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16 janvier 2026

Venezuela : dynamiques internes, rivalités internationales et impasses multilatérales

Entretien avec Kevin Parthenay et David Recondo

Le 3 janvier 2026, l’intervention militaire états-unienne au Venezuela et l’arrestation extraterritoriale de Nicolás Maduro ont marqué un tournant géopolitique majeur, non seulement pour le Venezuela, mais pour l’ensemble de l’Amérique latine. Cette séquence, spectaculaire par sa forme, s’inscrit pourtant dans des dynamiques plus anciennes : durcissement autoritaire, fragmentation interne du pouvoir et recomposition des rapports de force internationaux dans l’hémisphère occidental.
Pour décrypter ces événements, nous avons interrogé Kevin Parthenay, professeur de science politique, spécialiste du multilatéralisme et des relations internationales en Amérique latine et co-président de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes (OPALC), et David Recondo, politiste, chercheur au CERI et co-président de l’OPALC. Leurs travaux, menés au sein de l’Observatoire et du CERI, offrent un éclairage structurant sur les dynamiques internes du Venezuela, les rivalités internationales et les impasses actuelles du multilatéralisme régional.

Le régime vénézuélien, bien qu’autoritaire, n’est pas monolithique. Il est traversé par des rivalités internes entre factions chavistes, des tensions géopolitiques régionales et des pressions extérieures croissantes. Dans ce contexte, quelles marges de manœuvre subsistent pour les citoyens vénézuéliens ?

Kevin Parthenay : Les marges de manœuvre pour les citoyens vénézuéliens sont aujourd’hui quasi inexistantes. Le processus de transition est en grande partie offshore, c’est-à-dire négocié hors du Venezuela et très éloigné de la population. Les États-Unis, motivés par des intérêts pétroliers, sécuritaires et par une volonté de stabilité contrôlée, privilégient des solutions qui ne remettent pas en cause leurs intérêts stratégiques. L’opposition, profondément fragmentée, est incapable de s’unifier autour d’un projet crédible, laissant la population sans véritable solution politique alternative. Le régime lui-même est traversé par des divisions : entre les chavistes historiques, les cercles maduristes liés à l’appareil sécuritaire et militaire, et les figures comme Delcy Rodríguez, perçue aujourd’hui comme plus compatible avec certains intérêts des États-Unis. Ces rivalités relèvent davantage de luttes de pouvoir internes que d’une ouverture démocratique. La corruption endémique et la répression systématique rendent toute mobilisation citoyenne extrêmement difficile. Les Vénézuéliens ont eu à peine le temps de réagir à l’arrestation de Maduro quand les milices et les contrôles militaires étaient déjà en place, limitant toute expression publique.

David Recondo : La société vénézuélienne est profondément fragmentée et polarisée. Une partie importante de la population, bien que durement touchée par la crise économique, sociale et migratoire, a trouvé dans le chavisme une forme de reconnaissance et de dignité citoyenne, notamment dans les premières années du régime. Cela complique la constitution d’un front commun, que ce soit contre le pouvoir en place ou contre l’intervention étrangère. En effet, après avoir majoritairement adhéré à Hugo Chávez, la société vénézuélienne s'est divisée entre pro-chavistes et anti-chavistes. Nombreux sont les chavistes de la première heure qui ont considéré que l'esprit de la Constitution de 1998 a été trahi par Maduro, de par la dérive autoritaire du régime, l'échec des politiques de justice sociale, minées à la fois par le déclin de la production de pétrole (et du prix du baril) et la corruption du régime. Dans le même temps, l'opposition ne parvient pas à créer un front commun qui susciterait l'appui conjoint des chavistes déçus ou dissidents et des anti-chavistes de la première heure.
Les marges de manœuvre sont d’autant plus réduites que l’état d’urgence, le couvre-feu et la militarisation de l’espace public limitent toute expression collective. Le discours américain, lui, ne repose pas sur une justification démocratique ou morale mais sur une logique sécuritaire assumée : « Ce sont des bandits, nous allons les cadrer. » Le droit international a été clairement violé, comme en témoignent les modalités de l’arrestation de Maduro et les opérations militaires récentes, notamment les tirs sur des pêcheurs désarmés.

La veille de l’intervention américaine, un émissaire chinois était présent à Caracas pour parler des investissements de Pékin dans le pétrole et les minerais. Cette présence soulève une question centrale : la Chine constitue-t-elle encore une solution alternative crédible à l’influence américaine au Venezuela ?

Kevin Parthenay : La Chine maintient une présence stratégique en Amérique latine mais, dans le contexte, discrète et prudente. Il est frappant de constater l’absence de prise de parole officielle de Pékin depuis le début de la crise. La stratégie chinoise repose sur le temps long, construite notamment durant les années où les États-Unis s’étaient partiellement désengagés de l’Amérique latine. Même si l’intervention américaine paraît aujourd’hui écrasante, certains États latino-américains pourraient continuer à se tourner vers la Chine afin de limiter leur dépendance vis-à-vis de Washington. Dès le premier mandat de Donald Trump, la présence chinoise en Amérique latine a été perçue comme une menace stratégique majeure. Nous assistons aujourd’hui à un affrontement classique entre grandes puissances sur un terrain tiers. Cela dit, au Venezuela, la corruption et les difficultés techniques liées à l’exploitation du pétrole extra-lourd ont fortement limité la rentabilité des investissements chinois. Dès 2016, Pékin a adopté une posture défensive, visant avant tout à préserver ses actifs plutôt qu’à s’opposer frontalement  aux États-Unis. La Chine a investi massivement dans les infrastructures, les routes, les ports, et même en équipant les forces de police en Équateur ou au Salvador. Mais au Venezuela, la corruption a rendu ces investissements peu rentables. Les Chinois ont dû adopter des politiques défensives pour ne pas perdre leurs actifs. 

David Recondo : Il faut nuancer l’idée d’un basculement énergétique durable vers la Chine. Dans le secteur pétrolier, la dépendance structurelle du Venezuela envers les États-Unis n’a jamais réellement disparu, que ce soit en termes d’infrastructures, de raffinage ou de débouchés. Les investissements chinois ont été largement freinés dès 2016-2017, notamment à cause de la corruption, de l’inefficacité administrative et du coût très élevé de l’exploitation du pétrole vénézuélien. Aujourd’hui, Pékin adopte une posture essentiellement défensive : préserver ce qui peut l’être, sans s’exposer à une confrontation directe avec Washington. La géopolitique du pétrole et la proximité géographique avec les États-Unis rendent toute solution alternative durable particulièrement fragile. Les États-Unis ont maintenu leurs importations de pétrole vénézuélien malgré les tensions, car il s’agit d’une ressource stratégique pour leur sécurité énergétique. 

La crise vénézuélienne met en évidence l’impuissance apparente des mécanismes multilatéraux, de l’ONU aux organisations régionales latino-américaines. Pourquoi ces arènes peinent-elles autant à agir de manière crédible et coordonnée ?

Kevin Parthenay : Le Conseil de sécurité de l’ONU est structurellement bloqué par les rivalités entre grandes puissances, notamment entre les États-Unis, la Chine et la Russie. En Amérique latine, la fragmentation politique et idéologique entre gouvernements de droite et de gauche empêche toute position commune. Plusieurs réunions se sont tenues à New York, mais rien n’en est sorti. Quand bien même, compte tenu de la posture de Trump à l’encontre du multilatéralisme, les hypothétiques injonctions à ne pas intervenir unilatéralement n’auraient probablement pas été respectées (cela nous rappelle d’ailleurs l’intervention en Irak de George W. Bush en 2003). Les organisations régionales, qui fonctionnent le plus souvent sur la base de l’unanimité, sont, elles aussi, paralysées : un seul État peut bloquer toute initiative. À ce stade, la seule prise de position collective notable émane d’un groupe restreint d’États (Brésil, Mexique, Colombie, Uruguay, Chili et Espagne), qui ont dénoncé la violation du droit international par Washington, les actes unilatéraux et ont rappelé la nécessité d’une résolution pacifique de la situation. Tout cela s’explique par une polarisation idéologique très forte au sein des États latino-américains. Ainsi, le Brésil de Lula et l’Argentine de Milei ne parviennent pas à trouver une position commune. Demain, le dialogue entre le président chilien nouvellement élu José Antonio Kast et la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum, dans le cadre de l’Alliance du Pacifique, sera tout aussi difficile.

David Recondo : La polarisation idéologique régionale rend toute coordination extrêmement difficile. Les divergences entre dirigeants, comme entre Lula et Milei, illustrent cette incapacité à produire une position commune. À cela s’ajoutent les calendriers électoraux nationaux et les stratégies de différenciation vis-à-vis des États-Unis. Dans ces conditions, les mécanismes régionaux ne pourront être réactivés qu’en cas de basculement politique majeur, ce qui semble peu probable à court terme. Les États-Unis ont d’ailleurs profité de cette fragmentation pour imposer leur agenda, en instrumentalisant les divisions régionales. Les organisations comme l’OEA ou la CELAC, qui auraient pu jouer un rôle, sont paralysées par ces clivages. Même les tentatives de médiation, comme celles du Qatar, n’ont pas abouti en raison de ces divisions internes.

Ces enjeux étaient au cœur de la conférence « L’Amérique latine de Trump : la doctrine Monroe 2.0 » , organisée par l’OPALC. Selon vous, assiste-t-on réellement à un retour de la doctrine Monroe ou plutôt à la réactivation de logiques anciennes sous une forme plus brutale ?

Kevin Parthenay : Il s’agit moins d’un retour à la doctrine Monroe que d’une continuité avec le corollaire Roosevelt (1904) : « L’Amérique aux Américains », avec une dimension belliciste et répressive. L’intervention vise à sécuriser les ressources (pétrole, minerais) et à envoyer un message aux autres puissances (Chine, Europe) : l’hémisphère ouest est une zone d’influence exclusive des États-Unis. Ce qui change, c’est la radicalité de cette posture. Trump a explicitement déclaré que l’hémisphère ouest appartenait aux États-Unis et devait servir prioritairement leurs intérêts. C’est une doctrine qui va au-delà de la simple influence : c’est une affirmation de domination, avec une dimension sécuritaire et économique claire. 

David Recondo : La région des Caraïbes est un hub stratégique pour le trafic de drogue et les ressources énergétiques. Ce qui change, c’est le caractère assumé, presque décomplexé, de la posture. La justification n’est plus juridique ni réellement démocratique : elle repose sur un discours sécuritaire, associant corruption, narcotrafic et menace régionale. Pour le Venezuela, cela signifie une perte accrue de souveraineté et une inscription durable dans une logique de rapports de force. L’intervention américaine est aussi motivée par des considérations électorales internes. Trump cherche à sécuriser sa base avec une politique étrangère forte, notamment en sécurisant les ressources pétrolières. Les États-Unis ont également utilisé la crise vénézuélienne pour envoyer un message à la Chine : toute tentative d’expansion dans la région sera contrée. C’est une logique de « grand jeu » géopolitique, dans laquelle le Venezuela n’est qu’un pion.

Comment vos travaux récents (séminaires Últimos Jueves, analyses dans L’Amérique latine. L’année politique) éclairent-ils les événements actuels ?

Kevin Parthenay : Nos travaux du LAPO 2024 ont surtout mis en lumière le fait qu’avant l’agression militaire des États-Unis du 3 janvier 2026, le Venezuela traversait une crise domestique politique, sociale, économique et humanitaire. Nous sommes face à une histoire longue de l’effondrement d’un pays. Les travaux de l’OPALC, et en particulier du LAPO, ont contribué à documenter ce processus. Nous avons notamment couvert la question migratoire vénézuélienne, symptomatique de la décomposition du pays. Les flux migratoires vénézuéliens sont sans précédent dans l’histoire du continent et ils ont même dépassé les flux syriens. Près de 8 millions de personnes ont quitté le Venezuela depuis 2014. Elles ont fui vers la Colombie, le Pérou, l’Équateur, le Chili ou le Brésil, non sans générer des tensions dans les pays d’accueil. 

David Recondo : Les séminaires Últimos Jueves ont montré que la crise vénézuélienne est à la fois interne (fragmentation du régime, crise migratoire) et externe (conflits frontaliers, intervention états-unienne). Ces dynamiques expliquent pourquoi une transition démocratique est si difficile. La légitimité relative du chavisme, malgré les crises, s’explique par un sentiment de dignité retrouvé chez une partie de la population. 
Les secteurs les plus marginalisés de la société vénézuélienne, notamment dans les zones périurbaines des grandes villes, ont bénéficié de soutiens économiques et de services publics, grâce aux « missions sociales » promues par le gouvernement, qui leur ont donné accès aux soins médicaux, à l'éducation (campagnes d'alphabétisation, bourses pour les écoliers et les étudiants), à des produits de consommation courante subventionnés, etc. En outre, le dispositif institutionnel de participation, autour des « conseils communaux » des quartiers, a permis aux personnes qui, jusqu'à la fin des années 1980, avaient toujours été invisibilisées et traitées comme des citoyens de seconde classe de s’exprimer. Cependant, la fragmentation du régime entre factions rivales et la répression limitent toute possibilité de mobilisation citoyenne ou de transition démocratique. 
Nous avions également analysé le rôle des milices et des factions militaires dans le maintien du régime, ainsi que les négociations secrètes menées par des acteurs comme Delcy Rodríguez avec des pays tiers, comme le Qatar. Ces éléments montrent que le régime est en crise profonde mais qu’il dispose aussi de leviers pour se maintenir, notamment grâce à ses alliances internationales avec la Chine, la Russie et l’Iran. 

Propos recueillis par Éléonore Longuève, CERI

Pour aller plus loin : Les publications de l’OPALC et du CERI, notamment “Une vision prospective du différend territorial sur le Guayana Esequiba” (Carlos Zavarce Velásquez, LAPO 2024), offrent des analyses prospectives sur ces enjeux.

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