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9 janvier 2026
L’Union des chercheurs et des étudiants chinois en Europe et l’engagement autoritaire à distance
Entretien avec Jérôme Doyon
Professeur junior au CERI, Jérôme Doyon a publié Les étudiants chinois en Europe et l’Etat-parti (Etude du CERI n° 281, décembre 2025).
A partir d'un travail de terrain mené en France et au Royaume-Uni auprès de l’Union des chercheurs et étudiants chinois, son travail éclaire les ressorts de ce qu'il nomme l'engagement autoritaire à distance qui voit des étudiants chinois qu poursuivent leurs études hors de Chine se mobiliser au sein de structures affiliées au régime. Il répond ci-dessous à nos questions et développe sa recherche.
Quelles sont les fonctions de l’Union des chercheurs et des étudiants chinois (UCEC) et comment fonctionne l’organisation ?
Jérôme Doyon : L’UCEC (plus connue sous son nom anglais : Chinese Students & Scholars Associations, CSSA) est présente dans la plupart des pays qui accueillent des étudiants chinois. Officiellement, elle vise à soutenir et à représenter les étudiants chinois à l’étranger. En pratique, l’organisation joue un rôle d’encadrement de ces étudiants. Les ambassades et les consulats chinois les assistent dans leur quotidien ou les mobilisent à des fins politiques. Les fonctions proprement politiques de l’UCEC prennent des formes variées, qui mêlent propagande, mobilisation et surveillance des étudiants chinois à l’étranger.
Comment l’UCEC influence-t-elle la vie sociale et associative des étudiants chinois à l’étranger ?
L’UCEC ne se résume pas à ses activités proprement politiques. Son rôle premier est de créer une communauté d’accueil pour des étudiants parfois isolés à l’étranger. L’UCEC organise des réunions d’accueil et d’information pour les étudiants chinois à l’étranger. Elle rassemble aussi les étudiants autour de rencontres culturelles et universitaires, notamment les galas du nouvel an chinois ou les compétitions scientifiques. Plusieurs des personnes que j’ai interviewées ont par ailleurs mentionné qu’elles se tournent souvent en premier lieu vers l’UCEC pour régler leurs problèmes du quotidien, les universités étant souvent perçues comme inefficaces dans ce domaine. L’UCEC peut s’avérer très utile en cas d’urgence, lors d’une disparition ou d’un problème médical par exemple, en mettant en contact les étudiants, leurs parents et les autorités chinoises.
Vous écrivez que les ressortissants chinois à l’étranger sont « à la fois des cibles et des relais des activités politiques de l’État-parti ». Pouvez-vous développer cette idée ?
Jérôme Doyon : Nous savons que l’État-parti chinois vise à cultiver des liens de dépendance et d’allégeance avec ses ressortissants de l’étranger. Dans le cas des étudiants chinois à l’étranger, la direction de l’État-Parti appelle très explicitement à « exploiter leurs capacités patriotiques », à en faire des relais, des « ambassadeurs de la bonne volonté qui permettront de promouvoir les échanges amicaux sino-étrangers ». On ne peut toutefois s’arrêter au discours officiel et aux intentions affichées des dirigeants chinois. Tout d’abord, il ne faut pas oublier qu’avant d’être des relais politiques potentiels, les ressortissants chinois à l’étranger sont les premières cibles des pratiques autoritaires transnationales de l’État-parti. Les étudiants chinois sont les premières cibles des pratiques de cooptation, mobilisation et surveillance que je décris dans cette Étude. L’objectif principal de l’État-parti chinois est de maintenir une emprise sur ses ressortissants hors des frontières nationales et de faciliter le retour des talents vers la Chine. De même, pour évaluer la capacité de l’État-parti chinois à mettre en œuvre cette politique, il faut prendre au sérieux la perspective des individus ciblés comme relais potentiels et ne pas considérer ceux-ci comme simplement contraints ou achetés. Il faut éclairer les ressorts - et les limites - d’un engagement autoritaire à distance.
Quels facteurs peuvent motiver des étudiants chinois à s’engager dans des organisations affiliées à l’État-parti, malgré la distance géographique ? Quels types d’avantages professionnels ou symboliques espèrent-ils retirer de leur engagement ?
Jérôme Doyon : C’est d’abord pour se créer un cercle d’amis à l’étranger (en particulier durant la pandémie de Covid-19 qui a profondément renforcé l’isolement des étudiants étrangers) et pour développer leurs réseaux que des étudiants s’impliquent dans l’UCEC. Les cadres de l’UCEC peuvent aussi en tirer des rétributions symboliques, liées au prestige qu’attachent certains étudiants aux fonctions de direction dans l’organisation. Mais, au-delà de ces aspects sociaux et symboliques, la force de l’UCEC réside dans son lien avec l’État-parti. C’est ce qui la distingue d’autres associations d’étudiants chinois qui sont « moins centrées sur le service public, moins obsédées par le système », comme le souligne une des personnes que j’ai interviewées. S’engager dans l’UCEC peut alors être un investissement à long terme, notamment pour les étudiants qui envisagent une carrière dans le secteur public chinois. Les échanges entre les dirigeants des branches de l’UCEC et les diplomates chinois dans leurs pays d’accueil ainsi qu’avec les délégations chinoises de passage peuvent permettre de créer des relations utiles pour le futur. De même, l’UCEC est partie prenante d’initiatives gouvernementales qui ont explicitement pour but de ramener des talents en Chine. Toutefois, comme je le montre dans cette Étude, il n’est pas si facile pour l’État-parti de mobiliser hors des frontières et la valeur politique et professionnelle des liens créés par l’UCEC ne doit pas être surestimée : il ne s’agit pas d’un canal majeur d’ascension politique au sein du système chinois.
Quels dilemmes les cadres de l’UCEC rencontrent-ils lorsqu’ils doivent répondre à la fois aux attentes des autorités chinoises et aux réactions des étudiants ?
Si devenir dirigeant de l’UCEC peut amener certaines rétributions matérielles, sociales et symboliques, il faut aussi prendre en compte le coût social et émotionnel potentiel de cet engagement. Les dirigeants de l’organisation font face à des pressions politiques multiples et récurrentes. Elles peuvent venir du bas : si la plupart des étudiants chinois choisissent de garder l’UCEC à distance et sont difficilement mobilisables, d’autres mettent en scène leur patriotisme en faisant pression sur l’association. Ou du haut : les dirigeants de l’UCEC doivent répondre aux demandes des ambassades ou des consulats, dont le but premier est d’éviter tout problème, toute mobilisation. Comme je l’ai mentionné, l’UCEC peut aussi jouer un rôle de surveillance des étudiants chinois pour l’ambassade ou le consulat, ce qui met parfois ses dirigeants dans une situation délicate devant leurs camarades.
Que nous apprend le fonctionnement de l’UCEC sur la manière dont l’État chinois essaie de maintenir son influence sur ses citoyens vivant à l’étranger ?
Jérôme Doyon : L’objectif premier de l’État-parti chinois est d’encadrer ses ressortissants hors des frontières nationales. Cela passe par la création de réseaux sino-centrés : les cadres de l’UCEC utilisent principalement les réseaux sociaux chinois, soumis aux règles et à la censure du régime, et les activités de l’organisation visent surtout à développer des liens soit entre les étudiants chinois soit entre eux et des acteurs du monde économique, politique ou universitaire, basés en Chine. Ce sino-centrisme se reflète alors dans les ambitions des cadres de l’UCEC, qui ont souvent pour objectif de retourner en Chine ou de trouver un travail au sein de réseaux chinois. L’UCEC ne se place que très rarement dans une situation de représentation des intérêts des étudiants chinois vis-à-vis des autorités des pays d’accueil. L’objectif principal n’est pas de développer des liens avec l’étranger. Le résultat est le développement d’enclaves autoritaires plutôt coupées des sociétés d’accueil.
Comment l’UCEC reproduit-elle dans un environnement transnational les logiques organisationnelles de l’État-parti chinois et comment les institutions universitaires occidentales les transforment-elles ?
Jérôme Doyon : L’UCEC reproduit à l’étranger le fonctionnement des organisations de jeunesse contrôlées en Chine par le Parti communiste chinois. Dès leur création dans les années 1980 (1986 pour la branche française), les branches de l’UCEC se placent sous la houlette du service Éducation des ambassades et des consulats chinois dans les pays d’accueil. La structure interne de l’organisation est par ailleurs semblable à celle des organisations de masse dirigées sur le par le Parti territoire chinois. Les enclaves autoritaires que sont les branches de l’UCEC doivent toutefois s’adapter aux pays d’accueil. En France, le nombre relativement faible d’étudiants chinois rend le recrutement difficile, en particulier hors de Paris, amenant une structure très centralisée autour de la branche nationale de l’UCEC. Au Royaume-Uni qui compte un grand nombre d’étudiants chinois, les branches locales de l’UCEC sont bien plus importantes et autonomes. Ces différentes capacités de mobilisation ont aussi un impact sur la dépendance de l’UCEC à l’égard de l’État-parti chinois. Alors qu’au Royaume-Uni l’UCEC possède une relative autonomie financière vis-à-vis de l’ambassade et s’appuie sur des financeurs privés (en particulier des entreprises qui veulent faire la publicité de leurs services auprès des étudiants chinois), ce n’est pas le cas en France où l’UCEC ne touche qu’un nombre limité d’étudiants et ne constitue pas un véhicule publicitaire intéressant pour les entreprises privées.
Quels mécanismes de socialisation politique opèrent à travers les activités non publiques de l’UCEC (ingénierie électorale, gestion des crises, filtrage des mobilisations) et comment ces mécanismes se comparent-ils à ceux observés en Chine continentale ?
Jérôme Doyon : Les modes de mobilisation et de socialisation des étudiants des organisations de jeunesse en Chine subordonnées au Parti et le fonctionnement de l’UCEC à l’étranger présentent de nombreuses similarités. Toutefois, le système de rétributions est bien moins systématique et important lorsque l’influence de l’État-parti est limitée. Il n’est pas toujours aisé de mobiliser en faveur du régime à l’étranger. Les effets de l’engagement des cadres de l’UCEC sur leurs futures carrières peuvent s’avérer décevants et les multiples pressions qui s’exercent sur eux ainsi que les perceptions négatives de l’UCEC, liées à la verticalité de l’organisation et à la corruption de certains de ses membres, peuvent remettre en question les rétributions sociales et symboliques liées à une expérience au sein de l’organisation.
En quoi l’analyse de l’engagement autoritaire à distance oblige-t-elle à repenser les catégories classiques de contrainte, d’adhésion et d’intériorisation idéologique dans les études sur les régimes autoritaires ?
Jérôme Doyon : L’originalité de cette Étude est en grande partie liée au fait qu’elle prend au sérieux le point de vue d’individus qui s’engagent depuis l’étranger dans des organisations affiliées au régime autoritaire de leur pays. Cet engagement autoritaire à distance est mal compris et d’autant plus intéressant que la contrainte semble y jouer un rôle secondaire. Cette approche a, il me semble, deux implications principales pour l’étude des régimes autoritaires. Tout d’abord, cela nous invite à aller au-delà d’une approche centrée sur la répression et la surveillance transnationale des États autoritaires sur leurs ressortissants à l’étranger. S’il est fondamental d’étudier le « bâton », il ne faut pas passer à côté des « carottes » centrales dans ces activités transnationales des régimes autoritaires : leur capacité plus ou moins grande à coopter et à mobiliser leurs ressortissants. Ensuite, en étudiant la mobilisation d’étudiants chinois qui ont choisi de poursuivre leurs études hors de Chine au sein de structures affiliées au régime, j’espère contribuer à une discussion plus large sur les ressorts de l’engagement dans un contexte autoritaire. L’étude des motivations à s’associer hors du pays à des structures autoritaires, alors que les bénéfices matériels liés à l’engagement à distance tout comme la capacité de contrainte sont souvent moins élevés que sur le territoire national, fait ainsi ressortir la complexité et l’ambivalence des modalités d’allégeance au régime de la part des citoyens.
Propos recueillis par Corinne Deloy
(crédits : Shutterstock)
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