Les nouveaux démagogues


Démocratie autoritaire, populisme, affairisme et ethno-nationalisme


Le XXIème siècle a vu l’affirmation d’un nouveau type d’homme politique combinant des traits propres aux démagogues (litt. « ceux qui guident le peuple ») qui ne s’étaient encore jamais mêlés de cette façon. Dans le contexte de démocraties électorales, ces personnalités ont pris le pouvoir par la voie des urnes et ne remettent pas en cause l’élection comme méthode de désignation des gouvernants – ils ont d’ailleurs parfois perdu leur poste de dirigeant à la suite d’un scrutin, avant, dans certains cas, de le reconquérir de la même façon.
Mais ces hommes ne sont pas des démocrates pour autant. Ils cherchent à concentrer le maximum de pouvoir dans leurs mains – et même à le personnaliser à l’extrême - ainsi qu’à affaiblir les contre-pouvoirs, qu’il s’agisse de l’appareil judiciaire, des media ou de l’opposition (qu’elle s’incarne dans des partis ou des mouvements de citoyens).Les exemples les plus connus ne sont autres que Vladimir Poutine en Russie, Recep Erdogan en Turquie, Narendra Modi en Inde, Mahinda Rajapakshe à Sri Lanka, Benjamin Netanyahou en Israël et Shenzo Abe au Japon – auxquels peuvent s’ajouter Shinawatra Thakshin en Thaïlande et Anwar Ibrahim en Malaisie. Mais ces leaders non-occidentaux ont marché à bien des égards dans les pas d’un européen, Silvio Berlusconi. Cette extension géographique porte à interroger le bien-fondé de distinctions classiques entre démocraties dites consolidées et « nouvelles démocraties ». Elle porte aussi à s’interroger sur la spécificité de la période de l’après-guerre froide. En effet, si des leaders élus par la voie des urnes développant par la suite des pratiques de pouvoir autoritaires ne sont pas une nouveauté de ces dernières années (Adolf Hitler ou Benito Mussolini n’en sont que des exemples, parmi d’autres possibles), il semble cependant que certains traits relativement nouveaux caractérisent ces « nouveaux démagogues », qu’il s’agira d’analyser dans le cadre de ce groupe de travail :

Pour ne pas tomber dans le risque de « l’illusion héroïque », la grille d’analyse que nous soumettons à titre d’hypothèse vise à examiner, au-delà des figures individuelles, des dynamiques plus structurelles, notamment liées aux pratiques de conquête, conservation et renforcement du pouvoir, en particulier :


-    le rôle des organisations autres que leur parti (qui méritera bien sûr d’être pris en compte) auxquelles ces figures appartenaient au début de leur ascension et au sein desquelles s’est forgée leur culture politique : le KGB pour Poutine, la mouvance islamiste pour Erdogan, le mouvement nationaliste hindou pour Modi… Au-delà d’un lieu d’apprentissage du politique, ces instances de socialisation leur ont sans doute permis de nouer des relations personnelles et de créer des réseaux dont ils ont pu se servir ensuite.

-    leur maîtrise des techniques de communication, et notamment de l’outil télévisuel et des vecteurs d’image en général, ainsi que des réseaux sociaux dans la période récente. Les liens établis avec le monde des médias peuvent aussi avoir leur importance à ce stade – dans le cas de Berlusconi, cela joua un rôle clé.
 
-    la forme de leur populisme, un « isme » que l’on définira ici comme la capacité d’un leader à établir une relation directe, voire personnelle avec « son peuple », indépendamment d’institutions comme le parlement ou l’appareil judiciaire dont la légitimité est systématiquement dénigrée. Cet objet d’étude est à la charnière de la mise en scène (langage du corps, usage des moyens de communication moderne) et du discours.

-    la tonalité identitaire de leur discours, nourri d’une nostalgie de la grandeur passée (soviétique, nippone, ottomane, védique etc.) et/ou de la peur de l’Autre, que celui-ci soit à l’extérieur des frontières ou(/et ?) une cinquième colonne … Nous nous interrogerons sur les formes que revêtissent cet identitarisme qui peut se teinter de considérations nationalistes, ethniques ou religieuses à travers, par exemple, la promotion de la tradition orthodoxe russe, de l’islam turc, de l’hindouisme, de la judaïté etc.

-    les relations avec les milieux d’affaires – dont ils sont parfois directement issus comme Thakshin - contribuent en général au succès des personnalités en question, sinon au début de leur carrière, du moins une fois qu’il ont pris leur envol. Ces liens vont de pair avec l’approche moins « market friendly » que « business friendly » de ces hommes qui établissent des collaborations plus ou moins licites avec des oligarques aux visées monopolistiques chacun dans son secteur.

-    enfin, les nouveaux démagogues sont le sous produits politiques de mutations socio- économiques marquées par des politiques de libéralisation économiques ayant donné naissance à une « classe moyenne » aux allures de « couche dominante ». Dans la plupart des pays ils se sont imposés, ils apparaissent en effet comme les champions de cette catégorie sociale éprise de croissance, insensible au creusement des inégalités et portée au nationalisme ethnique.

Le pari est que c’est par l’approche comparative de cas présentant des similitudes dans des contextes très différents, que l’on pourra mieux saisir les dynamiques plus générales dont se nourrissent ces figures de nouveaux démagogues. Le groupe de recherche entend inscrire ses réflexions dans le cadre de la littérature récente sur les transformations des démocraties (et leurs formes « dégradées »). Si chaque cas fera l’objet de séances séparées, il s’agira bien sûr de comparer les trajectoires nationales et de mesurer l’impact des influences externes car les nouveaux démagogues ont appris d’expériences étrangères et s’inspirent éventuellement les uns des autres. La circulation des modèles sous l’égide d’agences spécialisées telle que APCO Worldwide méritera à cet égard une attention particulière.