Ségrégation sociale à l'école et réussite scolaire : étude des effets des fermetures et ouvertures de collèges situés à proximité de quartiers défavorisés

Responsable du projet :
  • Nina GUYON, Assistant Professor à l’Université Nationale de Singapour (NUS), chercheure affiliée au LIEPP, IZA Research Fellow
Contexte et problématique : 

De nombreuses études en sciences sociales mettent en évidence l’intensité de la ségrégation sociale en milieu scolaire (voir par exemple F. Dubet, M. Duru-Bellat et A. Vérétout « Les inégalités scolaires entre l'amont et l'aval » 2010, ou encore P. Merle « La ségrégation scolaire » 2012). Cette littérature très dense ouvre une question cruciale en terme de justice sociale : les écarts de réussite scolaire entre élèves de collèges de quartiers plus ou moins favorisés socialement résultent-ils de la ségrégation elle-même ? Autrement dit : serait-il possible de réduire les écarts entre élèves d’origine sociale défavorisée et favorisée en augmentant la mixité sociale entre établissements ?

Rien ne permet théoriquement de conclure quant aux éventuels préjudices ou bénéfices de la ségrégation sociale en milieu scolaire sur la trajectoire scolaire des enfants. En effet, si les élèves en difficulté sociale peuvent être nettement mieux pris en charge lorsqu’ils sont seuls dans ce cas dans la classe (ou dans l’établissement) que lorsqu’ils sont nombreux, alors davantage de ségrégation nuirait à leur réussite scolaire et potentiellement également à celle de leurs camarades. Au contraire, s'il est plus facile d'enseigner à une classe homogène, alors davantage de ségrégation entre établissements pourrait induire une plus grande homogénéité à l'intérieur de chaque établissement et ainsi mener à une amélioration globale des résultats scolaires. Plusieurs autres mécanismes allant dans un sens ou dans l’autre peuvent être avancés. En pratique, il est fort probable que tous ces mécanismes coexistent et qu’ils affectent différents enfants de manières différentes. La présente étude vise à mesurer l’effet moyen net d’une augmentation de la mixité sociale en milieu scolaire sur le devenir scolaire de l’ensemble des élèves et à comprendre comment ces effets varient selon le genre et la catégorie sociale des élèves.

Mesurer ces effets n’est pas chose facile. D’une part, les écarts de réussite scolaire entre établissements peuvent s’expliquer en partie par des différences initiales de niveau scolaire entre élèves d’origine sociale différentes. Il faut donc réussir à différencier cet effet de celui recherché. D’autre part, si un élève est impacté par le type de camarades qu’il côtoie, il impacte lui-aussi ses camarades, il est donc particulièrement difficile de démêler un effet causal originel dans ce phénomène récursif. Identifier l’effet causal d’être scolarisé dans un établissement plus ou moins défavorisé socialement est donc un exercice complexe et peu d’études quantitatives convaincantes existent à ce jour.

Les travaux quantitatifs les plus convaincants utilisent des expériences naturelles, c'est-à-dire des expériences historiques au cours desquelles une part de hasard est entrée dans la constitution des groupes de personnes interagissant entre elles. En effet, posée autrement, la question est de savoir si la réussite scolaire d’un élève défavorisé ou favorisé serait meilleure ou moins bonne s’il avait évolué dans un contexte différent. Et un moyen de répondre à cette question est d’exploiter des expériences historiques grâce auxquelles certains élèves se sont retrouvés dans des contextes plus ou moins favorisés, non pas par choix intentionnel (ou subi) de leur famille, mais de manière aléatoire. A ce jour, les études centrées sur la France font échos à la littérature internationale en ce que les effets de pairs moyens mesurés sur l’ensemble d’une population sont souvent assez faibles. Des effets nettement plus forts sont en revanche mesurés pour les élèves des catégories sociales les plus défavorisées (1). Toutefois, à ma connaissance, aucune étude sur données françaises ne s’intéresse spécifiquement à l’effet d’être scolarisé dans un établissement très défavorisé socialement, comme le sont ceux situés en ou aux abords des Zones Urbaines Sensibles (ZUS), alors que ce problème est au cœur du débat sur l’égalité des chances entre territoires.

Description de l’étude : 

Cette étude propose d’utiliser les méthodes d’évaluation d’impact quantitatives reconnues par la littérature internationale pour étudier les effets des fermetures ou ouvertures de collèges en ou aux abords de Zones Urbaines Sensibles (ZUS). Ces évènements créent en effet un choc local en terme de carte scolaire qui induit une soudaine augmentation ou diminution de la ségrégation sociale entre collèges. Cette étude s’attachera à mesurer les effets de ces chocs sur la trajectoire scolaire des enfants après le collège.

En premier lieu, nous étudierons l’effet de la fermeture de collèges situés en ZUS ou accueillant une importante proportion d’élèves venant d’écoles situées en ZUS. Du fait de ces fermetures, les nouvelles cohortes d’élèves issus d’écoles situées en ou à proximité de ZUS se retrouvent mécaniquement scolarisés dans un collège différent de celui des cohortes précédentes. Dans de nombreux cas, ce nouveau collège est socialement plus favorisé, a de meilleurs résultats au Diplôme National du Brevet, et comprend une proportion plus élevée d’élèves entrant en seconde générale et technologique après la troisième. L’analyse s’attachera à mesurer les effets directs de cet évènement sur la trajectoire scolaire des élèves issus de ZUS, mais aussi les effets indirects sur la trajectoire scolaire de leurs nouveaux camarades qui voient ces nouveaux pairs arriver dans leur établissement.

En second lieu, nous étudierons l’effet de l’ouverture de collèges à proximité de ZUS, ce qui arrive principalement dans les villes en croissance démographique. Ces ouvertures peuvent en effet induire des modifications de la carte scolaire qui affectent indirectement la composition sociale de la population des collèges de ZUS. Il arrive en particulier que le nouveau collège capte la partie la moins défavorisée de la population du collège de ZUS -vivant par exemple aux abords et non à l’intérieur de la ZUS-, ce qui mène à une augmentation de la proportion d’élèves défavorisés dans le collège de ZUS. L’analyse s’attachera ici à mesurer les effets de cet évènement sur la trajectoire scolaire des élèves de ZUS.

 

(1) Pour une revue détaillée des méthodes utilisées et des résultats de la littérature existante, voir Monso et al. (2019). Voir par exemple Piketty (2004), Davezies (2005), Piketty et Valdenaire (2006), et Goux et Maurin (2007) ont montré que la réussite scolaire d’un enfant dépendait de manière significative des caractéristiques socio-économiques de ses très proches voisins ou de ses camarades scolaires.

Poster du projet - Juin 2022


Bibliographie : 

Davezies L., 2005, « Influence des caractéristiques des pairs sur la scolarité », Éducations & formations, n° 72, MENESR-DEPP, p. 171-199, 2005.

Dubet, F., M. Duru-Bellat et A. Vérétout. « Les inégalités scolaires entre l'amont et l'aval », Sociologie, Vol. 1, pages 177 à 197, 2010/2.

Goux, Dominique, et Eric Maurin. « Close Neighbours Matter: Neighbourhood Effects on Early Performance at School », The Economic Journal, 117 (523), 2007.

Merle, P. « La ségrégation scolaire », La Découverte, Collection Repères, 2012.

Monso, O., D. Fougère, P. Givord, et C. Pirus, « Les camarades influencent-ils la réussite et le parcours des élèves? Les effets de pairs dans l'enseignement primaire et secondaire », Education & Formations n°100, 2019.

Piketty T., « L’impact de la taille des classes et de la ségrégation sociale sur la réussite scolaire dans les écoles françaises. Une estimation à partir du panel primaire 1997 », Document de travail Paris-Jourdan, 2004.

Piketty T., Valdenaire M., « L’impact de la taille des classes sur la réussite scolaire dans les écoles, collèges et lycées français. Estimations à partir du panel primaire 1997 », Les dossiers évaluations et statistiques, n° 173, MEN-DEP, 2006.

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