Analyse du vigilantisme (GRAV)

Gilles Favarel Garrigues, Laurent Gayer

Des lynchages aux milices d’autodéfense en passant par les tribunaux parallèles, le « vigilantisme » recouvre toute une gamme de mobilisations collectives, souvent violentes et généralement illégales, dont la vocation proclamée est de rendre justice aux « honnêtes citoyens », et par là même de défendre l’ordre social. Par leur recours quasi-systématique à la violence extrajudiciaire mais aussi, plus simplement, par leur contestation du monopole des tribunaux officiels sur le droit de juger, ces pratiques d’auto-justice reposent sur un paradoxe fondamental : elles s’arrogent le droit de violer la loi au nom du maintien de l’ordre.
 
Ces mobilisations ont pris une ampleur particulière aux Etats-Unis au XIXe siècle mais l’on en trouve des équivalents historiques dans de nombreuses régions du monde. A l’heure de la mondialisation néo-libérale, le vigilantisme est devenu un phénomène global. Sa signification sociale s’est cependant déplacée: il n’est plus l’expression privilégiée d’une demande de justice sur les fronts pionniers des Etats et empires mais participe à la gouvernance néo-libérale des sociétés en sous-traitant à moindre coût certaines tâches de maintien de l’ordre. Moins qu’un syndrome du retrait, voire de la « faillite » de l’Etat, le vigilantisme est l’une des manifestations de la résurgence du gouvernement indirect. La globalisation de ces pratiques témoigne également d’une ambivalence propre à notre temps et culminant dans les sociétés postcoloniales confrontées à des violences politiques et criminelles endémiques: la coexistence d’états de désordre chroniques avec un fétichisme de la loi, qui se traduit autant par un déplacement des conflits politiques et sociaux vers les tribunaux officiels que par la prolifération des légalités officieuses.

Le développement du vigilantisme est pourtant irréductible à des discours et des dynamiques globales. Vu « d’en bas », il s’inscrit dans des trajectoires historiques et des répertoires culturels spécifiques, oscillant entre invocation de la légalité officielle et pratiques extrajudiciaires adossées à des valeurs et des normes extérieures ou antérieures à l’Etat. Si, d’un côté, le vigilantisme participe donc des transformations de la souveraineté à l’heure de la globalisation, il œuvre aussi à la défense ou la (re)construction d’ordres moraux ancrés dans des terroirs spécifiques, à travers des pratiques de « police culturelle ».

En dépit de son caractère massif et de l’ampleur des questions qu’il soulève, le vigilantisme reste peu étudié en France, où le terme continue de passer pour un anglicisme (alors même qu’il trouve son origine dans l’espagnol vigilante). Et si les phénomènes extrêmement variés que recouvre ce concept émergent ont fait l’objet d’un plus grand nombre de travaux à l’étranger, notamment en Grande- Bretagne et en Allemagne, ces travaux sont principalement le fait d’historiens et d’anthropologues. Etrangement, la science politique ne s’est jusqu’à présent guère intéressée à cette problématique, alors même que les questions qu’elle soulève sont au cœur de son champ de recherche.

Afin de nous prémunir contre les risques de dispersion et d’inventaire, et dans le but de produire une véritable étude comparative des formes contemporaines de vigilantisme, nous avons privilégié deux principaux points d’entrée : les pratiques de justice sommaire et les tâches de maintien de l’ordre des groupes de « vigilantes ». Tout en inscrivant leur présentation dans ce cadre analytique relativement restrictif, les participants seront invités à s’interroger collectivement sur trois grands ensembles de questions :

1) L’historicité des mouvements d’auto-justice et leurs relations à d’éventuelles généalogies globales du vigilantisme : existe-t-il une matrice historique (nord-américaine, notamment) du vigilantisme ? S’agit-il d’un produit d’importation ou d’une réinvention de formes plus anciennes de justice populaire, à l’instar du samosoud russe ou de la rough music discutée par E.P. Thompson dans le contexte de l’Angleterre du XVIIIe siècle ? La globalisation du vigilantisme relève-t- elle donc d'une logique de diffusion ou d’émulation sans connexion ?

2) Le rapport au droit (positif et, éventuellement, coutumier), de ces initiatives de justice « populaire » : quelles relations le vigilantisme entretient-il au système juridique local ; est-il plus enclin à se développer dans les contextes de pluralisme juridique (coexistence de droit positif et de droit coutumier) ? ;

3) L’idéologie de ces mouvements, oscillant entre critique du fonctionnement de l’Etat et critique de l’Etat tout court ; de quoi le vigilantisme est-il le nom d’un contexte à l’autre : d’une technique de maintien de l’ordre à moindre coût, d’une nouvelle modalité du gouvernement indirect, d’une forme de self-help de citoyens « ordinaires », d’une révolte contre l’Etat ? Ce dernier point nous amènera à réfléchir aux transformations contemporaines de la souveraineté et à l’émergence de formes non-étatiques de pouvoir souverain.

Comme le suggèrent ces trois grands ensembles de questions, ce groupe de recherche entend s’enrichir des travaux menés dans d’autres disciplines que la science politique. Tout en mêlant des préoccupations propres à la sociologie politique (la formation de l’Etat, la sociologie des mobilisations, les usages politiques du droit), nous souhaitons notamment nous ouvrir à l’anthropologie sociale (à travers la prise en compte des répertoires culturels de l’autorité et de la légitimité, des ordres légaux officieux, de la souveraineté de facto) ainsi qu’à l’analyse des régimes d’historicité.

Illustration: Philip Dawe (attribué à), « The Bostonians Paying the Excise-man, or Tarring and Feathering » (1774).

Pour sa première année d’existence, le groupe de recherche vise à mettre en place un séminaire mensuel afin de faire le point sur les travaux déjà menés dans ce domaine, de donner aux membres du groupe la possibilité de présenter leurs recherches et d’envisager la manière de mener dans l’avenir des travaux coordonnés. La proposition d’une section thématique (ST) pour le congrès de l’AFSP de juin 2015 est associée à ce projet. La première publication envisagée consistera a priori en un dossier proposé à une revue.

 

Programme 2016

Vendredi 15 Janvier 2016 (15h00-18h00, CERI, salle du conseil): "Une autre histoire de la violence : autodéfense féministe et souci de soi"

Avec Elsa Dorlin (Paris 8/CRESPPA)

Discutant : Gregory Salle, CNRS-CLERSÉ/Lille 1

 

Programme 2015

Vendredi 20 mars 2015 (15h30-18h, CERI, salle du Conseil): "Entre community policing et travail milicien: essai de définition du vigilantisme à la lumière de terrains africains"
Avec Laurent Fourchard (FNSP, LAM) et Hervé Maupeu (Univ. de Pau, LAM)

 

Vendredi 24 avril 2015 (15h30-18h, CERI, salle Jean Monnet): “Silent and violent vigilantism: Inter-religious love affairs and community surveillance in two radicalised Indian slums”
Avec Atreyee Sen (Univ. of Manchester)

 

Vendredi 22 mai 2015 (15h30-18h, CERI, salle Jean Monnet) : “Digital vigilantism”
Avec Benjamin Loveluck (FMSH, Télécom ParisTech) et Daniel Trottier (Erasmus Univ., Rotterdam)

 

Vendredi 12 juin 2015 (14h30-16h30, CERI, salle du conseil) : "Security from Below: Vigilantism in Postwar Guatemala" avec Regina Anne Bateson (MIT)

 

Mercredi 16 décembre 2015 (15h00-17h30, CERI, salle Jean Monnet): "Vigilantisme dans l'espace post-soviétique" avec Gilles Favarel-Garrigues (Sciences Po-CERI, CNRS): citoyens et maintien de l'ordre en Russie et Ioulia Shukan (Université Paris Ouest Nanterre La Défense) : réflexions sur le vigilantisme à Odessa dans un contexte de guerre