L’histoire du capitalisme industriel et de ses modes de domination est intimement liée à celle d’entrepreneurs de violence déployant leurs ressources coercitives au service de la discipline usinière, de l’extraction de plus-value et de la sécurisation du cycle d’accumulation. Ces rapports capital-coercition débouchent rarement sur un phénomène d’osmose et tendent à susciter de nouvelles vulnérabilités parmi les élites consommatrices de sécurité. L’économie manufacturière de Karachi constitue un terreau particulièrement fertile pour étudier cette production endogène d’insécurité par les dispositifs sécuritaires. Les relations entre le patronat industriel de Karachi et ses gardiens relèvent en effet d’une domination inquiète, dont les tentatives de renforcement ont systématiquement engendré de nouvelles incertitudes, appelant de nouveaux modes de contrôle pour garder les gardiens eux-mêmes.

Charlotte Thomas

La mort de Burhan Wani, combattant armé leader des Hizbul Mujahideen, a initié en juillet 2016 une nouvelle phase insurrectionnelle au Cachemire, où la population se mobilise contre l’Etat indien en réclamant l’azadi, la liberté. Le détour par New Delhi permet d’étudier le sentiment national des Cachemiris en s’intéressant aux frontières du groupe et aux dynamiques de différenciation par rapport aux Indiens. Le nationalisme cachemiri se définit davantage dans sa dimension négative (ce qu’il n’est pas) que positive (ce qu’il est). Le glissement progressif du contenu des prétentions à l’azadi est également l’un des enjeux du nationalisme cachemiri. D’abord demande de respect de l’autonomie politique du Jammu-et-Cachemire au sein de la République indienne, l’azadi signifie désormais l’indépendance du territoire cachemiri. Les revendications des Cachemiris traduisent de surcroît un fort rejet de l’affiliation nationale et citoyenne indienne, nourri par la négation de la dimension nationaliste de la lutte des Cachemiris opposée par New Delhi. L’insurrection en cours semble avoir encore accéléré ce processus, d’autant qu’aucune solution politique impliquant l’ensemble des parties prenantes au conflit n’est envisagée. Au-delà de la question du Cachemire, c’est le fonctionnement de la démocratie et de la nation indiennes qu’éclaire l’étude du nationalisme cachemiri.

Christian Olsson

Dans cette étude, nous essayons d'appliquer la méthodologie généalogique à l'analyse du discours militaire français, britannique et américain sur la « pacification de populations » de la fin du xixe siècle jusqu'à nos jours. L'objectif est en effet de mettre en évidence et de problématiser les continuités coloniales que le leitmotiv « des coeurs et des esprits » y permet d'observer. Nous portons en particulier l'attention sur les grands « moments » qui nous paraissent avoir marqué les usages sociaux et les significations de l'énoncé : d'abord le « moment » de la conquête coloniale ; ensuite le « moment » des guerres de décolonisation ; enfin celui des interventions occidentales dans les États postcoloniaux. Tout en montrant qu'il y a un phénomène de rémanence coloniale dans les pratiques militaires, la conclusion à laquelle nous arrivons est que les significations attribuées à ce leitmotiv sont extrêmement évolutives dans le temps et toujours sujettes à des interprétations contradictoires. La généalogie de l'énoncé permet alors de montrer quelles en ont été les discontinuités et en particulier comment la « rupture postcoloniale » est venue en subvertir la signification.