Le paradoxe hongrois : défense de la chrétienté versus refus du message papal universaliste

Auteur(s): 

Paul Gradvohl, maître de conférences – université de Lorraine, Nancy

Date de publication: 
Février 2019

En Hongrie, les recensements offrent une première base pour percevoir les affiliations confessionnelles : en 1930 deux tiers de la population est catholique dont 2,3 % sont gréco-catholiques. La part des Réformés (20%), des Luthériens (6 %) et des Juifs (5 %) diminue en raison des nouvelles frontières telles que fixées par le traité de Trianon (1920). Par comparaison, en 1949 l’Holocauste des Juifs hongrois ramène la population juive à 1,5 %. Toutefois, la Hongrie est un des rares pays où une minorité juive significative a perduré. Sur la même période, le poids démographique des autres groupes religieux a évolué moins drastiquement : 70,5 % de Catholiques, 21,9 % de Réformés, 5,2 % de Luthériens et seulement 0,2 % de non affiliés religieusement (absence de leur confession parmi les choix offerts ou refus d’affiliation).

Il faut attendre 2001 pour connaître de nouveau la répartition de la population selon ses affiliations religieuses. En ce début de 21e siècle, les données témoignent d’une baisse générale de l’engagement religieux, et une augmentation de la non-affiliation confessionnelle, ce que corroborent les données collectées dix ans plus tard (2011) : 39% de Catholiques ; 11,6% de Réformés et 2,2 % de Luthériens tandis que 27,2 % des répondants refusent de se prononcer et 18,2% déclarent ne pas avoir d’affiliation confessionnelle. De plus, on recense 11 000 Juifs, 5 500 Musulmans, 31 700 Témoins de Jehova et 9 760 Bouddhistes. L’intérêt des enquêtes du Pew Research Center est leur méthodologie commune à tous les pays1. Selon elles, la part de la population hongroise se déclarant catholique est passée de 63 % (1991) à 56 % (2015-2016), chiffres sensiblement différents que ceux du recensement.

Décalage entre confession de la population et politique du gouvernement

Les enquêtes Pew permettent aussi de déceler le lien entre identifications religieuses et nationales. Ainsi, 43 % des Hongrois considèrent qu’il est assez ou très important d’être catholique pour être hongrois (contre 64% des Polonais par exemple), et 46% d’entre eux estiment que leur culture nationale est supérieure à toutes les autres (et 55 % des Polonais). Les enquêtes de Pew donnent également des enseignements sur les normes morales en vigueur dans la société, et les évolutions de cette dernière. Si 53 % des Hongrois condamnent l’homosexualité, en revanche 39 % des 18-34 ans sont favorables au mariage entre personnes de même sexe.

L’examen des opinions associées à la religion souligne un fait peu étudié : les campagnes du gouvernement hongrois visent à contenir les tendances progressistes, en favorisant la famille traditionnelle2, alors même ? que 25 % des Hongrois seulement étaient favorables ou très favorables à l’obéissance de la femme à son mari. Tandis que si l’avortement demeure légal dans certains cas, les pressions exercées sur les femmes et les praticiens sont de plus en plus fortes, puisque la Constitution de 2012 entérine la défense du fœtus dès sa conception.

Toutes ces mesures s’apparentent à une volonté de réduire la femme à sa seule fonction reproductive, un « retour aux valeurs » que Victor Orban traduit par l’expression « démocratie chrétienne à l’ancienne », appeler à remplacer l’« État illibéral » mise en avant entre l’été 2014 et mai 2018. Mais cette politique ne s’appuie sur les choix religieux de la population qu’en apparence. Dans la Hongrie de 2018, seuls 3 % des jeunes adultes catholiques déclarent aller à la messe chaque semaine (47% en Pologne)3 et 67 % des 16-29 ans ne s’identifient à aucune religion (17 % en Pologne). Partant, lorsque le Président Orban déclare que « 78 % des habitants souhaitent que nous préservions notre culture chrétienne et nos traditions chrétiennes » lors de son discours sur l’état de la nation le 18 février 2018, il mobilise ici une intention politique et non pas un véritable sentiment religieux – étant entendu que cette déclaration est sulfureuse, puisque l’invocation de la Hongrie chrétienne était le leitmotiv de l’antisémitisme dans les années 1920-1940. Dans ce même discours sur l’état de la nation, V. Orban a annoncé le lancement d’un programme de soutien à la famille centré sur la seule mère et l’aide au logement. Mais les Roms, chez qui le taux de fécondité est le plus élevé, sont exclus de la plupart de ces dispositifs alors que l’Eglise catholique se voit confier le soutien aux futures élites tsiganes qu’elle est chargée de former « moralement ».

Rapprochement avec Israël

De fait, la promotion de l’égoïsme national fondé sur la race s’oppose frontalement aux discours du Pape François et provoque une opposition morale en Hongrie4. Dans une lettre ouverte le pasteur Gábor Iványi, qui a baptisé les deux aînés de Viktor Orban et célébré son mariage en 1986, conteste l’action du gouvernement. Impliqué dans l’action humanitaire auprès des demandeurs d’asile, il est devenu une cible privilégiée de V. Orban, qui assimile son action à une menace pour la sécurité nationale. Gábor Iványi dénonce également le décalage profond entre proclamations chrétiennes et pratique officielle, qui nie la possibilité même d’une fraternité chrétienne. Car l’usage que fait V. Orban de la chrétienté transforme cette dernière en instrument de régression sociale et de xénophobie. Pour le pasteur in fine c’est l’image du christianisme qui pâtira de la propagande officielle5, d’autant que la « démocratie chrétienne à l’ancienne6 » signifie la corruption des Eglises et surtout de l’Eglise catholique.

Face à ce discours identitaire chrétien, le clergé catholique subit plus qu’il n’agit. Au sein du champ politique, le Parti populaire démocrate-chrétien (Kereszténydemokrata Néppárt, KDNP) soutient cette opposition au Pape François, en affirmant la priorité absolue de la lutte contre l’Islam et les musulmans, grâce à la mise en œuvre d’un ordre moral masculinisé et nationalisé. Partant, le Pape François est devenu un ennemi à abattre, tandis que la lutte contre l’islam a amené à un rapprochement entre Budapest et Tel-Aviv, via les ultra-orthodoxes Chabad Loubavitch, groupe minoritaire jouissant de la protection des autorités. Dans ce contexte, l’accueil du 52e Congrès eucharistique en 2020, qui exaltera la charité envers les exclus et minorités, la réconciliation et la communion, annoncera vraisemblablement un bras de fer entre le gouvernement de V. Orban et le Pape.

  • 1. [URL: http://www.pewforum.org/2018/06/13/ the-age-gap-in-religion-around-the-world/] et [URL: https://www.pewforum.org/2017/05/10/religious-belief-and-national-belonging-in-central-and-eastern-europe/].
  • 2. Andrea Peto, Central European University et Weronika Grzebalska, Polish Academy of Sciences, « How Hungary and Poland have silenced women and stifled human rights », THE BLOG, 14 octobre 2016 [URL: https://www.huffingtonpost.com/the-conver- sation-global/how-hungary-and-poland-ha_b_12486148.html].
  • 3. [URL : https://www.stmarys.ac.uk/research/centres/benedict-xvi/docs/2018-mar-europe-young-people-report-fra.pdf].
  • 4. Voir par exemple Tamás Vekerdy, « Nyílt levél Orbán Viktornak », ÉS (Élet és irodalom), PUBLICISZTIKA, n°36, 7 septembre 2018, [URL: https://www.es.hu/cikk/2018-09-07/vekerdy-tamas/nyilt-level-orban-viktornak.html].
  • 5. Patrick Kingsley, « He Used to Call Viktor Orban an Ally. Now He Calls Him a Symbol of Fascism », New York Times, 16 mars 2019, [URL : https://www.nytimes.com/2019/03/15/world/europe/viktor-orban-hungary-ivanyi.html].
  • 6. « Hagyományos pénteki rádióinterjújában <04/05/2018> a miniszterelnök beszélt a kormányalakításról és -menetrendről, valamint az uniós költségvetés tervezetéről is » [Dans son allocution radiophonique traditionnelle le Premier ministre a parlé de la transformation du gouvernement et de son calendrier d’action, et aussi de la planification budgétaire de l’Union] [URL: http://hvg.hu/itthon/20180504_orban_regi_vagasu_keresztenydemokraciat_epitunk].