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Aux sources de la politique des revenus japonaise : Savoirs, biopolitique et normes transnationales (1920-1960)
Porteur
Bernard Thomann (Ifrae / CNRS, Inalco, Université Paris Cité)
Description
Ce projet s'inscrit dans le contexte de la prise de conscience, à l’échelle mondiale, des limites des stratégies économiques centrées sur une politique de l’offre, suivies depuis les années 1980, et des tentatives de retour au Japon à une politique des revenus. En analysant, à partir d’archives notamment inédites, les dimensions savantes, biopolitiques et transnationales du processus de mise en place d’une réforme des salaires et d’une politique des revenus au Japon, de 1920 à 1960, ce projet se propose de renouveler les cadres classiques d’analyse du développement économique et social japonais. Le cas du Japon est particulièrement important étant donné sur irruption soudaine, massive et perturbatrice dans le commerce international dans les décennies du milieu de 20ème siècle et les accusations qui ont été ainsi formulées contre son système social. Ce travail sur le Japon est conçu comme le point de départ pour développer une comparaison avec la France ou d’autres cas nationaux, qui se concrétisera par le dépôt d’un projet plus ambitieux, notre projet ambitionne également de contribuer à l’éclairage des grands enjeux des régulations sociales nationales et globales du capitalisme.
Le gouvernement japonais, sous divers mots d’ordre plus ou moins vagues tels que le « nouveau capitalisme japonais » (新しい資本主義), semble aujourd’hui prendre acte de l’échec des mécanismes actuels de régulation sociale de l’économie. Après plusieurs décennies de réformes privilégiant une politique de l’offre, il semble vouloir désormais relancer une politique des revenus, afin de dynamiser par la demande une économie atone, caractérisée par un recul du salaire moyen depuis plus de trente ans, une montée des inégalités menaçant le contrat social, des déséquilibres démographiques profonds et des problèmes de santé publique.
L’annonce du premier ministre japonais faite en 2024 de relever de 40% le salaire minimum moyen jusqu’en 2030 est une illustration de ce changement. Ce retour affiché à une politique des revenus évoque une référence implicite au « Plan de doublement des revenus » (所得倍増計画) de 1960, politique emblématique de l’accession du Japon au rang de puissance économique majeure. Aujourd’hui, alors que la question de la régulation des salaires et des inégalités économiques est de plus en plus au cœur des débats politiques, tant au Japon qu’à l’international et pour comprendre la portée et les enjeux d’un tel virage dans contexte globalisé, il est indispensable de revenir à la période charnière du Japon du milieu du XXe siècle. Le plan de 1960 ne constitue pas un point de départ, mais l’aboutissement d’un processus historique amorcé dès les années 1920, suite notamment à l’adhésion du pays à l’OIT en 1919, durant lequel le Japon capitaliste a progressivement abandonné un modèle de développement fondé sur une main-d’œuvre abondante et à bas coût, au profit d’un système valorisant une force de travail mieux rémunérée, formée et protégée. Comprendre les débats, tensions et contradictions ayant traversé cette transition est fondamental pour évaluer les difficultés et enjeux contemporains liés à un éventuel retour à une telle politique.
Les déterminants du salaire et leur relation avec le système socio-économique dans son ensemble ont fait l’objet de très nombreuses recherches en science économique, sciences de la gestion et en sociologie. Dans le domaine de la science historique qui est le champ dans lequel nous nous inscrivons, la question de la transition du modèle de développement économique et social japonais a suscité de nombreuses analyses. Elle a été interrogée par les économistes et historiens marxistes à travers les problématiques du sous-développement d’un Japon d’avant- guerre qui aurait été encore à demi féodal, de la faiblesse du mouvement ouvrier et de la nature de sa politique sociale (Hattori, Kazahaya, Ôkouchi). À l’inverse, les recherches liées à la théorie de la modernisation ont présenté le Japon d’après- guerre comme un modèle de développement économique et social appuyé sur la démocratie libérale (Reischauer, Jansen, Hall, Dore). Une littérature culturaliste plus tardive, parfois déconnectée des processus de construction historiques, a mis en avant la supériorité des relations de travail japonaises révélatrice d’un dépassement de la modernité (Umehara). Plus récemment, une nouvelle génération d’historiens (Enoki, Garon, Gordon, Nimura, Taguchi) a entrepris de renouveler ces perspectives en rompant avec les cadres téléologiques du marxisme japonais et en proposant une autre interprétation du processus de modernisation.
En analysant notamment la haute croissance comme un processus de domestication du syndicalisme, de transformation de la classe ouvrière et d’hégémonie des valeurs consuméristes
débutant dès la période d’avant-guerre. D’autres travaux l’ont associée à l’émergence d’une politique industrielle (Johnson, Gao, Okazaki, Takeda), monétaire (Metzler) et d’allocation des ressources humaines (Kase, Sugayama) ou au rôle d’entrepreneurs visionnaires et des changement organisationnels des entreprises (Fridenson, Kikkawa, Suzuki). Les travaux
relevant de la théorie de la régulation (Lechevalier, Boyer) ont interrogé l’originalité du capitalisme japonais par rapport au fordisme. D’autres recherches ont souligné la cohérence entre institutions du travail, hiérarchie sociale, division genrée du travail et système de protection sociale (Fujiwara, Oguma) ou ont insisté sur la formation des inégalités (Moriguchi, Saez, Tachibanaki, Yasuba).
Cependant, malgré l’existence de quelques articles sur les réformes du salaire pendant la période de la guerre (Kaneko) ou sur l’évolution de la formation des types de salaire dans les
entreprises (Hazama, Shimanishi), cette riche historiographie n’a pas pleinement éclairé le processus historique de formation d’une politique des revenus entre les années 1930 et 1960,
ni surtout les conditions concrètes ayant permis à l’État d’intervenir sur les salaires du secteur privé et de développer un dispositif de salaire minimum, en mobilisant de nouveaux savoirs et dispositifs de gouvernement, dans le cadre d’une relation complexe avec la société civile et la communauté internationale. Nous proposons ainsi une approche qui dépasse les cadres classiques d’analyse du développement japonais et qui insiste sur l’intégration des savoirs scientifiques comme la sociologie, l’économie de la reproduction du travail, ou encore la physiologie du travail pour offrir une nouvelle lecture de la transition du modèle de développement économique et social japonais au cours du période particulièrement critique pour le Japon : les périodes de l’entre-deux-guerres, de la guerre, de l’occupation américaine et du début de la haute croissance.
Notre hypothèse est que ce processus est indissociable du développement d’un certain nombre de savoirs scientifiques, de l’instauration d’un régime de type « savoir-pouvoir », au sens foucaldien. L’historien Sheldon Garon a montré que, dès la guerre russo-japonaise, le gouvernement cherchait à influencer l’économie domestique, notamment via des campagnes d’épargne. Mais à partir de l’entre-deux-guerres, se développent des savoirs nouveaux : économie de la reproduction du travail, sociologie, physiologie du travail, sciences de la nutrition, hygiène sociale, démographie. Ces disciplines offrent une légitimité scientifique à l’intervention de l’État sur les salaires et permettent d’intégrer des objectifs de santé, de productivité, de rationalisation ou de reproduction à la régulation sociale de l’économie. C’est sur la base de ces savoirs communs que les experts au sein du gouvernement, des organisations patronales, des centres de recherche, ou des syndicats cherchent, débattent et institutionalisent de nouveaux systèmes de rémunération et de nouvelles normes comme le salaire minimum. Ces systèmes de salaire deviennent, aux côtés des assurances sociales et dispositifs fiscaux, des éléments centraux de l’affirmation d’une politique des revenus.
Ce développement s’inscrit aussi dans une dynamique transnationale : l’adhésion du Japon à l’Organisation internationale du travail (OIT) dans l’entre-deux-guerres, mais aussi l’action de fondations, notamment américaines, favorise la diffusion de normes sociales internationales – parfois accompagnées de critiques contre un dumping social japonais –, mais aussi l’émergence d’un langage commun, d’avantage standardisé au niveau supranational mais qui influe au niveau national sur les débats entre gouvernants, employeurs, syndicats et experts sur la question des niveaux de vie. Ainsi, la politique des revenus ne fut pas uniquement imposée « par le haut », mais aussi négociée à partir de savoirs partagés, dans un contexte d’évolution des formes de citoyenneté (civile, politique, sociale) et du contexte social et culturel (urbanisation, élargissement de la classe moyenne, développement de cultures d’entreprise, transformation de la famille et division sexuelle du travail).
En partant de cet ensemble d’hypothèses, nous proposons de renouveler l’analyse du changement de modèle de développement économique par une approche centrée sur la question
des salaires et des politiques de revenus, envisagées dans leur articulation entre politiques sociales, relations du travail au niveau des entreprises et économie domestique, dans leurs
dimensions savantes, biopolitiques et transnationales.
Il ne s’agit pas de revenir à une histoire purement quantitative des salaires telle qu’elle a été faite à l’âge d’or de l’historiographie marxiste, mais de proposer une analyse croisée,
mobilisant l’histoire des sciences, des politiques sociales, des relations professionnelles et des pratiques de gestion.
Cette orientation s’est imposée à nous au fil de nos travaux, à travers l’étude des institutions de l’emploi dans l’entreprise, des normes genrées de l’emploi masculin2 , de la profondeur
historique des politiques sociales, de l’hygiène industrielle et de la santé au travail, des réseaux transnationaux de réforme sociale5, de la persistance de l’insécurité et de la précarité
malgré les politiques sociales de l’après-guerre, des expériences ouvrières de la précarité.
En construisant sur cet acquis de nos travaux passés, nous voulons mener nos recherches selon
cinq axes principaux :
- Rôle des sciences du travail et de la nutrition dans la formulation de la question des revenus et leur réappropriation par les acteurs des relations de travail.
- Développement des enquêtes sociales et des statistiques : leur usage par les experts gouvernementaux mais aussi les industriels pour établir un diagnostic sur la condition ouvrière, et par les syndicats pour construire une expertise revendicative.
- Circulation des savoirs scientifiques liés au travail industriel : leur impact sur les processus de rationalisation, les recherches et débats japonais sur la morphologie salariale, le salaire minimum et les réactions japonaises face aux accusations de dumping social.
- Émergence d’une élite administrative (hauts fonctionnaires des ministères de la Santé et du Travail) spécialisée dans les politiques salariales et capable de les institutionnaliser.
- Rôle des grandes entreprises (zaibatsu) dans la réforme des systèmes de rémunération.
Notre recherche s’appuiera sur des archives inédites ou peu exploitées :
- Archives Kaneko (Université de Waseda), issues du fonds du haut fonctionnaire Yoshio Kaneko, central dans l’élaboration des politiques de revenus, couvrant la période de la guerre et de l’après-guerre. Ces archives sont d’une importance considérable pour notre projet car elles couvrent à la fois la période la seconde guerre mondiale, beaucoup de documents étaient classés confidentiels, étant lié à la politique de mobilisation pour la guerre, et la période de l’après-guerre. Ces archives ont commencé à être exploitées grâce à un fellowship de la Fondation du Japon à l’été 2025.
- Archives du National Institute of Population and Social Security Research (Tokyo), produisant des études essentielles sur le niveau de vie et la reproduction de la main-d’œuvre.
- Archives du Research Institute for Labour Science, transférées à l’Ohara Institute for Social Research (Hôsei Univesity), permettant d’analyser les recherches sur la définition des revenus nécessaires aux travailleurs.
- Archives d’entreprises (Mitsui, Mitsubishi, Sumitomo), certaines étant récemment ouvertes, sur les politiques de rémunération des grandes entreprises.
- Archives syndicales : l’Ohara Institute for Social Research, Osaka Labor Archive (OLA), Université de Kyushu.

