Accueil>“Trop technocrates, les dirigeants nationaux abandonnent le débat européen à leurs adversaires eurosceptiques” – entretien avec Tom Hunter

29 juin 2026

“Trop technocrates, les dirigeants nationaux abandonnent le débat européen à leurs adversaires eurosceptiques” – entretien avec Tom Hunter

Comment l’Union européenne et les organisations internationales sont-elles présentées et critiquées (ou non) dans les sphères publiques nationales ? Avec quelles conséquences pour leur légitimité ? Telles sont les questions étudiées par Tom Hunter, chercheur postdoctoral accueilli pendant deux ans (2026–2027) au Centre d’études européennes et de politique comparée grâce à une bourse de mobilité postdoctorale du Fonds national suisse.

Vos recherches portent sur la manière dont l’Union européenne et les organisations internationales sont présentées et discutées dans les sphères publiques nationales. Comment est né votre intérêt pour ce thème ?

Je me suis toujours intéressé à la communication — j’ai travaillé dans le marketing avant de me tourner vers une carrière universitaire — et j’ai été frappé par le fait qu’une part importante de la crise de légitimité à laquelle sont confrontées les organisations internationales tient en réalité à un déficit de communication. En tant que Britannique, cela m’est apparu très clairement lors de l’événement politique le plus marquant qu’il m’ait été donné de vivre : la campagne référendaire sur le Brexit, en 2016. J’ai été frappé par la clarté du message du camp du “Leave”, qui faisait défaut au camp du “Remain”. Cet épisode a aiguisé mon envie de comprendre comment la communication façonne la légitimité perçue des institutions internationales — et pourquoi certains acteurs parviennent bien mieux que d’autres à cadrer des réalités politiques complexes.

On peut avoir l’impression que les gouvernements nationaux des États membres font souvent porter le chapeau à l’Union européenne (« c’est la faute à Bruxelles »). Cependant, votre thèse de doctorat brosse un tableau plus nuancé.

Vous avez tout à fait raison : les gouvernements nationaux sont réputés évasifs et opportunistes dans leur manière de présenter l’Union européenne. Par exemple, ils peuvent critiquer Bruxelles ou éviter tout simplement d’évoquer l’intégration européenne, car il s’agit d’un sujet clivant susceptible de diviser leur parti en interne.

Ma recherche empirique, fondée sur l’analyse de centaines de milliers de déclarations liées à l’UE prononcées par des dirigeants nationaux, révèle en réalité que les gouvernements parlent beaucoup de l’Union européenne, mais le font d’une manière complexe, technocratique et difficile à comprendre pour les citoyens. En ce qui concerne l’accusation d’opportunisme, je constate que les gouvernements blâment en réalité rarement l’UE directement, mais qu’ils pratiquent massivement le “credit claiming”, et répugnent à partager le mérite avec l'UE sur les questions qui comptent pour leurs citoyens.

Bien que ce tableau soit en effet plus nuancé, il reste problématique du point de vue de la responsabilité politique. Si l’UE ne se voit pas attribuer le mérite de décisions clés, les citoyens peuvent se demander ce que Bruxelles fait réellement pour eux. Plus inquiétant encore, le style technocratique de nombreux dirigeants nationaux laisse le champ libre aux adversaires eurosceptiques pour orienter le débat sur l’Europe — et cela est doublement problématique si l’on considère que les institutions européennes utilisent elles aussi un langage complexe dans leurs communications publiques.

Votre étude du discours parlementaire vous a permis d’examiner comment les partis politiques des États membres de l’UE ont réagi au Brexit et comment leurs attitudes à l’égard de l’élargissement de l’UE ont évolué au fil du temps. Que montrent vos analyses ?

La manière dont les partis ont réagi au Brexit montre que cet événement a renversé la dynamique habituelle de la compétition partisane au sujet de l’UE. Le Brexit ayant plongé le Royaume-Uni dans le chaos, quitter l’Union est soudainement apparu comme moins souhaitable pour les partis eurosceptiques, et on les a vus assouplir leur posture. Aujourd’hui encore, pratiquement aucun parti eurosceptique n’envisage sérieusement la perspective de quitter l’UE. À l’inverse, les partis pro-européens se sont montrés beaucoup plus fermes après le Brexit, attaquant les eurosceptiques populistes pour leur hypocrisie et réaffirmant leur engagement envers le projet européen en des termes bien plus forts.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a eu un effet comparable sur le discours entourant l’élargissement. Dans une étude menée avec Natasha Wunsch et Marie-Eve Bélanger, nous avons constaté que les partis pro-européens traditionnels se sont montrés plus favorables à l’élargissement en général — et pas seulement dans le cas de l’Ukraine — à la suite de cette invasion. Et une fois de plus, les partis eurosceptiques qui depuis longtemps se mobilisaient contre l’élargissement ont soudainement réduit leurs communications à ce sujet. 

Ces deux exemples démontrent comment des chocs exogènes majeurs peuvent inverser des dynamiques de compétition entre partis qui semblaient pourtant profondément ancrées.

Comment vos axes de recherche ont-ils évolué récemment ? Sur quels projets travaillez-vous depuis votre arrivée au CEE ?

Je suis ravi d’être au CEE ! Mes travaux s’inscrivent parfaitement à la croisée de deux des principaux domaines d’intérêt du CEE : à savoir l’Europe et l’Union européenne et les Tensions dans la démocratie représentative. En effet, la mondialisation et l’européanisation ont rendu les systèmes de gouvernance en Europe plus complexes, et mes recherches montrent comment le principe de responsabilité démocratique est menacé non seulement par la complexité de ces nouveaux systèmes, mais aussi par la communication stratégique des responsables politiques au sein de ceux-ci. 

Au-delà de ces travaux, j’oriente actuellement mes recherches dans deux nouvelles directions. Tout d’abord, je m’intéresse à présent à la rhétorique au sein des institutions de l’UE, notamment à la table des négociations. Dans le cadre d’un projet mené avec Tuuli-Anna Huikuri, par exemple, nous étudions l’influence du genre sur les styles de négociation au sein du Conseil de l’UE.

Deuxièmement, j’étudie de plus en plus l’UE sous l’angle des relations internationales – une perspective sur laquelle Luis Vassy, directeur de Sciences Po, a insisté dans une récente tribune. Je m’intéresse particulièrement à la manière dont l’UE est perçue et considérée par les puissances émergentes du Sud. À cette fin, j’ai récemment achevé la collecte des déclarations sur l’UE émanant d’assemblées législatives en Afrique et en Asie.

Entretien et traduction réalisés par Véronique Etienne.