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28 janvier 2026

L'Amérique en ordre dispersé face au retour de Trump

Entretien avec Frédéric Louault et Kevin Parthenay

Frédéric Louault et Kevin Parthenay ont, cette année, dirigé Amérique latine. L’Année politique 2025 (Les Etudes du CERI, n° 282-283, janvier 2026 ), publication du CERI et de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes (OPALC), dix-huitième opus de la série créée par Olivier Dabène, qui constitue un rendez-vous important pour toutes les personnes intéressées par l'Amérique latine.

Le « corollaire Trump » présenté dans la Stratégie de sécurité nationale de 2025 constitue-t-il une rupture doctrinale réelle avec la tradition diplomatique de Washington en Amérique latine ou une continuité et la réactivation brutalisée de la doctrine Monroe ?

Il serait exagéré de parler de continuité tant la doctrine Monroe renvoie à des temps anciens (1823). En revanche, ce « corollaire Trump à la doctrine Monroe » - qui a pour objectif de reconsolider cette idée d’une « Amérique aux Américains » et aujourd’hui plus précisément une « Amérique aux Etats-Uniens » - constitue une continuité vis-à-vis des pratiques de domination de Washington sur le continent. Ces pratiques se sont déployées essentiellement à partir de la fin du XIXe siècle et début du XXe siècle, avec la « politique du bâton « de Théodore Roosevelt (« corollaire Roosevelt) jusqu’à la fin de la guerre froide (avec des périodes d’atténuation). 
 
Cette continuité se caractérise par une domination politique et économique rythmée par l’installation de protectorats (notamment au début du XXe siècle), par l’usage d’un interventionnisme politique et/ou militaire, et par l’instrumentalisation de nombreux régimes politiques latino-américains.  Le XXe siècle a vu se développer l’ensemble de ces pratiques qui n’avaient qu’une seule finalité : servir les intérêts des Etats-Unis, au détriment des Etats latino-américains, des régimes et, surtout, des populations de ces Etats (Guatemala, Nicaragua, Chili, Argentine, Colombie, etc.). C’est avec ces pratiques que le corollaire Trump reconnecte très directement. La Stratégie de sécurité nationale (SSN) fait en effet mention très explicitement du fait que le but visé est de faire primer les intérêts des Etats-Unis dans l’hémisphère américain. Comme le montre l’un des articles de cette édition 2025, Panama a été le premier pays de la région à en faire les frais dès le retour de Trump à la Maison-Blanche, avec une pression politique et diplomatique maximale exercée sur le sujet du canal. Et ce début d’année 2026 nous montre que cet objectif sera poursuivi quel que soient les moyens nécessaires pour l’atteindre. 
 
La violation du droit international – comme l’a montré la récente agression militaire au Venezuela, l’écrasement des initiatives multilatérales (sortie de 60 organisations internationales) et la décomplexion totale vis-à-vis de l’usage de la force contre d’autres Etats (Groenland, Mexique, Colombie, etc.) marque une rupture avec les administrations antérieures (démocrates) mais une certaine continuité toutefois vis-à-vis de précédentes administrations républicaines. George Bush était intervenu militairement au Panama en 1989 (suivant une interprétation juridique très extensive liée à la menace que représentait Noriega face au traité de neutralité du canal), tout comme son fils George W. Bush en Irak, en violation d’une décision du Conseil de sécurité des Nations unies qui interdisait une intervention unilatérale. 
Au-delà des continuités et des ruptures, une telle désinhibition de la puissance est toutefois inquiétante pour l’Amérique latine et au-delà. 

En quoi la fragmentation politique et idéologique de l’Amérique latine limite-t-elle la possibilité d’une réponse collective à la pression exercée par les Etats-Unis ?

Le continent connaît une situation de forte fragmentation politique et idéologique depuis maintenant plus d’une décennie. Après l’élection du libéral conservateur Mauricio Macri en Argentine (2015), les différences politiques et idéologiques n’ont cessé de s’accentuer, aucune majorité ne se dégage et les oppositions de « blocs de pays » limitent la capacité de projection internationale du continent. Cette fragmentation empêche notamment les organisations régionales de peser et une majorité d’entre elles sont à l’arrêt (politiquement), comme le SICA, la CAN ou l’Alliance du Pacifique. Les sommets des chefs d’Etat sont annulés ou donnent lieu à des réunions politiques de niveau inférieur (ministériel) ou des réunions techniques. 
Il faudra rappeler que les moments où l’Amérique latine a pu être décisive dans l’histoire des relations internationales et, en particulier, dans l’histoire multilatérale, sont ceux où ses Etats ont su et pu parler d’une seule voix et/ou ils ont pu afficher une solidarité continentale.

Comment la « trumpisation » des systèmes politiques latino-américains agit-elle sur la recomposition des offres politiques nationales vers plus de polarisation et de radicalisation ?

Javier Milei
Javier Milei (crédits : Shutterstock)

La diffusion du trumpisme (en tant que style politique) n’est pas récente en Amérique latine. L’émergence de Jair Bolsonaro comme figure politique nationale au Brésil coïncide avec le premier mandat de Donald Trump. Entre 2018 et 2020, le Brésil est devenu un véritable laboratoire pour la diffusion et l’adaptation hors des Etats-Unis du mouvement MAGA. Des contacts très étroits ont été établis entre les administrations Trump et Bolsonaro mais aussi entre les familles des deux présidents. Puis, les conditions de non-reconnaissance de la défaite électorale et des règles du jeu démocratique ont consolidé l’idée d’une contagion trumpiste. Le parallélisme entre l’assaut du Capitole en janvier 2021 à Washington et l’attaque de la Place des Trois Pouvoirs à Brasília en janvier 2023 en est une illustration. Derrière ces éléments visibles, les échanges entre les nouvelles droites radicales américaines (et européennes) sont permanents, via des forums tels que le CPAC où s’échangent expériences, idées et pratiques politiques. 
 
Depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, son influence en Amérique latine a pris une nouvelle dimension et s’est étendue. De manière très concrète via des menaces explicites (Panama, Colombie) ou des ingérences dans les affaires internes (pression sur le pouvoir judiciaire au Brésil, intervention dans les processus électoraux en Argentine et au Honduras) jusqu’à la capture de l’autocrate Nicolas Maduro au Venezuela en janvier 2026. Mais lorsque l’on parle de « trumpisation des systèmes politiques latino-américains », on fait référence à un mouvement plus profond qui touche le cœur de la compétition politique. Le style trumpien s’est enraciné dans les campagnes électorales, avec une brutalisation des discours et une simplification des enjeux. De manière très pragmatique, des personnalités surfant sur la vague trumpiste parviennent à centrer l’agenda médiatique et politique sur quelques thématiques centrales (violence, migrations, dérégulation) tout en attisant les peurs sociales. On a ainsi vu apparaître les thèmes de l’immigration et de l’insécurité jusqu’alors absents des débats électoraux aux élections chiliennes de 2025, avec des prises de position explicitement trumpiennes de la part de plusieurs candidats. Et le slogan Make Chile Great Again a inondé le marketing politique. 

Du côté des rapports de force politique, on sent aussi un effet Trump, avec une recomposition des équilibres partisans dans toute la région. Comme nous le soulignons dans l’introduction du rapport, les forces politiques de droite modérées sont écrasées par ces nouvelles concurrences qui les poussent à radicaliser leurs propositions, ce qui renforce la polarisation. Cela a commencé au Brésil dès 2018, lorsque Jair Bolsonaro a siphonné en quelques semaines l’électorat du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB. On l’a vu ensuite en Argentine avec le parti PRO de l’ancien président Macri, dépassé sur sa droite par Javier Milei aux élections de 2023 puis au scrutin législatif de 2025 ; et au Chili avec la piètre performance de la candidate de droite Evelyn Matthei (UDI), qui n’est arrivée qu’en cinquième position au premier tour de la présidentielle de 2025 avec 12,5% des voix. Les scrutins prévus en 2026 dans des contextes déjà fortement polarisés (Colombie, Pérou, Brésil et même Costa Rica) devraient s’inscrire dans cette tendance. On voit d’ailleurs déjà des personnalités politiques se positionner, à l’instar de Rafael López-Aliaga (ancien maire de Lima) au Pérou, Abelardo de la Espriella en Colombie ou Flávio Bolsonaro (fils de Jair Bolsonaro) déjà pré-candidat annoncé au Brésil.

En quoi les stratégies du Brésil et du Mexique face à Donald Trump diffèrent-elles ? Quels objectifs poursuit chacun de ces pays ?

Le Brésil et le Mexique sont les deux Etats les plus peuplés au sud des Etats-Unis mais ils n’ont ni la même proximité ni la même dépendance à ce dernier pays. En tant que pays frontalier, le Mexique est beaucoup plus intégré au marché américain mais aussi plus vulnérable économiquement, les Etats-Unis absorbant 80% des exportations mexicaines. Il est aussi en première ligne face aux priorités et aux mesures prises par l’administration Trump, comme la lutte contre l’immigration illégale et le narcotrafic. Cette situation de proximité-dépendance explique la formule employée pour ouvrir l’introduction du LAPO (« si proche des Etats-Unis, si loin de Dieu »). Du fait de son histoire, de sa tradition diplomatique et de la diversification de ses partenariats commerciaux, le Brésil semble moins sensible à l’influence états-unienne. Depuis le début des années 2000, le Brésil s’est peu à peu éloigné des Etats-Unis. Et cela fait maintenant quinze ans que la Chine a détrôné les Etats-Unis et que Pékin est le premier partenaire commercial du Brésil. L’effort du Brésil pour aboutir à la signature du traité de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur s’inscrit dans cette démarche de diversification. Le Brésil a ainsi pu encaisser les surtaxes punitives temporairement imposées en 2025 par l’administration Trump sur de nombreux produits agricoles brésiliens (sucre, café, viande) en représailles aux poursuites judiciaires dont faisait l’objet l’ancien président Jair Bolsonaro – proche de Trump – pour tentative de coup d'État. 
 
Sur la forme, chaque pays défend ses propres intérêts et chaque dirigeant affirme son style face à Trump. Dans les deux cas toutefois, on observe des stratégies de résistance douce, pondérée et rationnelle face aux assauts trumpistes. Brésil et Mexique privilégient les échanges diplomatiques aux surenchères verbales, tout en cherchant les compromis. Cette posture constitue un point d’équilibre entre les réactions épidermiques de certains dirigeants de la région (comme le président colombien Gustavo Petro) et l’alignement automatique d’autres (comme le président argentin Milei). 

Entre essoufflement du Mercosur, tensions au sein de la CAN ou de l’Alliance du Pacifique et initiatives portées par le Brésil ou le Mexique, assiste-t-on à une fin de cycle du régionalisme latino-américain ou à sa mutation ? 
 

   

Sans nul doute, le cycle très dynamique de la première décennie des années 2000, qui s’est prolongé jusqu’en 2015 avec l’élection de Mauricio Macri, est terminé, comme le note l’article sur l’ALBA. Depuis cette date, la fragmentation politique et les polarisations entre les pays ont eu raison de la dynamique du régionalisme latino-américain. Aujourd’hui, le dialogue est difficile entre Lula et Milei au sein du MERCOSUR tout comme entre le nicaraguayen Ortega avec les autres chefs d’Etat centraméricains au sein du SICA. Avec l’élection de José Antonio Kast au Chili, la collaboration dans le cadre de l’Alliance du Pacifique avec la présidente Claudia Sheinbaum s’annonce également complexe. Ces divisions ont fait s’évanouir la composante essentielle de ces organisations : la volonté politique. Aussi, dans ces phases de dissensions politiques, elles demeurent des coquilles vides, relativement inopérantes. Relativement, car un certain nombre d’entre elles continue d’agir, avec le soutien de bailleurs internationaux ou l’appui d’une bureaucratie régionale. En effet, les interventions positives dans certaines séquences de crises ont donné des marges de manœuvre « technocratiques » à ces bureaucraties qui montrent finalement un visage hautement résilient. 
 
C’est bien là toute l’histoire du régionalisme latino-américain, faite de cycles, ou de « vagues » successives (pour reprendre la notion d’Olivier Dabène). Si nous sommes actuellement dans un moment de léthargie, les coopérations régionales se recomposent, néanmoins, de manière constante.   

Si vous deviez retenir trois priorités à partir du bilan 2025 pour renforcer la capacité d’action et la légitimité démocratique en Amérique latine, lesquelles seraient-elles ?

Les dirigeants des pays d’Amérique latine peinent à construire et entretenir leur légitimité. Le bilan peut être évalué à deux niveaux : les conditions d’arrivée au pouvoir et les conditions d’exercice du pouvoir. En 2025, plusieurs pays étaient encore gouvernés par des dirigeants non élus ou mal élus (Venezuela, Cuba, Nicaragua, Pérou). D’autres bénéficiaient d’une légitimité électorale incontestable mais ne sont pas parvenus à répondre aux attentes de la population, en raison d’une crise de la représentation. C’est le cas du Chili et de la Colombie dont les gouvernements progressistes n’ont pas su reconstruire un lien de confiance avec les gouvernés. Dans la plupart des cas, les autorités ne parviennent pas à trouver des formules efficaces et respectueuses de droits humains face aux défis actuels (inégalités, violences, emprise croissante du crime organisé).
 
Tout n’est pourtant pas si sombre. Le cas du Brésil nous montre par exemple que l’on peut rebâtir une démocratie abîmée, après une tentative de coup d’Etat (orchestrée par Jair Bolsonaro et les actes antidémocratiques de janvier 2023). Globalement, le soutien populaire à la démocratie reprend quelque vigueur dans la région après une longue phase d’érosion. Reconstruire durablement le socle de légitimité démocratique passe par des actions coordonnées et pensées sur le long terme : investissements massifs dans l’éducation, renforcement des pouvoirs judiciaires, programmes de redistribution et de lutte contre la pauvreté, etc.
 
Si l’on devait identifier trois priorités politiques à plus court terme et sur la base des tendances observées en 2025, nous pourrions les décliner selon trois niveaux de pouvoir : 1) au niveau régional, promouvoir le dialogue entre dirigeants de différentes orientations idéologiques et renforcer les coopérations régionales autour de certains défis communs (crime organisé, corruption, etc.) ; 2) au niveau national, engager des réformes pour pacifier la compétition électorale, lutter contre la désinformation et diminuer la polarisation affective ; 3) au niveau local, soutenir les innovations démocratiques et les nombreux réseaux de solidarité qui naissent au cœur de la société et qui sont encore peu valorisés.

Vous prenez la succession d’Olivier Dabène, qui a coordonné le LAPO durant quinze ans, et de David Recondo qui lui a succédé. Envisagez-vous de nouvelles collaborations ? Des changements dans la publication ? 

C’est un vrai challenge de prendre la suite de nos collègues mais nous en sommes très heureux car il nous tenait à cœur de poursuivre l’héritage d’Olivier Dabène qui a créé le LAPO en 2008 et qui l’a dirigé pendant plus de quinze ans. 
Pour cette première édition sous notre direction, l’esprit reste le même. Nous avons pris la décision de pas entreprendre de changement, essentiellement pour des raisons qui touchent au temps éditorial. Après cette première expérience et avec davantage d’anticipation, nous souhaiterions effectivement introduire quelques innovations, mineures, dans les prochains numéros. 
 
Par exemple, nous souhaiterions pouvoir introduire une nouvelle partie (en complément des parties « actualité », « l’Amérique latine dans l’histoire », « l’Amérique latine aux urnes » et du dossier thématique) : une partie dédiée à un ou plusieurs entretiens menés avec des « praticiens de l’Amérique latine ». Derrière ce terme de praticien se cache une conception très large qui permettra de mettre en relief une expérience professionnelle singulière dans un ou plusieurs Etats du continent. L’ambition de cette partie est de mettre en avant des aspects pratiques de la manière dont on peut travailler aujourd’hui en ou avec l’Amérique latine (secteur privé, coopération, diplomatie, académie, etc.)  
 
En ce qui concerne les partenariats, la réalisation du LAPO se fait depuis quelques années déjà en étroite collaboration avec les collègues de l’Équipe de recherche sur l'inclusion et la gouvernance en Amérique latine (ERIGAL) à Montréal et de l’équipe AmericaS de l’université libre de Bruxelles. Nous allons bien sûr poursuivre ces échanges très stimulants.
 
Nous pensons également adapter notre gouvernance interne avec un conseil éditorial élargi à des collègues latino américanistes étrangers. Ces nouveaux membres seront mobilisés pour composer annuellement le sommaire du LAPO et recommander des auteurs émergents ou moins visibles dans le paysage francophone. L’objectif est d’élargir notre cercle de contributeurs potentiels et de bénéficier de l’expertise thématique ou expertise pays de nos collègues. Ces nouveaux partenariats permettront in fine de diffuser toujours plus largement le LAPO dans l’espace académique francophone et non-francophone.  
Pour ce qui est du volet valorisation, nous continuerons à présenter le rapport dans plusieurs pays, dans différentes institutions et auprès de publics variés (étudiants, chercheurs, diplomates, entrepreneurs, etc.). 
 
Propos recueillis par Corinne Deloy

Pour lire l'ouvrage Amérique latine. L'année politique 2025 (Les Etudes du CERI, n° 282-283) 
A lire également l'entretien avec Romain Busnel, Expulser, enfermer, dissuader : ce que révèle le durcissement migratoire sous Trump

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