort de Nahel Merzouk et les émeutes qui ont suivi, ont de nouveau placé la Police au centre du débat national. Là encore, les controverses ont été considérables mais elles n’ont pas provoqué de rupture durable de la confiance générale dans l’institution.
C’est là un premier enseignement important : la conflictualité médiatique ne rejaillit pas mécaniquement sur l’état de l’opinion. Une critique peut être particulièrement visible sur les réseaux sociaux, occuper largement les médias et structurer une partie du débat politique sans pour autant devenir majoritaire dans la population.
En 2026, la Police française est même légèrement mieux évaluée que la Police allemande (73 % contre 72 %) et nettement mieux que la britannique, à 61 %. Pour une institution régulièrement présentée comme traversée par une crise de légitimité, le résultat est notable.
Cette résilience tient notamment au fait que la Police dispose de puissants relais de légitimation dans le débat public.
Dit plus simplement, lorsqu’elle est mise en cause, la Police dispose d’une importante capacité de réponse. Ses organisations syndicales sont particulièrement présentes dans les médias et interviennent rapidement pour défendre tant les agents mis en cause que l’institution dans son ensemble. Et d’ailleurs, depuis 2017, les ministres de l’Intérieur successifs se sont eux aussi placés, dans la plupart des controverses, dans une posture de soutien explicite aux policiers.
A cela s’ajoute l’intervention régulière des partis situés à droite et à l’extrême droite du champ politique, pour lesquels les enjeux d’ordre et de sécurité constituent des marqueurs programmatiques majeurs et dont les policiers représentent également un électorat potentiel particulièrement réceptif à ces questions.
La Police bénéficie donc de ce que l’on pourrait appeler un écosystème de contre-discours. À chaque mise en cause répondent d’autres acteurs capables de proposer une interprétation concurrente : conditions difficiles d’intervention, violences subies par les agents, dangerosité des missions, nécessité de rétablir l’ordre, etc.
Cela ne fait évidemment pas disparaître les controverses mais cela évite qu’un récit critique ne dispose seul du monopole de l’interprétation. Pour la Justice, la configuration est très différente. La Justice est une institution durablement mal aimée. En janvier 2026, seuls 45 % des Français font confiance à la Justice. Cette faiblesse s’inscrit dans le temps long. En février 2015, après les attentats de janvier, la confiance avait atteint 52 %. La portée de ce résultat tenait surtout au franchissement exceptionnel du seuil des 50 %. La Justice n’a retrouvé ce niveau qu’une fois, en juin 2022, avec à nouveau 52 %, avant de retomber à 44 % en 2023 puis 45 % en 2026. Le contraste européen est saisissant : 63 % des Allemands et 60 % des Britanniques font confiance à leur Justice.
Pourquoi une telle défiance française ?
La vague 17 du Baromètre de la Confiance politique du Cevipof permet d’en identifier les principaux ressorts. 44 % des Français qualifient leur Justice de trop laxiste, 41 % considèrent qu’elle manque de moyens et 31 % qu’elle est politisée. Trois critiques de nature très différente se superposent donc : une critique de la sanction, une critique de la capacité d’action et une critique de l’impartialité.
Le premier grief est le plus ancien : la Justice ne punirait pas suffisamment. Cette représentation traverse presque toutes les catégories d’infractions. Seuls 14 % des Français considèrent les peines suffisamment sévères pour les agressions sexuelles ; 16 % pour le harcèlement ; 20 % pour les délits commis par le personnel politique ; 21 % pour la petite délinquance ; 22 % pour les crimes de sang et le grand banditisme ; 25 % pour les délits financiers. Même pour les infractions au droit du travail, la proportion n’atteint que 33 %.
La demande punitive est donc forte, mais elle n’est pas uniforme. Elle atteint son maximum pour les violences sexuelles : 83 % des Français jugent les peines insuffisantes dans ce domaine. Cette hiérarchie dit quelque chose de l’évolution des sensibilités collectives : certaines infractions sont aujourd’hui beaucoup plus fortement investies moralement et politiquement qu’il y a vingt ans.
La perception carcérale est tout aussi révélatrice. 61 % des Français considèrent que les conditions de détention sont trop favorables aux détenus, alors même que les prisons connaissent une saturation historique : 88 145 détenus au 1er avril 2026, plus de la moitié incarcérés dans des établissements dépassant 150 % d’occupation et 7 540 matelas installés au sol. Dans le même temps, 89 % des Français se déclarent favorables aux prisons de haute sécurité mises en place en 2025.
Il existe donc un décalage entre les conditions objectives de détention et la représentation sociale d’une prison encore insuffisamment punitive. Le procès en laxisme ne résume pourtant pas à lui seul la défiance et les Français savent aussi que la Justice manque de moyens. À cet égard, 41 % des Français citent spontanément le manque de moyens parmi les principales caractéristiques de leur Justice. En 2023, ils étaient même 81 % à considérer qu’elle était insuffisamment dotée, contre 71 % des Britanniques et 62 % des Allemands.
Cette perception repose sur des éléments objectifs. La France consacre environ 72,5 euros par habitant à son système judiciaire, contre 136,1 euros en Allemagne et environ 85 euros en Angleterre et au Pays de Galles. Elle compte 11,2 magistrats professionnels pour 100 000 habitants, contre 25 en Allemagne. Certes, le budget de la Justice française est passé de 6,9 milliards d’euros en 2017 à 10,7 milliards en 2026 mais cette augmentation sert largement à rattraper plusieurs décennies de sous-investissement et doit également absorber le coût très important de l’administration pénitentiaire.
La critique est donc paradoxale mais cohérente : les Français reprochent à la Justice de ne pas être assez sévère tout en considérant qu’on ne lui donne pas les moyens de sanctionner suffisamment. L’affaire Lyhanna, survenue au printemps 2026, quelques mois après le terrain de la vague 17 du Baromètre, a jeté une lumière particulièrement crue sur cette contradiction. L’émotion provoquée par la mort criminelle de cette enfant s’est rapidement transformée en interrogation sur les éventuelles défaillances de la chaîne judiciaire, sur le suivi des personnes à risque et sur la capacité de l’institution à prévenir certains passages à l’acte. L’affaire ne peut évidemment expliquer les réponses recueillies en janvier de la même année mais elle révèle en revanche la force de fractures que le Baromètre avait déjà objectivées.
Le troisième grief concerne la politisation. Les affaires Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy ont fourni en 2025 deux occasions de contestation publique de la Justice. La condamnation de Marine Le Pen et la question de son inéligibilité ont nourri le procès en « gouvernement des juges ». Quelques mois plus tard, l’incarcération de Nicolas Sarkozy a suscité une nouvelle séquence de conflictualisation, jusque dans l’emploi de formules choc telles que celle de « coup d’État judiciaire ».
Pourtant, les Français ne reprennent pas majoritairement cette lecture. 42 % considèrent que « les juges et le droit ont pris trop de place dans le fonctionnement de la démocratie », mais 50 % ne sont pas d’accord. Et seuls 38 % estiment que les citoyens devraient décider qui peut se présenter à une élection même lorsqu’un candidat a enfreint la loi, contre 55 % qui rejettent cette proposition.
La défiance se situe donc ailleurs. Elle se situe dans le sentiment d’inégalité de traitement. Seuls 23 % des Français considèrent que les juges traitent de la même manière les élus et les citoyens ordinaires. 73 % pensent le contraire. En Allemagne, 41 % estiment le traitement égalitaire ; au Royaume-Uni, 40 %. La singularité française apparaît ici spectaculaire. Les Français ne reprochent donc pas majoritairement aux juges de juger les responsables politiques. Ils doutent surtout qu’ils jugent tout le monde de la même manière.
Au bilan, pourquoi davantage de confiance dans la Police que dans la Justice ?
Parce que les deux institutions n’occupent pas la même place dans la société. La Police est visible, incarnée, identifiable. Lorsqu’elle est contestée, elle dispose de relais institutionnels, syndicaux et politiques puissants capables de défendre sa légitimité.
La Justice est plus distante, plus procédurale, plus difficile à comprendre. Ses magistrats sont soumis à une culture de réserve et ses organisations disposent de capacités de médiatisation sans commune mesure avec celles des syndicats de policiers. Les critiques qui lui sont adressées rencontrent donc moins souvent un contre-discours de même intensité.
Mais surtout, les griefs se cumulent : la Justice est simultanément jugée trop laxiste, insuffisamment dotée et imparfaitement impartiale. Le paradoxe français est donc moins celui d’une crise générale des institutions régaliennes que celui d’une dissociation de leurs légitimités. En 2026, la Police demeure massivement créditée de confiance tandis que la Justice reste durablement minoritaire.
Or ces deux institutions concourent à une même fonction démocratique : faire respecter la règle commune tout en garantissant les libertés. Lorsque l’une bénéficie d’un capital de confiance élevé et que l’autre voit sa légitimité durablement fragilisée, c’est l’équilibre même de la chaîne pénale qui devient plus difficile à faire comprendre et accepter.
Les chiffres du CEVIPOF révèlent ainsi moins une défiance française envers l’autorité qu’une difficulté beaucoup plus spécifique : les Français continuent de croire en leur Police, mais ils doutent profondément de leur Justice. Cette dissociation constitue désormais l’une des caractéristiques les plus saillantes du rapport des Français à l’État de droit et l’un des principaux défis de légitimité démocratique auxquels le décideur public est à présent confronté.
(crédits : shutterstock_Caroline Ruda)
