L’histoire du capitalisme industriel et de ses modes de domination est intimement liée à celle d’entrepreneurs de violence déployant leurs ressources coercitives au service de la discipline usinière, de l’extraction de plus-value et de la sécurisation du cycle d’accumulation. Ces rapports capital-coercition débouchent rarement sur un phénomène d’osmose et tendent à susciter de nouvelles vulnérabilités parmi les élites consommatrices de sécurité. L’économie manufacturière de Karachi constitue un terreau particulièrement fertile pour étudier cette production endogène d’insécurité par les dispositifs sécuritaires. Les relations entre le patronat industriel de Karachi et ses gardiens relèvent en effet d’une domination inquiète, dont les tentatives de renforcement ont systématiquement engendré de nouvelles incertitudes, appelant de nouveaux modes de contrôle pour garder les gardiens eux-mêmes.

Anne de Tinguy (dir.)

Regards sur l’Eurasie. L’année politique est une publication annuelle du Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI) dirigée par Anne de Tinguy. Elle propose des clefs de compréhension des événements et des phénomènes qui marquent de leur empreinte les évolutions d’une région, l’espace postsoviétique, en profonde mutation depuis l’effondrement de l’Union soviétique en 1991. Forte d’une approche transversale qui ne prétend nullement à l’exhaustivité, elle vise à identifier les grands facteurs explicatifs, les dynamiques régionales et les enjeux sous-jacents.

La proximité entre affaires et politique en Inde date de l’époque coloniale, lorsque les entrepreneurs finançaient les hommes politiques qui, en échange, leur épargnaient certaines des lourdeurs de la bureaucratie. Elle est restée vivace après l’indépendance, même si le socialisme officiel de Nehru l’a soumise à quelques contraintes. La libéralisation économique des années 1990, loin d’atténuer la corruption, l’a amplifiée dès lors que de gros investisseurs, attirés par l’ouverture du marché indien, ont versé d’énormes pots-de-vin aux leaders politiques, qui sont devenus eux-mêmes des hommes d’affaires n’hésitant pas à forcer la main des banques publiques pour qu’elles prêtent à des industriels de leur entourage, tandis que des hommes d’affaires se sont fait élire au Parlement, multipliant les délits d’initiés. Le capitalisme de connivence qu’on observe à l’ère Modi – tant au niveau national que dans son Etat du Gujarat – est bien illustré par sa relation à l’étoile montante du business indien, Gautam Adani. Il a un coût financier (lié à la sous-imposition des entreprises et aux créances douteuses au bilan des banques), social (dû à la sous-rémunération du travail et à une réduction des dépenses d’éducation ou de santé faute de ressources fiscales) et environnemental (les crony capitalists s’affranchissant des normes les plus élémentaires).

L’AKP, Parti de la Justice et du Développement, s’est maintenu au pouvoir en Turquie depuis 2002. Loin d’une usure du pouvoir, il a consolidé le soutien électoral de couches sociales diversifiées, réunissant une large partie des milieux populaires et de la classe moyenne en pleine expansion, mais aussi des milieux d’affaires. L’implantation de l’AKP tient à la manière dont ce parti s’est inséré au coeur de nombreux secteurs économiques et sociaux : bien qu’acquis aux principes de diminution de la sphère publique et de la délégation au privé, l’AKP n’a pas restreint le périmètre d’intervention de l’État. Au contraire, il est intervenu de manière accrue dans certains secteurs (politique sociale, logement). Il l’a fait de manière indirecte, en prenant appui sur des intermédiaires et alliés privés (entreprises, associations) qu’il a favorisés. Ainsi, l’AKP a mis en place et systématisé des modes de redistribution faisant intervenir des hommes d’affaires conservateurs bénéficiant de proximités avec les décideurs, milieu associatif charitable et couches sociales défavorisées. Ces politiques publiques ont reconfiguré différents secteurs sociaux dans un sens favorable à l’emprise du parti.

Françoise Daucé

Depuis le début des années 2000, de nombreux journaux d’information en ligne ont vu le jour en Russie, laissant espérer un développement du pluralisme politique. Dans l’ordinaire du travail journalistique, leur fonctionnement diffère peu de celui de leurs homologues occidentaux. Ils bénéficient des mêmes libertés et sont soumis aux mêmes contraintes financières. En Russie cependant, dans un contexte de renforcement de l’autoritarisme, ces contraintes ordinaires peuvent se transformer en contraintes politiques. Les pressions économiques sur les rédactions, l’assèchement de leurs ressources publicitaires, l’invocation de diverses règles administratives, la surveillance des fournisseurs d’accès… sont autant d’outils de contrôle politique. A partir de l’exemple des sites lenta.ru et gazeta.ru, qui dominent le secteur de l’information en ligne, et des sites snob.ru et grani.ru, qui s’adressent à des publics plus spécifiques, cet article montre comment ce contrôle s’articule diversement aux contraintes ordinaires, selon des procédures et des justifications aléatoires et au gré de configurations conjoncturelles qui le rendent à la fois omniprésent et insaisissable, en recomposition permanente.