En Inde, les chrétiens sous les foudres des nationalistes hindous

Auteur(s): 

Charlotte Thomas, postdoc (CERI-GSRL), directrice programme Asie du sud de Noria – Paris

Date de publication: 
Mai 2018

Depuis l’accession au pouvoir du parti nationaliste hindou, le Bharatiya Janata Party (BJP, Parti du peuple indien) en la personne de Narendra Modi au printemps 2014, les citoyens indiens de confession non-hindoue se sentent de plus en plus en insécurité dans leur propre Etat. En effet, ils sont victimes de nombreuses agressions, qui, si elles ne sont pas directement édictées par le gouvernement en place bénéficient, pour autant, d’un laissez-faire bienveillant. Dans ce contexte, l’appel à « prier pour la Nation » récemment édicté par l’archevêque de Delhi n’est pas passé inaperçu, du côté du pouvoir, comme de l’opposition. Charlotte Thomas, chercheure postdoc au sein de l’Observatoire et directrice du programme Asie du sud (SAProg) du collectif de chercheurs Noria, décrypte les enjeux de ce texte, à un an des élections générales prévues en mai 2019.

 

A L’ATTENTION DES PRETRES ET DES INSTITUTIONS RELIGIEUSES DE L’ARCHIDIOCESE DE DELHI SUJET : PRIERE POUR NOTRE NATION

8 mai 2018

Chers Pères, chers Frères, chers Sœurs,

Nous sommes témoins d’un climat politique agité qui fait peser ses menaces sur les principes démocratiques inscrits dans notre Constitution, ainsi que sur le sécularisme de notre Nation.

Il est de notre devoir sacré de prier pour notre pays et ses leaders politiques en tout temps, mais d’autant plus que nous nous approchons des élections générales qui se tiendront en 2019.

Alors que nous attendons avec impatience 2019 et la mise en place du nouveau gouvernement, entamons dès maintenant une campagne de prières pour notre pays, qui débutera le 13 mai 2018, date qui marque l’anniversaire de l’apparition de la Sainte Mère à Fatima, nous consacrant, ainsi que notre Nation, au Cœur immaculé.

Je demande que nous observions un jour de jeûne chaque vendredi, en sacrifiant au moins un repas, et en offrant notre pénitence, ainsi que nos sacrifices pour notre renouveau spirituel, ainsi que celui de notre Nation.

En outre, je demande sincèrement à ce que nous organisions une heure de prière eucharistique chaque vendredi, à l’heure qui conviendra à vos paroisses, maisons et institutions religieuses, qui sera spécialement dédiée à notre Nation. Pendant cette adoration, la prière jointe [à ce courrier] devra être lue.

Sincères salutations,

Votre dévoué,

Anil Couto Archevêque de Delhi

PS : cette lettre devra être lue lors des messes du dimanche 13 mai 2018, dans la langue [régionale] qui convient.

 

Publiée le 8 mai 2018, cette lettre d’Anil Joseph Thomas Couto, archevêque de Delhi, la capitale indienne, et chef de la Conférence des évêques catholiques de l’Inde, qui rassemble l’ensemble des évêques catholiques d’Inde, a suscité l’ire des nationalistes hindous. Pourtant, comme plusieurs journaux indiens d’opposition l’ont noté, ce texte ne s’adresse qu’au personnel religieux catholique basé en Inde, en charge des offices pour les 1,7% de la population indienne de confession catholique – sur 2,3% de chrétiens (soit environ 280 millions d’individus). Il n’appelle ni à la mobilisation politique ni à la violence, bien que les chrétiens soient traditionnellement un électorat hostile aux nationalistes hindous.

Dans son texte, Anil Couto formule des préconisations strictement conformes à sa fonction, puisqu’il demande à tous les fidèles de prier pour la sauvegarde de la Nation : il recommande donc le salut par la prière, afin de sortir de temps politiques qu’il qualifie de « troublés » [turbulent]. Par ce mot prudent, l’archevêque fait référence au climat d’insécurité dans lequel se trouvent plongées les minorités religieuses indiennes, depuis l’arrivée au pouvoir du parti nationaliste, le Bharatiya Janata Party (BJP), et son médiatique Premier ministre, Narendra Modi.

L’homme, formé dans les rangs du Rashtryia Swayamsevak Sangh (RSS), une organisation nationaliste fondée sur le modèle des phalanges fascistes en 1920 et toujours extrêmement active en Inde, est en effet considéré comme un nationaliste dur. Ardent défenseur de « l’hindutva », l’hindouïté, une idéologie qui assimile indianité (le fait d’être indien) à hindouïté (le fait d’être de confession hindoue), N. Modi a été directement mis en cause dans la tenue des pogroms anti-musulmans qui ont eu lieu en 2002, au Gujarat, l’Etat du nord-ouest qu’il a dirigé de 2001 à 2014. Ces attaques n’ont jamais été dénoncées par Modi, alors qu’elles ont fait plus de 2 000 morts et 150 000 déplacés internes, valant une suspension de visa à Modi vers les Etats-Unis et l’Union européenne – restriction qui a logiquement pris fin lorsqu’il est devenu Premier ministre.

S’ils ne concernent pas directement les chrétiens, ces événements nous renseignent sur la position du Premier ministre vis-à-vis des minorités religieuses. De fait, les attaques à leur encontre commises par des groupes nationalistes hindous violents ne sont pas un fait nouveau. Mais elles se sont largement multipliées depuis 2014, initiées dans le cadre de campagnes identitaires visant à revaloriser « l’identité hindoue » telle qu’elle a été recodifiée par les nationalistes depuis la fin du 19e siècle. « Ghar Wapsi » [retour à la maison], la campagne de conversion à l’hindouisme est menée par des groupes nationalistes qui cherchent à convertir à l’hindouisme des musulmans et des chrétiens de basses castes1, quitte à employer la violence pour ce faire2 3. Ces violences ne suscitent guère de commentaires de la part de Modi qui, à cet égard, fait montre d’une « utilisation stratégique du silence », pour emprunter l’expression au sociologue Balveer Arora : en ne dénonçant pas, il ne soutient pas activement les agresseurs, mais leur délivre un blanc-seing.

Anil Couto fait donc précisément référence à ce contexte anxiogène et violent dans lequel vivent chrétiens et musulmans4. C’est pour cette raison qu’il considère que la Constitution indienne, séculariste et à ce titre, protectrice de toutes les minorités religieuses, est en danger – inquiétude qu’il partage, du reste, avec plusieurs intellectuels comme la romancière Arundhati Roy5. En effet, plusieurs enquêtes indépendantes se sont fait écho de l’accélération et de la multiplication des attaques contre ces non-hindous. Pour ce qui concerne les chrétiens, l’organisation nationale All India Christan Council (AICC), regroupant toutes les organisations chrétiennes d’Inde, a récemment publié un rapport intitulé « Atrocities on Christians in India » repris dans plusieurs médias. Il y fait état de l’accélération des attaques violentes contre les chrétiens, arguant que près de 108 incidents ont été rapportés pour le seul premier semestre de 2016, ce qui représente une augmentation de 20%, concernant les atteintes aux biens ? et de 40% concernant les violences, au regard des années précédentes6. Ce même rapport constate donc que, toutes les 40 heures, des chrétiens sont victimes d’une agression pouvant aller jusqu’à la mort : lynchage en pleine rue sans intervention policière, attaques de fidèles à la sortie de la messe, interdiction des processions pendant les fêtes religieuses, écoles et établissements chrétiens vandalisés, incendiés ou pillés, etc.

L’inquiétude exprimée par Anil Couto se fonde donc sur des faits de violence physique et politique tangibles, qui font chaque semaine l’objet d’articles ou de reportages dans la presse d’opposition. Pour cette raison, face aux réactions hostiles qu’a suscité le texte de l’archevêque, l’AICC a publié un texte de soutien sans réserve à Anil Couto le 24 mai. En effet, la lettre de l’archevêque de Delhi a été violemment dénoncée par les nationalistes, comme une attaque directement dirigée contre le gouvernement de Narendra Modi. Certains d’entre eux se sont même émus qu’un chef religieux participe au débat politique, oubliant bien vite que l’Uttar Pradesh, Etat le plus peuplé d’Inde, est gouverné depuis avril 2017 par Yogi Adityanath, moine hindou radical7.

Outre ces attaques ad hominem, des mots-clés tels que #churchvsmodi et #churchagainstmodi ont fleuri sur Twitter. Or, sous couvert d’être hostiles à la seule institution, ils ciblent en réalité l’ensemble de la minorité chrétienne. Dans une surenchère médiatique, plusieurs élus BJP ont même été jusqu’à demander à Narendra Modi de couper toute relation avec le Saint-Siège8. A moins d’un an des prochaines élections générales prévues pour le printemps 2019, la véhémence de ces réactions traduit une certaine fébrilité au sein des nationalistes, puisque la politique identitaire dure menée par le BJP, qui n’est pas vraiment « compensée » par le bilan économique en demi-teinte du Premier ministre, conduit à s’interroger sur les perspectives de réélection de Narendra Modi.

  • 1. L’organisation sociale et les pratiques des minorités musulmanes et chrétiennes d’Inde se sont ethnicisées à leur contact avec les hindous. Notamment, les deux groupes ont adopté l’organisation hiérarchisée en castes. Les hautes castes sont censées être des descendants des premiers chrétiens (ou musulmans le cas échéant) arrivés en Inde – depuis le 16e siècle pour les catholiques, et depuis le 18e pour les protestants. Les basses castes seraient des hindous convertis à une autre religion afin de se soustraire, sans succès donc, à la hiérarchie basée sur les castes.
  • 2. [URL : https://scroll.in/article/834707/as-the-sangh-renews-its-campaign-for-a-christianity-free-india-fear-of-violence-looms]
  • 3. Une autre campagne emblématique est celle contre l’abattage des bovidés (« Beef Ban »). Là aussi, les nationalistes recourent souvent à la violence, parfois létale, afin d’empêcher musulmans, ainsi que basses castes et dalits (« intouchables ») hindous, de consommer ou commercer de la viande de bovidés, arguant du caractère sacré de la vache pour les hindous.
  • 4. Les dalits sont également la cible des attaques des nationalistes de hautes castes, en raison de leur régime carné et de leur supposée « impureté » rituelle découlant de leur statut.
  • 5. [URL : https://www.theguardian.com/books/2015/nov/05/arundhati-roy-returns-award-protest-religious-intolerance-india-bollywood-modi-government-violence]
  • 6. [URL : https://www.premierchristianradio.com/News/World/Alarming-rise-in-attacks-against-Christians-in-India]
  • 7. [http://www.liberation.fr/planete/2017/04/04/yogi-adityanath-un-moine-extremiste-a-la-tete-du-plus-grand-etat-de-l-inde_1559382]
  • 8. [URL : http://catholicfocus.in/2018/05/28/indian-politician-insist-pm-end-indias-relations-vatican/].