Spécificités et diversité des populismes en Europe centrale et orientale

Les dossiers du CERI
Date : 
02/2018

Le spectre du populisme hante l’Europe, toute l’Europe, même si dans les perceptions et la couverture médiatique prévaut une lecture du phénomène selon un clivage Est/Ouest. Celui-ci est, bien réel dans la crispation identitaire et la réponse des pays du groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, République tchèque, Slovaquie) à la crise migratoire mais il serait erroné d’adopter une lecture de la poussée nationaliste et populiste comme une aberration propre à l’espace post-communiste. Le phénomène est transeuropéen ; à certains égards, on peut même parler d’une vague nationale-populiste planétaire qui, de l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche à celle de Narendra Modi en Inde, ébranle les démocraties. Dans ce contexte, on peut s’interroger sur l’existence d’une analogie des thèmes et des discours à l’Est et à l’Ouest du continent comme sur les spécificités du populisme en Europe centrale et orientale.

Cette grille de lecture transeuropéenne ne cherche pas à occulter la vigueur et les traits singuliers du phénomène populiste au sein des Etats de la partie la plus orientale de l’Union européenne. Force est de constater, en effet, que s’il existe des partis populistes dans quasiment tous les pays du vieux continent, à l’Est - qui plus est, dans des Etats ayant parachevé avec succès leur transition vers la démocratie par leur adhésion à l’Union européenne ¬-, certains sont au pouvoir. L’Union a longtemps incarné l’ancrage et l’irréversibilité de la démocratie, alors qu’aujourd’hui, à Budapest comme à Varsovie, on se positionne en pourfendeur de la Commission de Bruxelles. Jaroslaw Kaczynski et Viktor Orban ont ensemble préconisé une « contre-révolution culturelle en Europe » en octobre 2016 au sommet de Krynica. Les populistes en Europe centrale expriment une réaction national-conservatrice contre la promotion par l’Union européenne de ce qu’ils considèrent comme un libéralisme sociétal et culturel de l’Union européenne, qui, selon eux, vise à la dissolution des valeurs traditionnelles que sont la famille, la nation, l’église. Cet euroscepticisme affiché ne doit pas cependant occulter le fait que les populismes prospèrent au sein de l’Union et que l’on doit s’interroger sur la responsabilité de cette dernière dans cette percée des forces protestataires.

Plusieurs traits communs à la montée des populismes existent aussi bien à l’ouest qu’à l’est de l’Europe même si chaque populisme possède ses spécificités. La littérature sur le sujet est abondante de même que les tentatives de définition du populisme. On peut retenir cinq éléments qui s’appliquent à des degrés divers à notre sujet.

1. Les populistes revendiquent un monopole politico-moral sur la représentation politique du peuple et constituent à ce titre une menace pour l’expression du pluralisme.

2. Le discours des partis populistes tend à opposer un peuple vertueux à des élites corrompues. Ainsi, en Pologne, l’affaire Rywin en 2003 qui impliquait un entrepreneur lié aux post-communistes et Adam Michnik, directeur du principal quotidien polonais Gazeta, ancien dissident et figure emblématique du libéralisme, a été invoquée depuis par les partisans des frères Kaczynski comme illustrant la collusion d’élites corrompues.

3. L’opposition société ouverte/société fermée est un autre clivage important mis en avant par les populistes, surtout depuis 2015 (avec une vigueur qui peut surprendre en Europe du centre-est où l’ouverture des frontières était considérée comme le principal acquis de l’après 1989). C’est ce qu’affirme Viktor Orban en janvier 2017 : « Une nouvelle ère frappe à la porte. Une nouvelle ère de la pensée politique, car les gens veulent des sociétés démocratiques et non des sociétés ouvertes ». 

4. Les partis populistes promeuvent des dirigeants forts. Viktor Orban est le maître de la scène politique hongroise ; Jaroslaw Kaczynski récupère le titre de naczelnik associé au maréchal Pilsudski dans l’entre-deux guerres ; en République tchèque, le vainqueur des dernières élections législatives Andrej Babis a mené campagne sur l’adhésion à sa personne et sur son image de capitaine d’industrie.

5. Les populistes plébiscitent la démocratie directe. Ainsi, en République tchèque, Tomio Okamura a appelé sa formation, populiste et xénophobe, Liberté et démocratie directe (SPD). Il préconise l’organisation de référendums comme mode de gouvernement.

6. Enfin, au nom de la critique des élites technocratiques pro-européennes sans cesse à la recherche du consensus (policy), les populistes prétendent réhabiliter le conflit et le volontarisme politique (politics) d’un pouvoir fort dans un Etat souverain.

Les principales caractéristiques des courants populistes en Europe du centre-est sont donc assez largement partagées par les populistes du Nord de l’Europe tandis que les populistes de gauche du Sud de l’Europe (en Grèce ou en Espagne) possède d’autres particularités.  Il est donc pertinent de parler avec Cas Mudde d’un « Zeitgeist populiste » européen1, où la frontière entre les forces populistes et certains partis traditionnels s’estompe, tendance que l’on observe ailleurs et qui permet de relativiser le clivage entre l’Est et l’Ouest de l’UE.

La percée populiste marque-t-elle la clôture à l’Est d’un cycle libéral post-19892 ou bien s’agit-il moins d’une rupture que d’un écart, d’une embardée sur une trajectoire de la démocratie post-1989 qui fut tout sauf linéaire3



Hongrie-Pologne : vers la démocratie illibérale

La Hongrie et la Pologne et leurs dirigeants respectifs, Viktor Orban et Jaroslaw Kaczynski, sont devenus au cours des dernières années des partenaires dans le tournant illibéral de leur système politique. « De Budapest à Varsovie », tel était le slogan de Droit et justice (PiS), parti de Jaroslaw Kaczynski, en 2015. Pourtant, les parcours politiques de cette formation et de l’Alliance des jeunes démocrates (Fidesz) du Premier ministre hongrois sont assez contrastés : ce dernier parti fondé en 1990 était à l’origine libéral avant d’évoluer vers la droite nationaliste-conservatrice et plus récemment de défendre la construction de ce que le Premier ministre hongrois, qualifie lui-même d’« Etat illibéral »4.
Le parcours de Jaroslaw Kaczynski est plus radical : il préconise dans les années 1990 une décommunisation intégrale et reproche aux élites libérales issues de la dissidence d’avoir passé dès 1989 un compromis immoral et dangereux avec les ex-communistes. C’est l’origine dans le discours du PiS de la thèse du « réseau » occulte (uklad) censé contrôler les leviers du pouvoir politique et économique.  En 2005, le PiS arrive au pouvoir et forme une coalition avec un parti populiste et anti-européen Samoobrona (Autodéfense), influent surtout en milieu rural, et un parti catholique, ultra-conservateur et nationaliste, la Ligue des familles polonaises. La coalition s’est dissoute en 2007 sans avoir eu le temps de véritablement nuire aux institutions. Dix ans plus tard, le PiS a absorbé l’électorat de ses deux anciens partenaires. Nous sommes entrés en octobre 2015 dans la troisième phase de la vie du parti qui combine la radicalité du discours anti-libéral et, fort de sa majorité absolue au parlement, la détermination à imposer  sans tarder ses réformes institutionnelles « illibérales ».

En Hongrie comme en Pologne, la remise en cause d’institutions non-contrôlées par le pouvoir se fonde sur l’idée que la souveraineté du peuple exprimée dans les urnes ne doit souffrir d’aucune entrave et c’est la raison pour laquelle le PiS comme le Fidesz se sont attaqués aux contrepouvoirs institutionnels dès leur arrivée au pouvoir. Tout d’abord, à la Cour constitutionnelle et plus généralement, à l’indépendance de la justice en imposant la nomination de juges proches du pouvoir. Les médias constituent la deuxième cible. Une purge massive a été organisée. Enfin, l’idée d’une administration neutre a été abandonnée.  Tout ceci constitue une remise en question des fondements de l’Etat de droit et de la séparation des pouvoirs. Jaroslaw Kaczynski parle de sortir de « l’impossibilisme légal », c’est-à-dire des contraintes qu’imposent les institutions de la démocratie libérale.

L’évolution de la Hongrie et de la Pologne pose la question de la définition du régime politique en vigueur dans ces pays, que l’on ne peut plus qualifier de démocratie libérale mais qui n’est pas non plus une dictature à la Poutine ou à la Erdogan. Le terme « démocrature » parfois utilisé ne fait que renvoyer à cette dualité : un autoritarisme hybride qui n’est ni une démocratie libérale ni une dictature. Grzegorz Ekiert, professeur à Harvard, considère que « dans les deux pays, un système institutionnel autoritaire a été mis en place, accordant un pouvoir sans aucune restriction au parti au gouvernement. Bien que ces pays ne soient pas des dictatures, l’éventualité qu’ils deviennent des régimes autoritaires s’accroît considérablement avec chaque nouveau texte de loi qui vise à élargir le pouvoir du gouvernement. Il n’existe plus aucune garantie que les prochaines élections seront libres et équitables »5.


Slovaquie : un national-populisme eurocompatible

A la différence de la Pologne ou de la Hongrie, où le populisme peut être vu comme une réaction à l’hégémonie des partis libéraux au cours des années précédentes, en Slovaquie, SMER (Direction), le parti du Premier ministre Robert Fico peut être considéré comme une version assagie, light, d’un national-populisme qui a dominé la scène politique slovaque au cours des années 1990 sous les gouvernements dirigés par Vladimir Meciar. Ce dernier fut, en effet, le principal instigateur de la séparation tchéco-slovaque en 1992 et établit dans le nouvel Etat slovaque un régime autoritaire dont l’idéologie était faite d’un mélange de nationalisme ethnique et de souverainisme. La Slovaquie était alors considérée comme le « trou noir » de l’Europe centrale et seule l’union de tous ceux qui ne voulaient pas rater le train de l’élargissement de l’Union européenne a permis, en 1998, l’alternance politique alors que Vladimir Meciar avait gagné les élections législatives. Le levier démocratique européen avait permis de surmonter cette première dérive. Après un épisode libéral réformateur, le courant populiste est revenu au pouvoir en 2005, cette fois recomposé autour de Robert Fico et de son parti du SMER. Fico avait réussi à récupérer l’électorat de Meciar. La coalition gouvernementale formée par SMER avec un parti ultranationaliste (le Parti national slovaque, SNS) n’a servi précisément qu’à désamorcer la radicalité de ce dernier. Fico semble depuis avoir trouvé sa « direction », qui se veut social-démocrate, et après de longues tergiversations, a été admis au sein de l’Internationale socialiste. Il a fait lors des élections législatives de 2016 une campagne ouvertement xénophobe (« Jamais je n’admettrai un seul musulman sur le territoire de la Slovaquie » a-t-il déclaré) et il a poursuivi (avec Viktor Orban) devant la Cour de justice européenne la Commission européenne à laquelle il reprochait de vouloir imposer aux Etats membres d’accueillir des demandeurs d’asile. Robert Fico cherche cependant à se démarquer du Premier ministre hongrois (une évidence pour un pays qui pendant mille ans a appartenu à la Hongrie) et avait préconisé avec son homologue social-démocrate tchèque au pouvoir jusqu’à la fin de 2017 une orientation qui, sauf sur la question des migrants, se veut pro-européenne.


République tchèque : un populisme entrepreneurial

La contribution tchèque à l’éventail des populismes centre-est européens est principalement incarnée par le président Milos Zeman (« dans mon pays on m’appelle le Trump tchèque écrivait-il dans son message de félicitation au nouveau président américain), réélu en janvier 2018, et surtout par le mouvement ANO d’Andrej Babis. Ce dernier, entrepreneur dans l’agroalimentaire et deuxième fortune du pays, est devenu un entrepreneur politique. Après avoir acheté le principal groupe de presse tchèque, il a lancé son parti à quelques mois des élections de 2013 avec une liste de personnalités diverses et pour la plupart respectables mais sans expérience politique. ANO veut dire « oui » en tchèque et il s’agissait surtout de dire « oui » à Babis lui-même, le mouvement étant essentiellement formé autour de sa personne. Comme Silvio Berlusconi ou Donald Trump, l’homme d’affaire utilise son image de réussite et d’efficacité professionnelle au sein de l’arène politique. L’antiparlementarisme est clairement l’un des ressorts de la popularité d’Andrej Babis dans un pays dont la Constitution est précisément parlementaire. Babis prétend en finir avec les pratiques corrompues des gouvernements précédents, qualifie le parlement de « chambre de bavardage » et enjoint les politiques à « bosser ». L’Etat, affirme-t-il « doit être géré comme une entreprise », la confusion entre la logique du gain privé (l’entreprise) et la quête du « bien public » est au cœur du discours de Babis qui est arrivé en tête des élections législatives tchèques d’octobre 2017 avec 29,6% des voix 2017, quand les principaux partis politiques de gauche comme de droite en sont sortis laminés. La formation d’Andrej Babis s’est dit prête à gouverner avec les uns comme avec les autres, pourvu qu’ils lui disent « oui ». A la différence d’Orban et Kaczynski appelant à une « contre-révolution en Europe, Babis, certes critique de l’inefficacité de l’UE et de l’ineptie de sa politique migratoire, veut aussi éviter la marginalisation de son pays au sein d’une UE dont son pays - et son entreprise Agrofert - sont de grands bénéficiaires.


Pour conclure, je ferai trois observations. Tout d’abord, l’explication du phénomène populiste par les conditions socio-économiques (It’s the economy stupid!) n’est pas pertinente. Les pays du groupe de Visegrad se portent plutôt bien économiquement. La République tchèque possède le taux de chômage le plus faible de l’Union européenne (3%), la Pologne est le seul pays à ne pas avoir connu de récession après la crise économique de 2007-2008 et a conservé une forte croissance de son PIB sous le gouvernement du PiS. Le clivage nord-ouest/sud-est que l’on peut observer sur la carte électorale de la Pologne qui se superpose au clivage vote pour la Plateforme civique (PO)/vote en faveur du PiS correspond en gros à la carte de la division du pays à la fin du XVIIIe siècle. Les niveaux de développement économique se sont rapprochés entre ces deux parties de la Pologne sous le communisme puis après 1989. Une étude récente montre que le clivage politique ne s’explique pas par la différence de niveau de vie mais par l’importance de la religiosité (mesurée par la pratique religieuse) ; celle-ci est plus intense dans la partie est du pays qui a appartenu à la Russie6. Nous parlons bien entendu ici de corrélation et non de causalité.

Deuxième observation : les populismes d’Europe centrale sont divers mais ils partagent néanmoins certains traits communs à commencer par le couple identité-souveraineté. Le lien entre la défense de l’identité culturelle de la nation et de l’Europe face à une migration de masse de provenance non-européenne et de religion musulmane et la souveraineté de chaque Etat pour déterminer qui peut entrer sur son territoire est affirmé. Les pays d’Europe centrale avec des économies tournées vers l’exportation ne sont pas des adversaires de la mondialisation économique, mais ils s‘opposent à la mondialisation migratoire. En somme : économie ouverte, mais société fermée. Les quatre pays du groupe de Visegrad sont à l’unisson sur ce sujet et les discours de leurs dirigeants sont quasiment interchangeables sur la protection des frontières et le rejet du multiculturalisme Si ceux-ci ont favorisé une crispation identitaire, celle-ci trouve néanmoins une forte résonance dans les sociétés est-européennes comme le montre une enquête récente7. Pour les deux tiers des Polonais, 83% des Hongrois, 88% des Slovaques et 91% des Tchèques, l’immigration a des conséquences négatives. De même, l’islam est perçu comme une menace par les deux tiers des Polonais et des Hongrois, 78% des Slovaques et 85% des Tchèques.

Enfin, troisième et dernier point, la défense de l’identité culturelle de la nation qui est au cœur du « dispositif » des courants populistes en Europe centrale trouve son prolongement dans la défense de la souveraineté des Etats-membres face aux intrusions de l’Union européenne, qui a entamé un bras de fer avec eux tant sur la question de « démocratie illibérale » que sur la répartition des réfugiés. Seules la mobilisation de la société civile et les contraintes qu’imposera l’Union européenne limiteront la poussée des populismes à l’Est du continent.

  • 1. Cas Mudde, « The Populist Zeitgeist », Government and Opposition, 39, n°4, 2004, p 562.
  • 2. Jacques Rupnik, Evolving or revolving? Central Europe since 1989, 15 décembre 2017
  • 3. Lenka Bustikova et Petra Guasti, « The illiberal turn or swerve in Central Europe », Politics and Governance, Vol. 5, Issue 4, 2017, pp. 166-176.
  • 4. Discours de Viktor Orban du 26 juillet 2014 à Băile Tuşnad (Tusnádfürdő).
  • 5. Grzegorz Ekiert, « How to deal with Poland and Hungary », Social Europe, Occasional Paper n°14, 2017.
  • 6. Irena Grosfeld et Ekaterina Zhuravskaya, « Cultural vs. economic legacies of empires: Evidence from the partition of Poland », Journal of Comparative Economics, 43, 2015, pp. 55-75.
  • 7. Dominique Reynié (dir.), Où va la démocratie ?, Une enquête internationale de la Fondation pour l’innovation politique, Paris, Plon, 2017.