L’insurrection du Donbas

Auteur(s) : 

Par Dominique Arel, titulaire de la Chaire d’études ukrainiennes de l'Université d’Ottawa

Entretien/Analyse
Date : 
19/05/2014

Présentation dans le cadre du débat L’Ukraine à la veille de l’élection présidentielle du 25 mai 2014, CERI, Sciences Po, Paris, 14 mai 2014, avec Alexandra Goujon et Georges Mink, sous la présidence de Dominique Colas

Depuis un mois, l’Ukraine fait face à une rébellion armée dans les deux provinces de la région minière du Donbass, soit Donetsk et Louhansk. Des commandos lourdement armés ont pris d’assaut des bâtiments gouvernementaux, des postes de police et parfois le siège de la procurature dans une douzaine de villes de la région. Les insurgés ont proclamé une “République populaire de Donetsk” (un geste imité par leurs comparses de Louhansk) et organisé dimanche dernier ce qu’ils ont appelé un référendum en faveur de “l’autodétermination” de cette République. L’armée ukrainienne cherche depuis quelque temps à encercler leur quartier général de Sloviansk, une petite ville choisie semble-t-il pour son emplacement stratégique près d’une autoroute reliant Kharkiv et Donetsk (et très proche de la frontière russe), mais les résultats sont jusqu’à présent peu probants. Encore hier, une demi-douzaine de soldats ukrainiens ont péri à la suite d’une embuscade menée par les rebelles. Un climat de guerre larvée sévit dans la région et ne cesse de se dégrader.

Le premier niveau d’affrontements, comme toujours, est celui des mots. Le gouvernement ukrainien, depuis le début, qualifie ces insurgés de “terroristes,” une caractérisation reprise sans sourciller par les médias ukrainiens, y compris Ukrainska pravda, la meilleure source ukrainienne d’informations en ligne. Le terme est non seulement trompeur analytiquement, il est aussi funeste, sinon désastreux, politiquement. Le terrorisme est l’usage indiscriminé de la violence contre des civils et les attentats du 11 septembre en sont l’exemple le plus probant de notre époque. Les rebelles de Donetsk se livrent à des enlèvements, à la torture (parfois menant jusqu’à la mort) et tabassent des manifestants, mais cette violence, tout autant terrifiante qu’elle soit, est en fait ciblée, puisque les victimes sont visées en fonction de leur prétendue opposition politique, soit en raison de la suspicion d’afficher une certaine loyauté envers l’État central. Au sens général du terme, il peut être dit que cette violence terrorise une certaine couche de la population, mais l’arme de la terreur est la plus efficace lorsqu’elle frappe là où ne s’y attend pas. Politiquement, réduire les rebelles à des terroristes a l’effet contraire d’aggraver le sentiment d’aliénation d’une bonne partie de la population à l’Est. Une insurrection parvient à acquérir une certaine durabilité lorsqu’elle repose sur un certain appui populaire, un appui souvent ambivalent, et dans le cas du Donbas fort probablement minoritaire, mais néanmoins suffisant pour en faire une force sociale.

Les hommes armés du Donbas sont des insurgés, parce qu’ils cherchent à renverser l’ordre établi par les armes. Une insurrection peut être considérée comme illégale, immorale ou illégitime, mais ce qui nous intéresse ici est le phénomène en tant que tel, et non son évaluation normative. Une insurrection peut être aussi alimentée par une puissance étrangère, ce qui est manifestement le cas ici, puisqu’elle est sous le commandement d’un officier du renseignement militaire russe et que plusieurs des armes utilisées ne sont fabriquées qu’en Russie, mais les observateurs sur le terrain attestent que la plupart des rebelles sont territorialement ukrainiens, aidés d’un certain nombre de mercenaires russes.

Ces rebelles, cependant, étaient de parfaits inconnus sur la scène politique du Donbas jusqu’à tout récemment. Le Parti des régions était un parti unique en Ukraine de l’Est –à l’exception du petit satellite communiste – qui ne tolérait aucune opposition. Comme l’indique le chercheur canadien Oleksandr Melnyk, cela signifiait que les nationalistes russes étaient autant réprimés que les nationalistes ukrainiens. La chute de Ianoukovitch, cependant, a conduit à un affaiblissement, sinon un effondrement, du Parti des régions débouchant sur un vide politique à Donetsk, ville où est né le parti. Des groupuscules totalement ignorés jusque-là, telle la branche régionale du Parti russe d’unité nationale, ont pris l’initiative. La coordination de leurs premières opérations a été, de toute évidence, guidée de l’extérieur – des vidéos suggèrent la présence de forces spéciales russes – mais tout porte à croire que les gens formant le noyau dur de cette rébellion se connaissaient déjà. Les réseaux, bien que sans influence politiquement, étaient en place. C’est un premier cas d’effet miroir de l’insurrection du Maïdan. Pravyi sector, qui a joué un rôle déterminant dans l’usage et l’escalade de la violence, émanait d’une coalition de groupes ayant occupé, depuis dix ou vingt ans, les coins les plus obscurs du spectre politique ukrainien.

La question de la popularité de ce mouvement insurrectionnel est au coeur du conflit entre Kiev et Donetsk. Puisque nous avons appris récemment de la part du très officiel Conseil du développement de la société civile et des droits de l’homme du Président de la Russie que le taux de participation du référendum de Crimée était peut-être aussi bas que 30%, il apparaît peu plausible que davantage de résidents de Donetsk ait participé à un exercice organisé à la va-vite en quelques jours et où quatre fois moins de bureaux de scrutin que habituellement avait été préparés dans la capitale. Il se pourrait ainsi que près des trois-quarts des habitants soient restés chez eux dimanche dernier, un score qui avoisine de la proportion des habitants se disant, dans les sondages, favorables au maintien de Donetsk à l’intérieur de l’Ukraine. Nous pouvons aussi présumer que le citoyen moyen n’aime pas qu’un paramilitaire armé puisse déambuler en toute impunité, sans que la police soit en mesure, ou désire, assurer une protection. Cela étant dit, le fait qu’une minorité importante, peut-être 30%, se soit rendue aux urnes, des urnes gardées par des insurgés en cagoule, afin de voter sur une question certes vague mais portant sur une République populaire du Donbas, proclamée par ces mêmes hommes en cagoule, en dit long sur l’appui populaire de cette insurrection, même si elle est menée par des hommes issus de groupes extrémistes pour qui cette population ne voterait probablement pas s’il y avait des élections libres.

Une plus petite minorité à l’intérieur de cette minorité est même prête à se confronter aux forces armées ukrainiennes lorsqu’elles s’aventurent sur le terrain, comme nous avons pu le constater à chacune de leurs tentatives, au point même où les plus téméraires, sinon les plus agressifs, menacent la sécurité de soldats n’ayant pas reçu l’entraînement pour mater de telles actions de foule. Le dénouement est que des civils tombent sous les balles d’hommes représentant l’État ukrainien, une situation qui ne peut qu’accentuer le ressentiment de cette minorité active envers Kiev. Le constat à froid est que la prise d’assaut de bâtiments publics n’attire pas un public pour la contester, alors que presque chaque effort de l’État de renverser ces prises d’assaut attire un public qui se met littéralement dans le chemin. Ces foules ne sont pas particulièrement nombreuses, peut-être en raison du danger inhérent à une telle activité, mais ce sont elles qui occupent l’espace public. (Une manifestation pro-Ukraine, il y a deux semaines, a été sauvagement attaquée à coups de bâtons de baseball, ce qui aura fort probablement l’effet de neutraliser toute tentative ultérieure). En restant chez elle, la majorité cède le terrain à la minorité active. C’est une dynamique politique qui, bien entendu, peut s’observer dans nos sociétés. Il y a majorité démocratique et capacité d’agir sur le terrain, parfois en recourant à l’arme de la violence politique, et les deux ne concordent pas toujours.

La majorité qui reste à la maison se dit pro-Ukraine dans les sondages, mais cette majorité considère aussi le gouvernement issu du Maidan comme illégitime, dans une proportion proche de 75%, alors que la moyenne dans les autres provinces de l’Est et du Sud est autour de 50%. Nous touchons ici au fond du problème. La chute du gouvernement Ianoukovitch ne passe pas à l’Est, et très certainement pas dans le Donbas. Ce n’est pas par nostalgie pour Ianoukovitch : le même sondage donne une majorité ne le considérant plus comme le président légitime de l’Ukraine. La première rupture s’est opérée en janvier lorsque les militants de première ligne du Maïdan, de toute évidence sous l’impulsion de Pravyi sector, ont décidé de recourir à la violence (lancement de cocktails Molotov et de pavés) pour débloquer la crise politique, au moment où la Rada venait de passer des lois baillons interdisant entre autre les manifestations. Après l’avoir initialement dénoncé comme une provocation, l’opinion publique à Kiev et à l’Ouest de l’Ukraine a accepté cette violence comme légitime, mais les Ukrainiens de l’Est en ont fait une autre lecture. L’influence de la télévision russe y est certainement pour quelque chose, mais il n’est pas clair qu’une couverture pluraliste des événements aurait nécessairement changé les perceptions et nous sommes peut-être en présence d’une asymétrie de culture politique. La deuxième rupture, plus profonde, a eu lieu lorsque des militants à l’Ouest, mais aussi un peu partout en Ukraine, se sont mis à attaquer des bâtiments gouvernementaux. La trame normative était claire : ces militants s’en prenaient aux symboles d’un gouvernement devenus à leurs yeux illégitime par son recours à la violence, y compris par balles, envers les manifestants. Mais cette stratégie a aussi démontré qu’il était maintenant possible de s’en prendre aux institutions mêmes de l’État. L’Ukraine a une faible culture légale, mais jamais dans son histoire les institutions en tant que telles n’avaient été menacées.

Le rejet massif de la légitimité du gouvernement actuel à l’Est explique en grande partie le comportement des autorités policières. Les policiers dans de rares cas ont résisté aux assauts des insurgés – et dans ces rares cas ont payé un fort prix pour leur résistance. La tendance a plutôt été de laisser faire ou de basculer du côté des insurgés. Les policiers ne veulent pas se battre, certains diront parce que l’institution policière même, pénétrée par la criminalité et rongée par la corruption, est incapable d’assumer son rôle. Mais une partie importante du problème relève certainement de la chaîne de commandement et du manque de volonté des autorités policières de suivre les ordres de Kiev. Si 75% des résidents du Donbas ne considèrent pas le gouvernement actuel comme légitime, une proportion toute aussi importante de policiers doit être du même avis. Et restaurer la légitimité de l’État ne se fera pas à coup d’opérations “anti-terroristes”.

Les insurgés, répétant le narratif martelé par le pouvoir russe, disent combattre les “fascistes”. Par leurs actions, cependant, ils reproduisent les fantasmes attribués à leurs ennemis. Pravyi sector s’est distingué par ses troupes dites d’auto-défense, sa capacité à engager le combat contre les forces policières et parfois par les envolées oratoires de son leader, du type menaçant de faire sauter des pipelines. Mais Pravyi sector, outre quelques épisodes déplaisants d’humiliation publique et l’assaut de bureaux du Parti des régions et du parti communiste, n’a jamais kidnappé des civils, eu recours à la torture, à des menaces de mort ou à des assassinats. De nombreux cas du genre sont maintenant documentés dans cette République populaire du Donetsk. Pravyi sector et Svoboda sont des groupes de la droite populiste, sinon de la droite dure, mais ils évoluent dans un univers pluraliste et leurs faits et gestes ont été analysés à la lettre par les médias locaux et internationaux durant et depuis Maïdan. Les insurgés du Donetsk, par contraste, opèrent dans le secret et cherchent, par la violence, à éliminer toute opposition politique. Mais il reste qu’ils jouissent de l’appui populaire de ceux qui sont prêts à investir l’espace public et de l’appui tacite ou actif des forces de l’ordre. Quant aux élites politiques, elles se sont pratiquement volatilisées et c’est le plus grand problème politique auquel est confronté le gouvernement de Kiev.

Le gouvernement ukrainien se dit prêt à engager un dialogue avec des représentants régionaux sur une décentralisation des pouvoirs et une première table-ronde s’est tenu aujourd’hui à Kiev. Mais avec qui engager le dialogue? Compte tenu du vacuum politique dans lequel se trouve le Donbas, qui pourrait être ses interlocuteurs? Le gouvernement, reprenant un narratif répandu en Occident, refuse de négocier avec ce qu’il appelle des “terroristes”. Mais l’expérience comparative nous apprend que les gouvernements finissent toujours par négocier avec des insurgés, à moins de parvenir à les vaincre par la force, ce qui ne peut s’accomplir qu’au coût de nombreuses pertes civiles. Existe-t-il vraiment une troisième voie, sans négociations et sans que la population civile ne paie le prix? Elle ne semble pas se profiler dans les politiques actuelles du gouvernement ukrainien. Il est à noter que des négociations ont déjà cours au niveau local entre le gouverneur Tarouta et des insurgés, mais les représentants gouvernementaux se plaignent que les délégations des insurgés ne cessent de changer, dénotant une certaine confusion politique chez ces hommes armés.

Quant à la substance de ces négociations, la question du jour est de donner des ressources fiscales et administratives aux pouvoirs locaux et régionaux afin de leur permettre de mieux développer leurs politiques de santé, d’éducation et d’aménagement du territoire. Cette initiative est capitale, mais elle omet une dimension tout aussi cruciale de la question régionale, soit celle de l’inclusion. La relation entre le centre et les régions s’opère dans les deux sens : les régions veulent davantage de pouvoir chez elles, mais elles veulent aussi être adéquatement représentées au centre. C’est une dynamique propre au fédéralisme, mais il faut comprendre ici que le terme ne peut pas être employé en politique ukrainienne, en raison de son usage pour le moins suspect par la Russie et aussi de l’expérience récente des fédérations communistes. La Russie entend par fédéralisme ukrainien la capacité des régions d’exercer un droit de veto sur la politique extérieure du pays (OTAN, UE), ainsi qu’un contrôle sur les forces de sécurité déployées dans les régions — des prérogatives qui, bien entendu, ne s’appliquent pas au fédéralisme russe, ni à aucun système fédéral par ailleurs, à l’exception partielle de la Bosnie. Quant à l’expérience récente en Europe de l’Est, les trois fédérations communistes (URSS, Yougoslavie, Tchécoslovaquie) ont toutes connues le même sort, à savoir l’implosion. D’aucuns diraient que ces systèmes n’étaient pas de véritables fédérations, en raison des pouvoirs centralisateurs du parti unique, mais il reste que le terme même de fédéralisme empêche le débat public en Ukraine.

Mais si le terme de fédéralisme n’a aucun avenir en Ukraine, ses pratiques de représentation régionale semblent essentielles pour permettre à l’Ukraine de surmonter la grave crise à laquelle elle est confrontée en conservant son intégrité territoriale. Depuis l’indépendance, l’Ukraine n’a jamais développé de pratiques de représentation régionale dans ses gouvernements, parce qu’aucun parti politique n’est parvenu à développer des assises électorales solides dans les deux grandes pôles régionaux de l’Ukraine : l’Est et l’Ouest. Le résultat est que le gouvernement de Koutchma était de l’Est, celui de Iouchtchenko de l’Ouest, celui de Ianoukovitch de l’Est (en fait, d’une seule province : Donetsk), et celui du Maïdan de l’Ouest. Avec la crise quasi-existentielle que traverse l’Ukraine, il est assez remarquable que les leaders de l’opposition n’aient pas tenté de former un gouvernement d’unité nationale, c’est-à-dire représentatif de toutes les grandes régions. Manifestement, le système politique ukrainien manque d’incitations pour favoriser une telle représentation à un moment où les gens à l’Est répètent que “Kiev ne nous entend pas”. La meilleure façon de se faire entendre est d’avoir une voix au chapitre. C’est une question de volonté politique, mais les priorités sont ailleurs à Kiev actuellement.


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L'Ukraine à la veille de l’élection présidentielle du 25 mai 2014
14 mai 2014
avec Dominique Arel, Alexandra Goujon, Georges Mink, Dominique Colas.